La femme au dix-huitième siècle

Part 2

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N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation sourde de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la torture et le désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la pitié sur ces jeunes filles sacrifiées par une famille à la fortune de leurs frères, entourées, circonvenues, assiégées par les sœurs dès l'âge de quatorze ans, et contraintes d'entrer en religion à l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on a mis la passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la famille, à la continuation de la race, peu soucieuse de l'individu, autorisait de grands abus et de grandes injustices contre les droits, contre la personne même de la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des cas d'oppression et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles nées pour une autre vie que la vie de couvent, appelées hors du cloître par l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme, des jeunes filles dont le cœur aurait voulu battre dans le cœur d'un mari, dans le cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une cellule sur leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont singulièrement exceptionnels: ils sont en contradiction avec les habitudes générales, la conscience et les mœurs du dix-huitième siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du temps des jeunes filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs parents qui veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs la dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de rôle plutôt que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et quand la Harpe lit dans tous les salons de Paris sa _Mélanie_, inspirée, disent ses amis, par le suicide d'une pensionnaire de l'Assomption[21], la religieuse par force n'est plus qu'un personnage de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème dramatique.

[21] Correspondance de Grimm, vol. 6.

Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences brisées, le refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite vérole, une maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui défigurait alors le quart des femmes. La société par tous ses conseils, la famille par toutes ses exhortations, poussait vers l'ombre d'un couvent la jeune personne à laquelle arrivait ce malheur. La mère même, par dévouement, consentait à se détacher de cette malheureuse enfant que la laideur retranchait de la société et qui finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable principe du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans la nature, ni de place dans le monde[22].» Deux cent mille _laiderons_, comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à couvert, et consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de couvent, avec les honneurs et les prérogatives d'une abbaye.

[22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, _La petite vérole._

Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre plus souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent seulement mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se rattachaient à des ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation d'aucuns vœux solennels ou simples, leur permettaient de vivre dans le monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quelquefois un titre, toujours quelque attribut honorifique. C'étaient les chanoinesses, dont le chapitre le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, avait pour destination de recevoir le sang le plus pur des maisons souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien. Dans cette association des chanoinesses, divisées en _dames nièces_ et en _dames tantes_, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois admise, gagnait des relations, des protections, des amitiés, un patronage; et comme l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou de _s'anniécer_ une _nièce_, chaque nièce pouvait espérer l'héritage des meubles d'une tante, de ses bijoux, de sa petite maison, de sa prébende[23]. Mme de Genlis nous a raconté sa réception au chapitre noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute enfant. Elle se peint en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses, habillées à la façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grandes manches d'hermine. Son _Credo_ récité aux pieds du prêtre, le prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un _mari_. Puis il lui passe au cou et à la taille une croix émaillée pendue à un cordon rouge et une ceinture faite d'un large ruban noir moiré. Et la voilà ainsi parée, toute fière, gonflée dans sa vanité de petite fille de sept ans quand on l'appelle du titre des chanoinesses: _Madame_ ou _Comtesse_[24].

[23] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. 23.

[24] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

On le voit: il faut qu'à chaque pas l'historien dégage des préjugés, redemande aux faits, restitue à l'histoire l'aspect véritable, le caractère, la destination, les habitudes, les mœurs des communautés religieuses. Le roman a tout dénaturé, tout travesti: après avoir peuplé par des vœux forcés le couvent du dix-huitième siècle, ce couvent dont les transfuges sont accueillies et gardées par l'archevêque de Paris lui-même, le roman le remplit de scandales. Ce ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on voit une chaise de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou bien une pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval sur la crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés en commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de sœurs converses qui ouvrent la grille, enlèvements de jeunes filles au milieu d'une prise d'habit à travers une foule tenue en respect par des pistolets,--ce sont les coups de théâtre ordinaires, les scènes qui se pressent dans ces pages à la Casanova. Il semble voir mise en action la morale de Bussy disant «qu'il fallait toujours enlever; qu'on avait d'abord la fille, puis l'amitié des parents, et qu'après leur mort on avait encore leurs biens.»

Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réalité des choses que ce point de vue: on compte au dix-huitième siècle les scandales des pensionnaires de couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce temps, où la femme mariée a si peu de défense, la faute d'une jeune fille, et surtout d'une jeune fille bien née, est d'une rareté extraordinaire: elle n'est pas dans les mœurs; Rousseau en fait la remarque, et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement n'était pas un jeu: loin de là; et ses conséquences avaient de quoi faire pâlir et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves. N'était-ce pas un épouvantail pour les _agréables_ les plus décidés que le terrible exemple de M. de la Roche-Courbon, condamné à avoir la tête tranchée après avoir enlevé en 1737 Mlle de Moras du couvent de Notre-Dame de la Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et lui-même en fuite, chassé de Sardaigne où il s'était réfugié près de son parent, M. de Sennecterre, ambassadeur de France, finissait misérablement[25].

[25] Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un moment avait craint les galères, était condamné à l'amende honorable et au bannissement; la fille de chambre qui avait accompagné Mlle de Moras était condamnée au fouet, à la fleur de lys, à neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)

Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de Fontevrault[26], la maison d'éducation ordinaire des Filles de France, est le couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de Grenelle où s'élèvent les princesses, où la plus haute noblesse met ses filles, espérant pour elles, de la camaraderie, de l'amitié commencée au couvent avec une altesse, quelque faveur, quelque grâce, quelque place de dame auprès de la princesse future. C'est ainsi que Mme de Barbantane plaçait sa fille auprès de Mme la duchesse de Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devînt dame d'honneur de la duchesse[27]. Après ce couvent, qui est le monde, la cour elle-même en raccourci, et où la jeune fille, avec sa gouvernante et sa femme de chambre, mène une vie et reçoit une éducation particulières, vient un autre couvent affectionné par la noblesse, et peuplé de pensionnaires à grand nom: le couvent de la Présentation[28]. Autour et au-dessous de ces deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons religieuses recevant des pensionnaires, abbayes, communautés, couvents, répandus dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa spécialité et sa clientèle, l'habitude de recevoir les filles d'un quartier de la capitale ou d'un ordre de l'État[29]. Prenons l'exemple des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques: la haute magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix pour leurs enfants de cette maison, moins relevée que Panthémont ou la Présentation, mais tenue pourtant par le public en grande considération et renommée pour la supériorité de ses études[30].

[26] A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault, il y a une jolie anecdote qui peint, dans ce couvent, la toute-puissance de leurs caprices. Le maître de danse faisait répéter à Mme Adélaïde un ballet qu'on nommait _ballet couleur de rose_; la jeune princesse voulait qu'il s'appelât le _menuet bleu_ et ne voulait prendre sa leçon qu'à cette condition. Le maître disait rose, la princesse en frappant du pied répétait bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communauté, qui d'un commun accord décida que le menuet serait débaptisé et que le menuet s'appellerait le menuet bleu. (Madame Campan, vol. 1.)

[27] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.

[28] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. 1.

[29] Dans l'_État de la ville de Paris_, en 1757, nous trouvons le prix des pensions dans les couvents de Paris; elles vont de 400 à 600 livres, mais il y avait la femme de chambre à payer, qui était de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la commode dans quelques couvents; l'éclairage et le chauffage n'étalent pas compris, et dans tous, le blanchissage du linge fin était à la charge des parents. Tous avaient la pension ordinaire et extraordinaire; à Panthémont, le plus cher de tous, la pension ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire de 800 livres. A la fin du siècle, Thierry dit que la pension ordinaire était de 800 livres, et de 1,000 livres pour les pensionnaires admises à la table de madame l'abbesse.

[30] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, toute la règle de ces couvents n'est qu'une imitation, parfois un relâchement de la règle de Saint-Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de cette maison modèle, la trace de ses divisions en quatre classes distinguées, selon les âges, par des rubans bleus, jaunes, verts et rouges. Partout c'est une éducation flottant entre la mondanité et le renoncement, entre la retraite et les talents du siècle, une éducation qui va de Dieu à un maître d'agrément, de la méditation à une leçon de révérence; et ne la dirait-on pas figurée par ce costume des pensionnaires montrant à moitié une religieuse, à moitié une femme? La jupe et le manteau sont d'étamine brune du Mans, mais la robe a un corps de baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais cette toile a de la dentelle. Il est bien commandé à la coiffure d'avoir un air de simplicité et de modestie: mais il n'est pas défendu de l'arranger à la mode du temps[31].

[31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs par Hurtaut et Magny. _Paris_, 1779, vol. 2.

Douces et heureuses éducations, que ces éducations de couvent, sans cesse égayées, affranchies de jour en jour des sévérités et des tristesses du cloître, tournées peu à peu presque uniquement vers le monde et vers tout ce qui forme les grâces et les charmes de la femme pour la société! On voit souvent, dans le dix-huitième siècle, des femmes se retourner vers ce commencement de leur vie, comme vers un souvenir où l'on respire un bonheur d'enfance. La continuation des études commencées à la maison, la venue des maîtres, les leçons de danse, de chant, de musique, c'était l'occupation et le travail de ces journées de couvent, dont tant de fêtes interrompaient la monotonie, dont tant d'espiègleries abrégeaient la longueur. L'on brodait, l'on tricotait même; ou bien l'on jouait à quelque ouvrage de ménage, l'on mettait les mains à une friandise, l'on s'amusait à faire quelque gâteau de couvent pareil à ces pains de citron que les enfants envoyaient de certains jours à leurs parents[32]. De temps en temps arrivaient de belles récompenses, comme la permission d'aller à la messe de minuit, accordée aux petites filles bien sages, et leur donnant rang parmi les grandes. Et s'il fallait punir, les sœurs inventaient quelqu'une de ces grandes punitions avec lesquelles elles ôtaient si bien à Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle tombait en faute, l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la mère de cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait à sa mort laissé le soin à sa fille; cette pauvre femme était amenée une fois par semaine, en chaise à porteur, au parloir extérieur, et la jeune fille se faisait une joie de la peigner, de la laver, de lui couper les ongles. Les jours où l'on était mécontent de Mlle de Raffeteau au couvent, on ne lui permettait pas le plaisir de cet acte de charité[33]: on mettait son cœur en pénitence.

[32] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

[33] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.

Cette éducation des filles dans les couvents a été, au dix-huitième siècle même, l'objet de bien des attaques. Qu'était-elle pourtant en deux mots? L'éducation même ainsi résumée par le bon sens d'une femme du temps: «De l'instruction religieuse, des talents analogues à l'état de femme qui doit être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un ménage[34];» tels sont les moyens indiqués par Mme de Créqui pour bien élever une fille, et c'est la justification même de l'éducation du couvent de cette école d'où sortiront tant de femmes dont le siècle dira «qu'elles savaient tout sans avoir rien appris».

[34] Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de Meilhan, publiées par Édouard Fournier. Potier, 1856.

Le vice de ces éducations conventuelles n'était point dans les leçons du couvent. Il n'était point, comme on l'a tant de fois répété, dans l'insuffisance de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à former la femme aux devoirs sociaux. Il était dans la séparation de la fille et de la mère, dans cette retraite loin du monde où les bruits du monde apportaient leurs tentations. La jeune fille, enlevée toute jeune à cette vie brillante de la maison paternelle aperçue comme dans un rêve d'enfance, emportait au couvent l'image de ce salon, de ces fêtes dont l'éclat lui revenait dans un songe. Du calme et du silence qui l'entouraient, elle s'échappait, elle s'élançait vers ses souvenirs et ses désirs. Son imagination travaillait et prenait feu sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les hommages des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tête, grandissaient dans sa pensée, irritaient ses impatiences, agitaient ses nuits. Élevée dans la maison de ses parents, la facilité de ces plaisirs, la vue journalière et l'habitude du monde, eussent bien vite apaisé ces curiosités et ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du dix-huitième siècle celles-là faisaient éclater le plus follement qui sortaient du couvent[35].

[35] Les Parisiennes. _Neufchâtel_, 1787, vol. II. (_Les Nouvelles Mariées_)

* * * * *

Généralement le mariage de la jeune fille se faisait presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Car le mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d'argent, des convenances de rang et de fortune. Le choix était fait d'avance pour la jeune personne, qui n'était pas consultée, qui apprenait seulement qu'on allait la marier très-prochainement par l'occupation où toute la maison était d'elle, par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des pièces d'étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, par le travail des couturières à son trousseau. De la cour qui lui était faite, de l'amabilité que dépensait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans les comédies, le ton léger, l'impertinence cavalière et pressée d'en finir. «Ah! remerciez-moi,--dit-il,--vous êtes charmante, et je n'en dis presque rien... La parure la mieux entendue... Vous avez là de la dentelle d'un goût qui, ce me semble... Passez-moi l'éloge de la dentelle... Quand nous marie-t-on[36]?» Et encore Mercier accuse-t-il d'une grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge historique les auteurs comiques du temps pour montrer sur le théâtre une cour, si peu filée qu'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit épouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et même celles de la haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et n'en sortent que pour épouser[37]. Au reste, sur le train expéditif des unions du temps, sur leur mode d'arrangement et de conclusion entre les grands parents, sur le peu de part qu'y avaient les goûts ou les répugnances de la jeune fille, il existe un curieux document, parlant comme une scène, vif comme un tableau, et qui va nous donner une idée complète de la façon dont le mari était présenté à sa future femme, et du temps qu'on laissait à celle-ci pour le connaître, l'aimer et se faire aimer: c'est le récit du mariage de Mme d'Houdetot.

[36] Théâtre de Marivaux. _Le Petit-Maître corrigé._

[37] Lire dans les _Tableaux des Mœurs du temps_, par de la Popelinière, le récit d'une entrevue au parloir d'un couvent d'un homme présenté avec une jeune fille qui doit devenir sa femme sous huit jours. La mère dit à sa fille: «Tout est convenu entre lui et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous fiancer ensuite et vous mener à l'église. Je ne compte pas vous laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent; pendant ce temps-là que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon que le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer une heure avec vous afin que vous vous connaissiés.»

M. de Rinville est venu proposer à M. de Bellegarde un mari pour sa fille Mimi, dans la personne d'un de ses arrière-cousins que l'on dit être un très-bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent père et qu'il veut avant tout que le jeune homme «plaise à sa fille»,--c'était une phrase qui se disait,--on prend jour; et Mimi ayant été bien prévenue, parce qu'elle a l'habitude de ne jamais faire attention à personne, l'on va dîner chez Mme de Rinville, où l'on trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout d'abord la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se met à table, Mimi est à côté du jeune d'Houdetot, M. de Rinville et la marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on cause tout haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis: «Tenez!--dit bravement le vieux M. de Rinville,--nous sommes ici en famille, ne traitons pas cela avec tant de mystère. Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à votre fille oui ou non de même, voilà l'_item_. Notre jeune comte est déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas, qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule.» Là-dessus, Mimi rougit. Et Mme d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses, demandant qu'on laisse le temps de respirer: «Oui, reprend M. de Rinville, il vaut mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce temps causeront ensemble.--C'est bien dit, c'est bien dit.» L'on passe, sur ce mot, dans un coin du salon. Et voilà M. de Rinville annonçant que le marquis d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de rentes en Normandie, et la compagnie de cavalerie qu'il lui a achetée l'année d'avant; voilà la marquise d'Houdetot qui donne «ses diamants qui sont beaux et tant qu'il y en aura». M. de Bellegarde riposte en promettant 300,000 livres pour dot, et sa part de succession. Et l'on se lève en disant: «Nous voilà tous d'accord. Signons le contrat ce soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des autres, et nous ferons la noce lundi.» Chose dite, chose faite. En passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire part du mariage à toute la famille, et l'on retombait chez M. de Bellegarde, où le soir même, au milieu du froid et de la gêne de ces deux familles entièrement inconnues l'une à l'autre, l'on signait les _articles_. Pendant la lecture, la marquise d'Houdetot remettait à Mlle de Bellegarde comme présent de noces deux écrins de diamants dont la valeur restait en blanc dans le contrat, faute d'avoir eu le temps d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se mettait à table, et le jour de la noce était fixé au lundi suivant[38].

[38] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay. _Paris_, 1818, vol. I.

A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage du dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de résistance que les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prêtait complaisamment comme elles. La grande jeunesse, l'enfance presque, l'âge sans forces et sans volonté où l'on mariait les jeunes filles, l'affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient auprès de leurs mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la docilité, les décidaient à un consentement de premier mouvement et qu'enlevait la présentation. D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve. Elles acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour la vie qu'il devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu'il devait leur permettre. Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un jour, un jour qu'elle sera un peu grise du vin bu par son voisin de table Diderot; elle laissera échapper la pensée de la jeune fille et son secret dans cette confession naïve: «Je me mariai pour aller dans le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie[39]...» Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession de Mme d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle aurait épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les diamants, mettre du rouge et des mules[40].

[39] Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot. _Paris_, 1841, vol. 1.

[40] Conseils à une amie, par madame de P... _Paris_, 1749.