La femme au dix-huitième siècle
Part 19
Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette lente méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en répugnance? C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités et les esclavages du foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insouciance, de tranquillité, de petits plaisirs, il faut le quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce qu'il est plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération; il donne des devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui ferme le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée, légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de ces images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de ses vœux. La femme et l'homme destinés à vivre ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à demeurer réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a point les commodes arrangements de la séparation décente: il est véritablement une union de deux existences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme de noblesse qu'y a-t-il en jeu dans son ménage? Son bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il y a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra point l'argent du ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de ses enfants. Un vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de la misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout l'avenir, de la fortune d'une famille. A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille et la font hésitante et pensive devant ce grand engagement de la vie, ajoutons-en une dernière: elle a vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a conservé, dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari que lui montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant le commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est se donner un maître[385].
[385] Lettres inédites de Mlle Phlipon.--Les Parisiennes, vol. II.
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La femme bourgeoise est l'exemple, la représentation vivante de la diversité d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de degrés dans la bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas de cet ordre moyen embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui est avec la haute finance le sommet de la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme affecte un air de rigidité et de sécheresse, un maintien physique et une attitude morale où la dignité tourne à la raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la maternité comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour toutes ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait souvent une sorte de mérite et de grâce[386]. Droites, raides, encore belles, mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maussade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les bras au repos, la main longue et mince sur un livre de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche où Coypel a montré cette mère tenant sous son regard une enfant aux yeux baissés, au cœur gros, qui travaille tristement[387].
[386] OEuvres de d'Aguesseau, vol. I.
[387] _L'Éducation sèche et rebutante_, peinte par Ch. Coypel, gravée par Desplaces.
Sécheresse, raideur, morgue[388], s'effacent, à mesure qu'on descend dans la robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles disparaissent presque entièrement chez les femmes d'avocats, au frottement des clients qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois les sollicitent, au souffle de l'air mondain qui pénètre au logis[389]. En opposition à la robe, à côté d'elle, la classe des femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre, l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts et des airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir[390]. Puis vient ce grand corps de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce monde de femmes si habiles, si séduisantes, si bien douées du génie parisien de la vente, inimitables dans le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de ces cajoleries irrésistibles avec lesquelles, selon le mot du temps, «elles endorment votre intérêt comme les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main sur votre bras pour l'endormir[391]».
[388] Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, _les Bijoux indiscrets_, «Je vis des bourgeoises que je trouvais dissimulées, fières de leur beauté, toutes grimpées sur le ton de l'honneur et toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou par certains pieds plats de cousins qui faisaient des jours entiers les passionnés auprès de leurs cousines, survenant perpétuellement, dérangeant un rendez-vous, se fourrant dans la conversation.»
[389] Tableau de Paris, vol. III.--Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.
[390] Les Parisiennes, vol. I.
[391] OEuvres de Marivaux. Pièces détachées.
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand monde, quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières, quelle élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre toutes les bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames, par un air d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat, par une certaine volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur parure. Le dix-huitième siècle ne trouve que chez elles cette souplesse de la grâce: le _moelleux_[392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout de ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous trouvons le type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la marchande de toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie, aimant les bons morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une affabilité bruyante qui met la boutique sens dessus dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches sur le dos, elle ne craindra pas de «donner de la gueule» après les fiacres, en se traitant bien haut de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus on montre de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on veut, des larmes pour un rien,--et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la brave femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par d'admirables compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne manque pas de faire une petite affaire en faisant du dévouement[393].
[392] Les Contemporaines, vol. XVIII.
[393] La Vie de Marianne, par Marivaux.
De la même race, presque du même sang, est cette madame Pichon, qui fait, dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une jeune et jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, toujours à rire, à chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie, libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans laisser entamer sa raison[394].
[394] Les Confessions du comte de ***, vol. I.
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où elle mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa porte[395]; du temps où elle habillait ses femmes et ses filles avec la défroque des dames de qualité, avec ce _hasard_, encore coquet, mais tout passé, que les plus élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint-Esprit tenue tous les lundis à la Grève[396].
[395] Tableau de Paris, vol. I.
[396] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel de Bouillon.--Les Contemporaines, vol. XXVI.
Dès le commencement du siècle, l'auteur des _Illustres Françoises_ s'élève contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises, contre ce nom nouveau, cette qualification de dames nobles: _Madame_, que se donnent et se font donner les femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires, de marchands un peu aisés. Peu à peu, les mots, la langue, les modes, les airs, les ostentations de la noblesse, descendent dans toute la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'à la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement pour le temps d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une bourgeoise prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc mademoiselle? Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du monde: n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se ruine dans son habillement[397]. Elle dépense une année de son revenu pour la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se scandaliser devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il transmet, dit-il, comme un exemple du faste de la bourgeoisie[398].» Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour, quand Helvétius n'ose pas porter le deuil d'un prince dont il est parent par sa femme? Chaque jour, c'est une nouvelle élévation, une satisfaction de vanité, une usurpation. A la fin du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La bourgeoise a le même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et que reste-t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des noces, de la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout s'établit l'usage du lit séparé qui signifiait autrefois querelle, rupture, et annonçait le procès en séparation[399]. Ce n'est plus le pauvre intérieur décrit par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur a le sien. Les conseillères de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent plus s'habiller seules: une femme de chambre leur est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si longs, ne connaissaient point les _engageantes_: aujourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles font annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à deux heures après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau de lit. Plus d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour enfler la dépense et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques louis pour les caprices et les coquetteries: elle invite, ordonne, achète et renvoie les mémoires à son mari. Avec les servantes, elle n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié riantes de la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté de la vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes ne sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: _ma fille_, qui tombait au bout des reproches[400]; la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou horribles, et met sa fille au couvent dès le plus bas âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les mœurs ne se reconnaissent plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe suivies d'un laquais portant le grand livre en maroquin: ce sont des marchandes de la rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier[401].
[397] Rétif de la Bretonne, dans les _Mariées de Paris_, assure avoir vu rue Saint-Jacques la fille d'un boulanger, qui apportait quinze mille livres de dot à un mercier, en dépenser huit en robes et en bijoux. Il assure avoir connu rue Saint-Honoré la prétendue d'un bijoutier qui préleva sur la fortune de son mari vingt mille livres pour sa parure sous prétexte qu'il fallait briller dans sa boutique; elle alla à l'autel couverte de diamants. (_Les Parisiennes_, vol. II.)
[398] Dans ce mariage entre Mlle Jouanne et M. Trudon fils, possesseur de la manufacture de bougies au village d'Antoni, les présents faits à la demoiselle en bijoux consistaient en: 1º une montre d'or garnie en diamants; 2º un étui d'or garni en diamants; 3º une boîte à mouches garnie en diamants; 4º une tabatière de cristal de roche garnie en or; 5º deux couteaux à manche d'or dont un pour la viande et l'autre pour le fruit; 6º des boucles d'oreilles de diamants de la somme de six mille livres; 7º une applique de diamants avec la croix branlante; 8º une bague de diamants; 9º des bracelets, des boucles à souliers, des agrafes de corps, aussi de diamants; 10º un trousseau des plus complets, et de très-belles dentelles, et trois robes dont la première, qui était en gros de Tours, avait coûté quarante livres l'aune et la seconde trente. Elle recevait une bourse de mariage de deux cents louis. Le repas de noces coûtait trois mille livres, et l'on mettait à chacun des cierges de l'offrande quatre louis: Hardy fait la remarque qu'au mariage du duc de Chartres avec Mlle de Penthièvre il n'en avait été mis que cinq. (_Journal de Hardy_, Bibliothèque imp., M. S. F., 1886.)
[399] Procès d'adultère contre la femme Boudin.
[400] Les Parisiennes, vol. I.
[401] Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.--Éloge de l'Impertinence.--Tableau de Paris, vol. III.
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Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme une santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain nombre de marchandes, dont souvent le mari lui-même encourage les coquetteries pour achalander son commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour parler la langue du temps, sont «grimpées sur le ton de l'honneur». Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est si grave, et où tout est sérieux, jusqu'au bonheur, l'adultère est rare. Et là où il est, il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui ravit tout le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords. Ce que l'adultère fait perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de ce grand mot: l'honneur; c'est ce que les petites gens appellent de ce mot étroit, mais précis: l'honnêteté. Élevées dans une décence sévère, pliées dès l'enfance au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les bourgeoises cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes. N'ayant pu résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La séduction qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le trouble et le malaise d'un poison lent et mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà froides, elles s'arrachent les complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure, languissantes et malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le désespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue Saint-Antoine, Mme Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par Richelieu. D'abord ce n'est qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, à Saint-Paul, un inconnu bien tourné. Puis, dès qu'elle a rougi à un compliment banal, Richelieu est chez elle, marchandant des glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par un faux billet de duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu, la voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime innocemment, et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que de larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc» l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules, ses tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise commence à dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe: «Ah! c'en est fait, je suis malheureuse!» et, baisant la main de son amant, elle le quitte pour toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir.--Richelieu, à quelque temps de là, accrocha avec sa voiture un homme en grand deuil: c'était Michelin; il y avait deux jours qu'il avait enterré sa femme. Richelieu le fit monter à côté de lui pour l'écouter pleurer[402].
[402] Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours et ses intrigues. _Paris_, _Buisson_, 1791, vol. III.
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que cette figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble entendre le soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort dans une prière. Elle conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle, au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent et purifient un instant avec les modesties de l'amour. Ainsi apparaît encore, dans _Monsieur Nicolas_, cette blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en s'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans sa protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui conseille ses lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les jolies scènes où, appuyée contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir, l'effleurant de son bras, elle lui fait lire _Zaïre_, en lui donnant de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se défiant d'elle ou de lui,--elle l'a vu peut-être embrasser un soir la _respectueuse_ qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,--elle veut le marier. Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme, elle lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui donne les leçons du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'enfant se jette à ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes un enfant...» lui dit-elle; et elle se force à lui sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour de la chambre haute dont elle sort, après la violence de Rétif, pleurant et riant, délirante, folle! Quand elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne s'humilie pas; son cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de sa pudeur défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui donne la montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa sœur; elle les fiance tous deux devant le portrait de son père. Et quand Rétif est loin de la maison de Parangon, il voit en se retournant une forme si blanche sur le pas de la porte qu'elle lui semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui le regarde une dernière fois,--et qui va mourir[403].
[403] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même, imprimé à la maison, 1779. Parties I à VI.
VII
LA FEMME DU PEUPLE.--LA FILLE GALANTE.
Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des _Illustres Françoises_ aux _Bals de bois_, aux _Fêtes roulantes_, aux _Écosseuses_, à l'_Histoire de M. Guillaume le cocher_, à toutes ces images vives, à toutes ces peintures grasses de la rue, à ces croquis de verve et d'un accent si dru jetés par Caylus au revers d'un poëme de Vadé,--une femme se dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie, tout au bas de ce monde, et comme en dehors du dix-huitième siècle, une femme qui semblera d'une autre race que les femmes de son temps. Dans les rudes métiers de Paris, dans les commerces en plein vent, dans les durs travaux qui forcent les membres de la femme au travail de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles jusqu'à la misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard la voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le sexe, et qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses _Cris de Paris_, en a saisi la silhouette forte, la carrure _hommasse_; ses dessins puissants montrent, sous le lainage et la bure solides et rigides, la grossièreté virile, la masculinité de toutes ces femmes de peine[404]. Et consultez le temps: au moral comme au physique, la femme du peuple est à peine dégrossie. Au milieu de la pleine civilisation de l'époque, au centre même des lumières et de l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des _Parisiennes_, un être dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une Hottentote, un être enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la notion du gouvernement est donnée par l'exécution de la place de Grève, la notion de la force publique par le guet, la notion de la justice par le commissaire, la notion du christianisme par neuf tours autour de la châsse de la bonne sainte Geneviève. Parfois seulement, son cœur un instant s'éclaire: l'attendrissement, le chagrin, la pitié, l'indignation y passent et le traversent d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du peuple, la rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles et les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette grande corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des disputes, des coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes, et rejaillissent sur eux en éclats. Ils grandissent dans la terreur de ces mains toujours levées pour frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur eux-mêmes, sans dégagement. Contrairement aux enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, ils restent, selon la remarque d'un observateur, enfants trop tard: on dirait que leur âme et leur intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le maillot banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la _tavayolle_ dans laquelle on les a portés, vagissants, à l'église[405]. Que de ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les filles qui n'apprennent point toujours à lire chez les sœurs! Et quel plus bel exemple d'ingénuité dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se présentant pour être mariée, lors des mariages de la ville à l'occasion du mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant si elle avait un amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je croyais que la ville fournissait de tout...»