La femme au dix-huitième siècle

Part 20

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[404] Dans ses _Mélanges militaires et sentimentaires_ le prince de Ligne dit que les femmes du peuple de Paris étaient la terreur des étrangers; et parmi ces femmes il cite surtout les poissardes pour l'engueulement desquelles la police avait alors une sorte de tolérance. Les poissardes tiraient de leur première place avec les charbonniers, dans les corporations de la populace, un orgueil qui, toujours un peu enflammé par une _topette de sacré chien_, se dépensait en un dégoisement d'injures qui ne finissait pas, et qui ne respectait aucun rang, aucune puissance dans la société. On connaît la phrase menaçante d'une harengère à la princesse Palatine, mère du régent, lors de l'agio de la rue Quincampoix: «Je ne mangeons pas de papier, que ton fils prenne garde à lui!» Ces femmes tiennent, pendant tout le siècle, à leur rudesse, à leurs habitudes canailles, à leurs vêtements peuple, et en 1783 trois cents poissardes ou femmes de la Halle attendaient à la sortie de Saint-Eustache une jeune mariée de leur classe, qui s'était permis la frisure et les rubans d'une bourgeoise.

[405] Tableau de Paris, vol. IX.

La consolation, la force morale et la résistance physique, l'oubli des maux, l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience, l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce feu qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à l'eau-de-vie,--l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce nom populaire d'une signification si terrible: _La vie! la vie!_ L'ivresse pour tout ce monde, c'est la grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs de la famille remontent et s'arrêtent au vin bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de banlieue[406]; ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les grandes filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de réjouissance, boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la vie, de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants sans pain, l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène chez les vieilles femmes du peuple cet hébétement de la raison, des idées et du cœur, des facultés, des sentiments, dont on trouve une expression si complète, une note véritablement parlante dans ces regrets de l'une d'elles sur la mort de «son homme», un invalide. A cette question: «Comment se porte votre mari?--Bien, Monsieur, bien, oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été enterré hier... C'est jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!--Tu étouffes, pauvre Jacques, je l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien dit: c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....--Je ne peux pas.--Ah! que si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. Je lui fis boire la _portion de confession_ d'hyacinthe que le chirurgien m'avoit donnée. Ça coûtoit trente-deux sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au pauvre cher homme: mais ça ne passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien Jacques, si j'envoyois chercher un prêtre?--Comme tu voudras.--J'envoyai chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon Dieu à dix heures. Il étoit assez tranquille. Je croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment après: Ma femme, ma femme!--Eh bien! que veux-tu?--Ah! mon Dieu! je vois les poêlons qui tournent. C'est que j'avons quelques poêlons attachés à la muraille vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je cours appeler des voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit jamais dit, le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de _frime_ du tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit pas loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi huit jours, il n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est vrai; mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout un, et il faut que je rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai égaré deux, ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une consolation de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet asthme me jouera quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là. Encore si c'étoit un homme comme un autre, on diroit: mais jamais rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en vingt ans; encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appelois quelquefois grand couard, grand lâche; il ne répondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche bien à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il emmènera quelqu'un de la famille, car il avoit une jambe plus longue que l'autre, quand on l'a mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et certain.....[407]».

[406] Rétif nous a conservé la formule d'invitation d'une de ces noces: «Le festin aura lieu au Petit Gentilly, guinguette du Soleil d'Or; le lendemain sera à la générosité des convives.» Les Contemporaines, vol. XXVII.--L'on trouve dans le quatrième chant de la _Pipe cassée_ une mise en scène assez vraie du repas des noces.

[407] Correspondance secrète, vol. IV.

* * * * *

C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées et flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes, les enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une Quoniam, fille d'une rôtisseuse[408], une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contat, fille d'une marchande de marée[409]. Sophie Arnould presque seule s'échappera d'une famille à peu près bourgeoise: toutes les autres n'auront que la Halle pour berceau, et monteront du ruisseau.

[408] Journal historique de Barbier, vol. II.

[409] Chronique arétine, ou Recherches pour servir à l'histoire des mœurs du dix-huitième siècle. _A Caprée_, 1789.

Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans le cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les exemples, les spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne les protége; rien ne dépose, rien ne conserve en elles le sens de l'honneur. Leur pudeur est violée à peine formée. De la religion, elles retiennent seulement quelques pratiques superstitieuses, l'usage par exemple de faire dire une messe à la vierge tous les samedis, usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de leur libertinage[410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne leur est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se conduisent mal, à celles qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne de la veuve: _j'en tenons_.» L'image même du mariage ne s'offre à elles que sous sa forme répugnante, par le ménage bruyant d'injures et de coups.

[410] Les Bagatelles morales. _Londres_, 1755.

Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans appui, sans force et sans conscience morale, sans illusion même, se joignaient les licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les parents donnaient l'habitude et le goût à leurs enfants. Que d'occasions, de dangers! la guinguette, les dimanches passés depuis le matin dans ces salons de Ramponneau où, sur les murs comme dans les bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscénité! Quelles écoles, toutes ces Courtilles où les petites filles s'essayaient sur leurs petites jambes à danser la Fricassée! La femme s'éveillait là chez l'enfant; ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient comme dans une atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une odeur de gros vin et des fumées de la goguette. C'était là que venait à la jeune fille le désir de _fringuer_; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt

Avec le bonnet à picot Monté tout frais en misticot,

en gorgerette de linon ou de mignonnette,

La coiffe faisant le licou, Par derrière nouée en chou, le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir

Dit aux galants: venez y voir,

la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la ceinture à la pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune ou rouge, les mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, et le soulier à la boucle de Tombacle[411].

[411] Amusements rhapsodi-poétiques. _Les Porcherons._

Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse, elle devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de ce grand personnage du plaisir populaire que nous a peint Rétif de la Bretonne, «la danseuse de guinguette» dont il nous a gardé le cri: «Garçon! un canard, et que cela soit du bon, ou je te _cogne_!» Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le boute-en-train des _dansées vigoureuses_, une achalandeuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au prix coûtant, et de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.

L'auteur des _Contemporaines_ nous les montre encore, les jolies vendeuses, les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes, allant goûter soit à la _Maison Blanche_, soit à la _Glacière_, et ne demandant qu'à _bâfrer_ et à se secouer le cotillon. On les voit dans leurs déshabillés de toile à carreaux rouges avec un grand tablier de taffetas noir à poches de six doigts plus long que la jupe courte, avec leurs bas de laine blanche à coins rouges; on les voit dans leur casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit dans leur jupe à courtes basques faite d'une indienne à mouches rouges avec un tablier de burat vert. On les entend chanter au _Pavillon Chinois_, leur cabaret de prédilection:

Je suis une fille d'honneur, Ainsi, comme l'était ma mère; J'ai pris naissance d'un malheur Qui fait que j'ignore mon père. . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien:

En revenant de _Saint-Denis_ Où l'on boit à grande mesure, J'allais pour regagner Paris Un peu poussée de nourriture. . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien encore:

Il m'a démis la luette. Ah! ah! qui me la remettra! . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant, buvant au _p'tit trou_, au _Pont au Bled_, au _Petit-Gentilly_, au _Grand Vainqueur_ de la barrière des Gobelins.

Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur, quelque laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de toute cette jeunesse des marchés et des bals. De ces liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles descendaient au métier du vice. Elles tombaient à quelque taudis de la rue Maubuée ou de la rue Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: _chit! chit!_ à la fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le siècle appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées, obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient jusqu'à une demi-lune du Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, retirées de l'infamie, étaient mises dans un couvent par un vieillard, usant, disait le temps, de la méthode des jardiniers qui chauffent le céleri[412]; le couvent les dépouillait de leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de leur passé, les formait à la tenue d'une _fille du monde_.

[412] Les Contemporaines, vol. XV. _La Fille à la mode._

Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes dans les hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y poussait par degrés ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve dans toute cette corruption comme un premier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était alors le salaire d'une journée de femme, et ce dont il allait qu'elle vécût[413]. Encore ce salaire était-il précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode presque générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les ouvrages les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes. Et quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie, par ces laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du _filé_ aux corps de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison avec les offres des manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées les poches de leurs uniformes[414]?

[413] Rétif de la Bretonne nous apprend que les maîtresses couturière ne donnaient à leurs ouvrières que de 10 à 12 sous par jour quand il était établi que leur nourriture, leur logement, leur entretien, montaient à 20 sous. Il y avait des journées de femmes, par exemple comme les journées d'une écosseuse de pois, qui étaient payées 8 sous.

[414] Causes du désordre public par un vrai citoyen. _Avignon_, 1784.

La même plainte se retrouve dans le _Mariage de Figaro_. «MARCELINE.... Est-il un seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes: on y laisse former mille autres ouvriers de l'autre sexe.--FIGARO: Ils font broder jusqu'aux soldats!»

Sur la tête de toutes ces femmes de débauche[415], échappant à la misère, sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune, prenant peu à peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le vice, une espèce de place dans la société, il y avait toujours suspendu la main et la menace de la police, le caprice, l'arbitraire de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon de sa vie, au bout de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se dresser cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si facilement devant elle pour un _bacchanal_ dont elle était innocente, pour l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une bagatelle, souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de ses compagnes, elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle savait la façon expéditive des sentences du tribunal de Police, et comment après cette lecture de l'huissier: «Une telle arrêtée à 10 heures du soir, faisant telle chose», ou simplement: «Une telle accusée de telle chose, arrêtée»,--ce mot, ce seul mot: A l'hôpital! à l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde aux pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui succédaient, dans la voix des condamnées, aux insolences des filles de la Régence[416]. L'Hôpital, c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque barbare; la femme y était rasée[417], et, en cas de récidive, elle était soumise à des châtiments corporels. L'indulgence des mœurs avait beau corriger la lettre des lois; si rassurée qu'elle fût par la tolérance ordinaire du pouvoir dont elle dépendait, par ses accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait point que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à coup. La police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la rendant responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les familles, que sais-je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait d'un de ces coups de fouet pour qu'à l'improviste, sans cause, sans motif, on fît main basse sur toutes les filles arrêtées en masse, chez elles, à la sortie des spectacles, aux foires,--à l'exception de celles-là seules qui avaient la voiture au mois.

[415] Les Etrennes morales utiles aux jeunes gens élèvent à 40,000 le nombre des filles que renfermait Paris; un autre livre porte à 60,000 ce nombre en y ajoutant 10,000 filles privilégiées, et parle de 22,000 contrats déposés chez les notaires en 1760, leur donnant un revenu annuel de dix millions.

[416] Les Contemporaines, vol. XXIII. _La Jolie Fille tapissière._

[417] Deux estampes caricaturales du dix-huitième siècle nous représentent cette exécution si cruelle pour la femme. Dans l'une sur le pas d'une porte donnant dans une cour, un commissaire inflexible est imploré par une femme agenouillée pendant qu'un garçon perruquier, armé d'un rasoir, fait tomber ses grandes boucles à terre. Une brouette est déjà chargée des chevelures coupées. Sur les murs on lit des affiches portant: _Ordonnance de police concernant les femmes débauchées. Nouveaux bonnets très-élégants pour les têtes rasées. Vente de cheveux._

La seconde qui porte pour titre: _la Désolation des filles de joie_, représente la comparution devant le commissaire dont le secrétaire assis à une petite table écrit sur un papier où on lit: _Julie_, _Barbe_, _Louison_. Des gardes françaises traînent devant le tribunal de suppliantes femmes à hautes coiffures. Dans le fond, un tombereau rempli de femmes à la tête rasée se dirige vers un vieux bâtiment au toit couvert de chouettes sur lequel il y a: _Maison de santé_.

Mais, en contradiction avec les lois policières, il y avait d'autres lois bien plus effectives, bien mieux appuyées sur l'assentiment du public, qui soustrayaient la fille entretenue à ces sévérités accidentelles, à ces enlèvements qui peuplaient la Salpêtrière, Saint-Martin et Sainte-Pélagie. Jusqu'en novembre 1774[418], il suffisait à une femme de l'_encataloguement_, de l'inscription à l'opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes était émancipée de droit: un père, une mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle; et il lui était permis de braver un mari, si elle était mariée[419]. Aussi, de la part de toutes ces femmes, _demi-castors_, _filles de vertu mourante_, quelles aspirations vers ces planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient en jeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur. Et n'est-ce pas là, sous les pilastres aux feuilles d'acanthe, au-dessous des nymphes nues dormant dans les grands cadres, dans le boudoir majestueux où le maître tout-puissant trône en robe de chambre auprès du bureau chargé de faisceaux de licteurs, de casques à panaches, de brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce pas là que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a placé le _Chemin de la fortune_? Généralement le directeur est un homme; sur une mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur un peu de gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre, il consent à recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est inscrite; et quelque peu douée qu'elle soit, Maltaire _le Diable_, ou quelque autre habile homme la mettra, au bout de trois mois, en état de paraître sur ses jambes dans un ballet. C'est alors qu'elle se montrera dans les «espaliers» vêtue de soie couleur de ciel et couleur d'eau, habillée en ruisseau, déguisée en fleur, en rayon, enveloppée de gaze, couronnée de guirlandes, demi-nue et le corps visible à travers le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue de déesse que le fripon crayon de Boquet excelle à dessiner; et les aventures ne tarderont pas à venir. Mais encore mieux qu'aux représentations, la petite danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, les longues répétitions d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine, tout au bord de l'orchestre, la jambe nonchalamment croisée sur le genou, enveloppée d'hermine et de martre zibeline, les pieds sur une chaufferette de velours cramoisi, faisant d'un air distrait des nœuds avec une navette d'or, ouvrant ses tabatières, aspirant les sels d'un flacon de cristal de roche, jetant mille regards à la dérobée, et comme échappés, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura tout son prix. La haute finance, les riches étrangers, ne tarderont pas à l'apprécier. Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune arrivera chez la fille d'Opéra sous la figure d'un traitant[420].

[418] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.

[419] Représentation à M. le lieutenant-général de police de Paris sur les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon ton, à Paris. _De l'imprimerie d'une société de gens ruinés par les femmes_, 1762.

[420] Margot la ravaudeuse, par M. de M..... _Hambourg_, 1777.

* * * * *

C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante vers le grand monde, vers la haute sphère des _demoiselles du bon ton_, un monde auquel rien ne manquait, qui avait ses poëtes, ses artistes, ses médecins, ses salons, ses directeurs même et une église[421]! des heiduques dont la taille étonnait la rue[422], des loges d'apparat aux représentations courues, des places aux séances de l'Académie où il trônait dans une lumière de diamants! Le salon de peinture était rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses modèles; la sculpture lui modelait dans le talc[423] une immortalité légère, la seule qu'il pût porter! Les Vauxhall, les Colisées ne semblaient s'élever que pour lui; les architectes rêvaient des Parthénons en son honneur. Son luxe passait dans les promenades publiques comme un triomphe: ses voitures de porcelaine, aux traits de marcassite, émerveillaient Longchamps. Ce n'était que richesse autour de lui, que magnificence sous sa main; si bien qu'aux encans publics, les femmes les plus titrées et les plus opulentes se disputaient ses dépouilles et les choses à sa marque. Par ce qu'il répandait de splendeur et d'éclat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses mille éblouissements, son bruit, son mouvement, ses élévations subites, ses changements imprévus, ce monde ressemblait à une féerie. Par tout ce qu'il touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il s'élevait à la puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi qui s'amusait de ses anecdotes, et feuilletait en souriant le roman libre de ses jours et de ses nuits. Il intéressait la cour; il passionnait Versailles où l'exil d'une Razetti faisait une émeute[424]. Il était presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait des créatures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet contre Champcenets!

[421] Étrennes morales utiles aux jeunes gens. _A Lacédémone, pour la présente année._

[422] Correspondance secrète, vol. VIII.

[423] Mémoires de la République des lettres, vol. XV.