La femme au dix-huitième siècle
Part 18
Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, chapelle ou charnier, dans quelque bas-côté tout plein d'entre-colonnements, la petite fille allait s'asseoir sur les longs bancs de bois où les petites filles se faisaient face, les plus grandes jouant de l'éventail, les plus petites caquetant, se cachant derrière le dos du premier rang, et se riant tout bas à l'oreille. Au bout du passage laissé entre les bancs, un vieux prêtre se tenait assis dans un grand fauteuil de bois, ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli petit clerc, aux gestes onctueux, faire la leçon sous les yeux des mères et des bonnes femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire répéter à chacune l'évangile du jour, l'épître, l'oraison et le chapitre du catéchisme indiqué le dimanche précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les plus savantes, et se retirait au milieu des révérences des mères flattées à fond, et se rengorgeant dans les belles réponses de leurs enfants[369].
[369] Mémoires de Mme Roland publiés par Barrière, vol. I.--Le _Catéchisme à Saint-Sulpice_, peint par Baudouin, gravé par Moitte.
Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation de leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une pension conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de se former sous la direction des sœurs. Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons graduées du catéchisme, on la mettait, d'ordinaire, dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, pour faire avant sa confirmation, qui précédait alors la première communion, ses derniers exercices de piété. Après une visite générale à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de clôture.
C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait ses filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs instruisaient gratuitement les petites filles du peuple, communautés modestes, reléguées d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la pension coûtait de 250 à 350 livres par an: l'abbaye des Cordelières, rue de l'Ourcine, la maison Saint-Magloire, rue Saint-Denis, les Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg Saint-Antoine, les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix, rue de Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Croix-Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève[370], où fut élevée Mme du Barry. Tout en obéissant aux modes du temps, tout en formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la danse, à la musique, apprises alors jusque dans les maisons d'éducation de pure charité[371], ces maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents où les filles de la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles semblaient aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à l'écart des bruits de Paris. La petite fille cédait bientôt au charme, et caressée par les sœurs, bientôt amie des autres enfants, placée à la grande table, elle se trouvait heureuse. Une sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de cette vie réglée, de cette discipline apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme l'ombre de la grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les récréations avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée du monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de musique venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans cet isolement si peu sévère, dans ce recueillement aimable, l'imagination de l'enfant avivait sa piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec de secrètes effusions. Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion tremblante, ravie et enflammée[372].
[370] État ou Tableau de la ville de Paris, par de Jèze. _Paris_, _Prault_, 1761.
[371] Mémoires de Maurepas, vol. II.--Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[372] Lettres inédites de Mlle Phlipon adressées aux demoiselles Cannet, de 1772 à 1780, publiées par Breuil, 1841.
Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation, de leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration, comme une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine sévérité de foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes du temps, la passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un secret caractère de rigidité, un instinctif besoin de doctrine qui la poussait au Jansénisme. Elle en fut le grand appui: et ce fut en elle que le Jansénisme trouva ces passions et ces dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du procureur Cheret, les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une petite église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin[373].
[373] Journal historique de Barbier, vol. IV.
Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de leurs filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze ans, au couvent ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en cinq ans à lire, écrire, compter, coudre, broder et tricoter[374]. Aussitôt qu'elle était grandelette, la petite fille était reprise par ses parents. L'éducation qu'elle recevait en rentrant dans la maison paternelle se ressentait de la position intermédiaire que la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et qui faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une servante; contraste singulier qui la faisait passer sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour du rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la maison; après le maître d'écriture venait le maître de géographie; après celui-ci le maître de musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple même trente sous par mois[375], le maître de danse arrivait, la joue gauche contre sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune fille, à la mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la mettait au-dessus de son état: elle les quittait pour aller, en petit fourreau de toile, au marché avec sa mère. Elle descendait de ces agréables études pour acheter, à quelque pas du logis, du persil ou de la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on lui faisait garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette éducation des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le bon sens de Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de Mme de Pompadour.
[374] Paris tel qu'il était avant la révolution, par M. Thiéry. _Paris, an IV_, vol. I.
[375] OEuvres de Chevrier, vol. III.
La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à son éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la régularité des existences ouvrières, cette vie, si bornée d'apparence, avait ses échappées au dehors. Elle avait pour cercle ordinaire et journalier le cercle étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu près autant d'amis, quelques relations de voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et rigoureusement enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais elle était, selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du monde». La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce qu'elle maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, une force d'ascension trop active, pour que ses filles restassent, sans la franchir, sur cette limite de la société. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussait la porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les amusements de la richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs, aux modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et si on ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de société si répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son émotion, son enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la passion, et la conviait souvent à la curiosité des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quelle maison bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, quelque connaissance, quelque lien de parenté ou d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage Wille: vous y trouverez Carlin. Un goût de théâtre, un souffle d'art, venant souvent d'un état qui touche à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de la plus petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de plaisirs polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise accompagnée de sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase, où elle peut prendre sa part des plus délicates jouissances de son temps, saisir à la dérobée tant de points de vue et tant de ridicules du monde, écouter des beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer de jolis abbés, de vieux chevaliers, «de jeunes plumets»,--oublier en un mot pendant quelques heures qu'elle n'est pas née _demoiselle_[376]!
[376] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie bourgeoise. Les jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent la jeune fille de sa sphère et de son centre, la mettent un instant au-dessus d'elle-même, et, en lui ouvrant des aperçus sur le monde, lui donnent le goût des récréations spirituelles du temps, l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes élégantes. La jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des plaisirs réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle va à de traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les filles semblent mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur la trace de leurs grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du bon vieux temps où l'on tricote encore[377], le jardin du Luxembourg, ami de la rêverie, ou bruit si doucement à l'oreille des jeunes personnes le _frisselis_ des feuilles agitées par le vent[378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de Paris, et comme l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et des décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de vrais bois, donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se parait la petite Phlipon pour aller à Meudon, des joies qui leur caressent le front et flottent tout autour d'elles sous un souffle. La fille de la petite bourgeoisie a devant la nature des sensations et des perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refusées à la jeune fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son _antinaturalisme_. Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration et d'adoration. Étangs solitaires, retraites où l'on cueille les brillants _orchis_, repos dans les clairières sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le charme d'un paradis terrestre[379]».
[377] Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus. _Londres_, 1784.
[378] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Cannet.
[379] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les familles le soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on choisit, ce sera au moins le Pré Saint-Gervais où l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe et «casser l'éclanche» avec une compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le voyage ordinaire des dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où tiennent huit personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet de voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit simple, léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de son père dans cette société du batelet; et en route, ce sont des connaissances, souvent la rencontre d'un prétendu, une occasion de mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion? On la retrouve sur le pas de la porte où les jeunes filles bourgeoises prennent le frais le soir, à la fenêtre où elles passent les jours fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire et chanter[380]. On la retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la petite bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs. L'on a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un mari parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours gras accorde le droit de courir les maisons du quartier.
[380] Les Illustres Françoises, vol. II.--Les Contemporaines, vol. VIII.
Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des parents de laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, remplaçaient pour la jeune personne les occasions de mariage du monde et de la société. Mais souvent, à chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers. Suivie par quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne reparaissait plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre seulement se laissait ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient à l'entraînement, à l'amour, étaient trompées. En se donnant à un amant, elles croyaient confier leur honneur à un mari. Elles étaient abusées par des apparences d'union, par des simulacres de mariage, par ces mariages de cœur et d'intention consacrés encore alors par les traditions des vieilles habitudes et par les complaisances de l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au dix-huitième siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque sous les pieds des danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes filles, il en était de si ingénues ou de si faciles, de si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur suffisait, pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. «Je vous prends pour mon époux, disaient-elles au jeune homme dont elles prenaient la main au moment de l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en face de ses autels je vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune homme répondait, en pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un mariage secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la cour[381]. Elles pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre du courroux des parents, lier l'homme par cet engagement sacré qu'elles avaient l'espérance de déclarer un jour avec l'aide du temps et de la Providence. Ce mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, car elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, n'était point un de ces mariages de comédie célébré par un laquais déguisé en prêtre: il était un véritable mariage consacré par l'unique légalisation du temps, la bénédiction et la sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un pauvre prêtre, presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était renommée pour fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent, et aussi l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il consentait à marier les deux amants et à leur donner un certificat de mariage, à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage, aussitôt qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses devaient être signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais encore des témoins assistant au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait être cachetée de son cachet, et porter sur l'enveloppe la reconnaissance par deux notaires que ce qui y était renfermé contenait la déclaration de la pure et franche volonté de l'épouseur. La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait lieu la confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et l'on prenait un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille fermée et rouverte aussitôt après une messe publique, le prêtre célébrait la messe de mariage. Puis les époux sortis de l'église remettaient au prêtre leurs promesses datées et signées, certifiées par quatre témoins, authentifiées par acte de notaire[382]. Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée que devant Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment et une parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet engagement comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils avaient cru aimer ou dont ils s'étaient joués!
[381] Revue rétrospective, vol. IX.
[382] Les Illustres Françoises, vol. II.
Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à l'église ou au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui est facilement ouverte. Il a demandé dans une rencontre, souvent à la première, la permission de rendre une visite. Il est reçu; et, après une partie de _mouche_, il obtient la permission de revenir. La cour à la jeune personne se fait sous les yeux des parents; on s'aime et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge; et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant cache-cache du jeu de _cligne-musette_! Mais le jeu préféré des amoureux est quelque petit jeu de commerce, où l'amende pour les demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et où la perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint-Martin. Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les amoureux prennent la résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la messe de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper et un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant en profite pour donner une paire d'Heures et des gants[383]. Car, malgré la facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs, à leur donner les moyens de plaire, les mariages ne se concluent point chez elle si vite, d'une façon si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse et dans la haute société. Chose singulière! dans cette classe laborieuse, les convenances, les avantages même de fortune ne décidaient pas seuls l'union de la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un mariage s'accomplit, sinon d'un commencement de passion, au moins d'une certaine sympathie de la jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et qu'elle aimait à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son caractère, étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des exemples qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût aimer. Et comme elle était dans la famille une personne émancipée, dont les parents n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire de son mariage, elle était laissée presque toujours maîtresse absolue de sa décision, elle ne se refusait point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le Monsieur» dont son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de toile, les cheveux sans poudre, négligemment coiffée en _baigneuse_, elle prenait plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des Orfévres l'anneau et la médaille de mariage[384].
[383] Les Illustres Françoises, vol. II.
[384] Mémoires de Mme Roland, vol. I.