La femme au dix-huitième siècle

Part 21

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Chose singulière! toutes les femmes de ce monde s'élèvent avec leurs aventures. De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du dix-huitième siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale comme une gloire et comme une grâce de la courtisane antique. Venues de la rue, ces créatures, tout à coup radieuses, adorées, semblent couronner le libertinage et l'immoralité du temps. En haut du siècle, elles représentent la Fortune du Plaisir. Elles ont la fascination de tous les dons, de toutes les prodigalités, de toutes les folies. Elles portent en elles tous les appétits du temps; elles en portent tous les goûts. L'esprit du dix-huitième siècle montre en elles sa séduction suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent l'esprit, elles l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent, à la façon de Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots, ces pensées qu'on dirait jetées par Chamfort dans le moule d'un jeu de mots; elles écrivent ces lettres sans art qui s'élèvent chez l'une au ton gras de Rabelais, chez l'autre à l'enjouement de la Fontaine. Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement de la comédie inédite, le régal des plus fines débauches de l'esprit français. Elles vivent dans l'atmosphère de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du livre de la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'entourent d'hommes de lettres. Des écrivains leur doivent leur premier amour, des poëtes leur apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des Dervieux, des Duthé, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se pressent, apportant le rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant la Volupté[425]. Auprès d'elles s'empressent et s'agitent les plus grands noms, les plus grandes passions, les princes, les idées, les cœurs, les intelligences. Véritables favorites de l'opinion publique, chaque jour elles grandissent par leurs amants, par leur popularité, par la renommée de leur atticisme dans toute l'Europe; et la curiosité, l'attention, le génie même du dix-huitième siècle, tourne un moment autour de ces filles célèbres, comme autour de ses muses et de ses patronnes familières.

[424] Représentation à M. le lieutenant-général.

[425] Correspondance secrète, vol. XIV.--Mélanges (par le prince de Ligne), vol. XXVII.

Par les chanteuses, les danseuses, les comédiennes, toutes les femmes de théâtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si grand lustre, ce monde des _impures_ fameuses est entré, dès le commencement du siècle, dans la société même et au plus haut de la bonne compagnie. Le dix-huitième siècle, qui refuse aux comédiennes la bénédiction nuptiale[426], qui jette aux berges de la Seine le cadavre des plus illustres, le dix-huitième siècle n'a point pour la femme de théâtre le mépris et, si l'on peut dire, le dégoût de ses lois. La femme de théâtre ne trouve pas autour d'elle la répulsion des préjugés bourgeois. La société, loin de se fermer devant elle, la recherche, la caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa gaieté, de son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naïveté charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se dérober à des invitations de grandes dames, jalouses de la posséder, se disputant, s'arrachant sa personne, l'enlevant à cette vie d'intimité et de bonne amitié si douce et si chère à son cœur[427]. C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier débite ses meilleures et ses plus grosses bêtises. On voit le plus grand monde se rendre à un bal champêtre donné par Mlle Antier, pour la convalescence du Roi, dans la prairie d'Auteuil; un bal où les dames du plus beau nom dansent jusqu'au matin sous les saules illuminés[428].

[426] Lorsqu'une comédienne ou un comédien voulaient se marier, ils étaient obligés de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que, la renonciation faite, le premier gentilhomme de la chambre envoyait à la nouvelle bénie un ordre du Roi de remonter sur le théâtre, et l'actrice obéissait à l'ordre du Roi. L'archevêque de Paris déclarait alors qu'il n'accorderait à aucun comédien ou comédienne la permission de se marier, à moins que le marié ou la mariée ne lui apportassent une déclaration signée par les quatre premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le théâtre. La permission fut ainsi refusée à Molé et à Mlle d'Épinay, qui n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration signée de quatre gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermédiaire d'amis, cette permission, glissée au milieu d'autres, fut signée par l'archevêque de Paris sans défiance; mais, instruit de la supercherie, l'archevêque, ne pouvant retirer le sacrement, interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction nuptiale, pour qu'à l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance, ne s'en rapportât pas à une permission signée. (Correspondance de Grimm, vol. VI.)

[427] Le Conservateur, ou Bibliothèque choisie. 1787, vol. I.

[428] Mercure de France. Août 1721.

Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront s'asseoir à cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront causer et rire toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le rapprochement est continu, journalier; et c'est à peine s'il reste encore une distance entre la présidente Portail et Sophie Arnould, quand elles ont entre elles cette conversation que Paris répète, et dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la joie de Diderot. Le mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les établissait à la cour même; un homme follement amoureux, ou bien un homme ruiné, n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à vendre, les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges de la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée, au porte-robe, au sac, au carreau à l'Église[429].

[429] Mémoires de la République des lettres, vol. III.

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A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait tant de bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir, donnant en spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du goût, couronnées d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se trouvait une autre galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue, se dessinent à demi dans une lumière sans éclat qui leur donne une douceur et semble leur laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles représentent emprunte à la jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles respirent, à la campagne qu'elles habitent je ne sais quelle innocence légère mêlée à un vague parfum d'idylle. Ça et là dans leur vie, des coins de pastorale se montrent qui font repasser devant les yeux un paysage de Boucher que traverse une bergère enrubannée; ou plutôt le souvenir vous revient d'une de ces esquisses volantes où Fragonard peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté courant sur l'herbe en habit de villageoise.

De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable personne à la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et parlants, au nez un peu retroussé, au menton troué d'une fossette[430]; il faut en demander le charme à cette petite personne élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que l'on voit toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de l'eau, disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près de Charenton, puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par jeu, ses mains touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur l'herbe, fêtes sur l'eau, où promenant à sa suite, dans le décor de l'été ou du printemps, la gaieté et les coquetteries des ballets champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de quitter, elle se fait accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées comme elles en paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des Menus aurait enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires des environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt à Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle, dans son jardin ouvert à toute heure, la danse et les violons, le village et tous les amoureux. Elle préside aux réjouissances du pays, elle lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux innocents; si bien que le jour de sa fête, le jour de la Sainte-Claire, sa maison se remplit de gâteaux, de fleurs, de présents apportés par les gens de campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes d'artifices tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la fête de Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit, et les marguilliers lui envoient la clef du banc de l'église[431].

[430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-même. _Mercure de France, mars 1751._

[431] Mémoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure, accusatrice contre le sieur Lhomme, écuyer, ancien échevin de la ville de Paris et ses fils et complices accusés.

Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune, fraîche sous son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de répandre le plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite coquetterie penchée, une pensée qui joue avec un peu de tristesse et qui semble avoir besoin de s'étourdir. C'est par là surtout qu'elle attire, par un caractère de tendresse mélancolique, peut-être tirée d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel, une habitude du ton, de l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa grande séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la prière, arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que le marquis en campagne appelle «son Dieu, son univers, sa _petite femme_!» Quels pleurs pendant sept ans, quand il la croit irritée contre lui! Quelles insomnies lorsqu'il attend ses réponses! Quelles menaces de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux du monde, si elle refuse de l'épouser! Et le marquis de Beauvau mort, cette femme garde un tel charme, qu'après des procès retentissants, après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la baronne de Saint-Chamond.

Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder de décence dans le commerce de la galanterie, de constance dans l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agréments spirituels, à l'indulgence native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à des dehors et à un certain goût de sentiment, elles joignent un certain respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public «qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des autres, les met au rang des objets méprisables»[432], elles gardent une pudeur devant l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses vertus dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus délicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre elles, cette autre bergère qui inspira à Marmontel sa _Bergère des Alpes_, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitième siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que dans la campagne elle regardait fixement une étoile[433].

[432] Portrait de Mlle Mazarelli.

[433] Correspondance secrète, vol. XVI.--Mémoires de Marmontel, vol. I.

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Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes, attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres en passant devant les yeux évoquent dans le souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on remue cette histoire des filles du passé, ces cendres du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman: Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain. Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique; et il faut se défendre de voir en elle une représentation complète de la prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du caractère moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute une partie de sa figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prévost a saisies sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle, elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis côtés de fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités, les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies naturelles et comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice naturellement, sans remords; elle cède sans révolte instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux leçons de son frère, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que «du plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après nature, et c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture, l'humilité, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans un dernier souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prévost l'a tirée de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas connue.

Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde nous sera donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante, touchée finement et librement à petits coups spirituels, à la manière d'une gouache. _Thémidore_, qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agrément, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les Argentine, les Rozette, «filles adorables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du monde.» On les voit, en robe détroussée de moire citron, avec une coiffure qui demande à être chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des petites maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages, chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou bien elles trichent au _médiateur_. Elles vont, viennent, passent, sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions, la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de Mlle Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin en loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir sur le cœur de son amant[434],--point de noir, à peine des larmes dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gâtés; point de dévouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme au couvent où elles babillent à peu près comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne à la main; elles recommencent à pleurer quand un amant les quitte, et à se consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques mille livres? elles épousent quelque marchand: elles s'attachent à leur commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de Manon, il y a la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la rue Saint-Honoré.

[434] Voici le récit de Rétif dans _M. Nicolas ou le Cœur humain dévoilé_: «Je trouvai ma pauvre amie dans un profond accablement. Elle étouffait. Cependant elle sourit en me voyant: elle me prit la main, et me dit: «Ce n'est rien.» Je la crus..... Je l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle devait prendre. Elle le reçut de ma main et le reçut avec une sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais pas..... Zoé resta seule avec moi..... Dès que nous ne fûmes que nous trois, ma jeune amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit qu'elle respirait mieux. Je me découvris la poitrine et je l'y plaçai... Elle parut s'endormir. Peut-être s'assoupit-elle. Elle m'aimait si tendrement que son âme comblée ne sentait plus la souffrance. Je restais ainsi; j'étais immobile, craignant de faire le plus léger mouvement. Vers les trois heures du matin, nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa vivement et voulut m'obliger à poser la tête de mon amie sur l'oreiller. «Non! non!» répondis-je vivement. La malade me regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main. Je collai ma bouche sur ses lèvres décolorées. Elle poussa un grand soupir... que je reçus... C'était son âme... Elle me la donna tout entière.»

On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne semble pas avoir le ressentiment des misères de leur corps, des souillures de tout leur être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les affectent dans leurs sens, aux brutalités de la main de l'homme, aux duretés de la prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent. L'inconscience est en elles à la place de la conscience, les courbant sans discernement, sans dégoût et sans révolte, sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la Salpêtrière[435], il ne leur monte pas de honte au front devant les engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la passivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans personnalité, possédées par des instincts. On dirait qu'elles se savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir.

[435] _Le Transport des filles de joye à l'hôpital_, par Jeaurat, gravé par Le Vasseur.

Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance d'immoralité, à cette sereine inconscience, la débauche de la femme? L'indulgence n'était-elle point partout autour de la fille comme une complicité? Et n'y avait-il point pour elle dans les idées du temps une sorte de douceur tolérante, et presque une sympathie sociale? Il semble que le dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la femme dans celles qui le déshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des idées qui ne sont plus, et la difficulté est grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain des documents: les actes de l'humanité laissent, comme la vie civile de l'individu, des témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille pénétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point, l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une disposition générale des âmes, ce qui devient un préjugé après avoir été une opinion, une tendance, une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un peu moins que ce qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que l'on sent à chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les mœurs, a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.