La femme au dix-huitième siècle

Part 16

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Les mémoires de la vie privée du temps nous montrent des ménages étroitement unis, des adorations de jeune mari et de jeune femme, des époux vieillissant l'un auprès de l'autre, des couples qui vivent sans se quitter, des liens que la mort même ne dénoue pas, des cœurs que le désespoir rattache à celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup d'unions un souvenir pareil à un beau roman ou à un conte du vieux temps. Et n'est-ce pas en ce siècle que l'amour conjugal trouvera ce trait de tendresse d'une délicatesse si ingénieuse, si touchante? Une femme condamnée par les médecins n'avait plus que quelques jours à vivre. Son mari sentait qu'elle lisait sa mort dans la tristesse, dans les larmes qu'il essayait de lui cacher. Il va acheter un collier de diamants de 48,000 livres, l'apporte à la mourante, lui parle du jour où elle le mettra, du bal de la cour où elle le montrera; et, faisant briller le collier sur son lit, faisant luire devant son âme l'espoir, la convalescence, la guérison, la vie, l'avenir, il endort son agonie dans un rêve! Et ce mari, le marquis de Choiseul, était pauvre: il avait engagé une terre pour acheter ces diamants qui devaient, par une clause de son contrat de mariage, revenir à la famille de sa femme[324]. Au milieu de tant de femmes, si faciles à la séduction, quand le séducteur est le Roi, ne verra-t-on point une comtesse de Périgord repousser l'amour du Roi, essayer de l'arrêter par un respect glacial, le fuir par un exil volontaire dans une terre près de Barbézieux? Et de cet exil qui durait de longues années, elle ne sortait que sur cette lettre, où Louis XV lui envoyait les excuses d'un roi, lors de la mort de la dame d'honneur de Mesdames: «Mes filles viennent de perdre leur dame d'honneur: cette place, Madame, vous appartient autant par vos hautes vertus que pour le nom de votre maison[325].» Et si le mariage a ses héroïnes, il a aussi ses martyrs: la Trémouille s'enferme avec sa femme malade de la petite vérole, et meurt avec elle.

[324] Souvenirs de Félicie.

[325] Mémoires de Mme Campan. _Baudouin_, 1822, vol. III.

Le dévouement, l'amour, se rencontrent et se retrouvent jusque dans les ménages où le temps fait les séparations à la mode, jusque dans les mariages dénoués par l'inconstance et l'indifférence de l'un des époux. Ils persistent malgré les froideurs, les infidélités, les outrages. Ils pardonnent souvent avec les suprêmes caresses de la duchesse de Richelieu à son mari, à ce mari que l'amour de toutes les femmes semblait devoir garder de l'adoration de la sienne. Mme de Richelieu venait d'être confessée par le père Ségaud, et comme Richelieu lui demandait si elle en était bien contente: «Oh! oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a pas défendu de vous aimer...» Et tout près d'expirer, elle rassemblait ses forces et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'étreindre en lui répétant d'une voix pleine de larmes, d'une voix déchirée et mourante, qu'elle avait désiré toute sa vie mourir dans ses bras[326]!

[326] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol III.

Mais les plus grands, les plus éclatants exemples de l'amour dans le mariage, du bonheur dans le ménage, vous apparaîtront en ce temps dans les mariages et dans les ménages de ministres, dans ces intimes unions de tant d'hommes d'État du siècle avec une femme entièrement associée à leurs projets, à leur fortune, à leur gloire, souvent à leurs travaux. D'un bout à l'autre du siècle, le ministre apparaît ayant à ses côtés la force et l'appui des joies de l'intérieur, les inspirations de l'imagination d'une femme ou les consolations de ses tendresses. Où retrouve-t-on les cinquante ans de ménage et de bonheur du marquis de Croissy? Dans le ménage de M. et de Mme de Maurepas, qui faisait songer au ménage Philémon et Baucis. A la mort de M. de Maurepas, n'échappait-il point à sa femme ce beau cri «qu'ils avaient passé cinquante-cinq ans sans s'être quittés une journée?» Et que d'autres ménages pareillement unis! C'est le ménage du maréchal et de la maréchale de Beauvau; c'est le ménage Chauvelin, où le mari poussait jusqu'à la fanfaronnade le respect de la foi conjugale; c'est le ménage Vergennes; c'est ce ménage où, malgré les écarts du mari, la femme reste si indulgente, si aimable, si pure, le ménage Choiseul, où par l'enjouement, les épanchements du cœur, les effusions de l'humanité, l'amitié tendre, l'égalité de caractère, la fécondité de l'esprit, Mme de Choiseul met un peu de ces vertus dans le caractère de M. de Choiseul[327], tant d'agrément et de repos dans les fatigues de sa vie ministérielle, tant de consolations dans son exil. C'est enfin le ménage de M. et de Mme Necker où le bonheur est un peu mêlé d'enthousiasme, l'union d'orgueil, et l'amour de la femme d'idolâtrie pour le mari.

[327] Le Parallèle vivant des deux sexes. _Dufour_, 1769.

Ainsi se conserve au dix-huitième siècle l'institution du mariage. Un certain nombre de ménages, osant se mettre au-dessus de l'opinion publique, lui demandent encore le bonheur. Quelques maris vont même plus loin: par le contraste le plus étrange avec les idées du temps, ils exigent du mariage plus que la paix de l'amour, ils prétendent lui imposer la passion. Ils veulent être aimés comme ils aiment. Leur jalousie réclame de la femme un abandon complet d'elle-même, les ardeurs et les sacrifices d'un cœur qui s'est donné tout entier et qui ne s'appartient plus. Ils ne lui permettent pas les amitiés pour d'anciennes amies; à peine s'ils l'autorisent à aimer sa mère. La femme doit vivre, selon eux, uniquement occupée de son mari; et s'ils ne trouvent point dans le mariage une femme qui se plie à leurs exigences, ils s'écrient «que leur femme ne les aime point, qu'elle ne vit point pour eux, qu'ils ne sont pas pour elle ce qu'elle a de plus cher au monde»: telle était la lamentation sincère, la désolation désespérée de ce malheureux frère de Mme de Pompadour, le marquis de Marigny.

Devoirs, plaisirs, le cœur même du mariage, nous allons le retrouver dans cette suite d'estampes où Moreau a peint le foyer du temps, ses fêtes et ses grands jours. Là nous verrons l'autre côté des Baudoin et des Lavreince, la femme et l'homme unis par le présent, par l'avenir, par ces petits êtres sur la tête desquels leurs regards, leurs baisers et leurs âmes se rencontrent. D'abord ce sera la femme en toilette de matin souriant sous son joli bonnet de linge de nuit, souriant comme on sourit à un songe, aux paroles du docteur qui va prendre sa canne à bec de corbin, et lui annonce qu'elle est mère. Ici la voilà dans son costume lâche et flottant, tout entourée et soutenue d'oreillers, à demi couchée sur le lit de repos dont le fond est une glace. Elle ne descend plus l'escalier qu'appuyée sur le bras de son mari; elle ne va plus à l'église, aux Tuileries que portée doucement dans sa chaise par deux grands valets picards[328]. En dépit de Tronchin qui veut qu'elle marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la rencontre, elle ne fait plus qu'une courte promenade où, pour un petit caillou qui lui roule sous le pied, son mari devient pâle. Nulle privation ne coûte au mari ni à la femme pour faire venir au monde en bonne santé cet enfant auquel ils commencent à s'attacher par les sacrifices, et pour lequel la femme est heureuse de souffrir déjà. Parties charmantes de jeu, de veille, de courses, amusements, récréations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour se vouer à sa grossesse; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si impatiemment cet état, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, tant de regret d'un plaisir dérangé, ou d'un souper abrégé, donnent le jour à un être «économisé dès sa conception»[329]: elle est mère du jour où elle le devient.--Bientôt la lingère apporte la layette dans un grand coffret de dentelles, et fait l'étalage de sa belle lingerie, de ses layettes en point d'Argentan. Après l'accouchement, la femme reste quatorze jours sur sa chaise longue, les pieds et les jambes couverts d'un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie des accouchées; et, le quatorzième jour, elle sort pour une visite à l'église et un remercîment à Dieu.

[328] Tableaux de la vie, ou les Mœurs du dix-huitième siècle. _A Neuwied._

[329] Éloge de l'impertinence.

Une fois mère, la femme veut nourrir; car elle ne se croit plus dispensée de ce devoir et de ce dévouement si doux, par les raisons que les belles dames se donnaient tout à l'heure en disant: «Allaiter un enfant! le bel emploi, l'aimable passe-temps! J'aime à jouir la nuit d'un sommeil tranquille... Le jour je reçois des visites et j'en rends... Je vais montrer une robe d'un nouveau goût au Petit-Cours, à l'Opéra, quelquefois même à la comédie; je joue, je danse[330]...» La femme commence à s'affranchir de la mode, de l'usage. Elle passe, comme Mme d'Épinay, par-dessus l'étonnement que fait dans sa société, dans sa famille, sa résolution de nourrir son enfant. Les craintes de sa mère, la singularité qu'elle va se donner, les ridicules que le monde lui prêtera si elle est obligée de renoncer à une entreprise au-dessus de ses forces, rien ne l'arrête[331]: hier, malgré toutes les représentations, toutes les menaces des médecins, elle eût, pour ne pas nourrir, compromis sa santé[332] en portant au cou quelque poudre de Lecrom ou de quelque autre charlatan privilégié du Roi qui lui promettait de lui faire passer son lait en deux fois vingt-quatre heures[333]: aujourd'hui il lui semblerait n'être qu'à moitié mère si elle ne nourrissait pas. Les médecins n'avaient fait que l'effrayer: Rousseau l'a touchée[334].

[330] Les Mœurs. 1755.

[331] Mémoires de Mme d'Epinay, vol. I.

[332] Dissertation sur ce qu'il convient de faire pour faire diminuer le lait des femmes de Paris. 1763.

[333] Mercure de France. _Janvier, 1720._

[334] Du reste, l'allaitement par les parisiennes n'eut pas tout le succès que s'en étaient promis les partisans de Rousseau. Les femmes ne prenant que le plus aisé de leur rôle de nourrices, il arrivait qu'un grand nombre d'enfants nourris avec un sang âcre et échauffé périssaient, et que les médecins étaient obligés de défendre aux femmes de nourrir. Les Contemporaines, vol. VI. _La belle laide._

Si elle est trop délicate pour nourrir, elle veut du moins avoir son enfant près d'elle. Et l'enfant grandit sous ses yeux, contre son sein, à portée de ses caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de tous les instants, dans ces saintes délices, les _Délices de la Maternité_, dont le siècle nous a laissé un tableau si lumineux, si doucement égayé de verdure et de soleil, si gracieusement animé par le rire qui va d'une bouche d'enfant aux yeux de ses parents. Dans un beau jardin, au-dessous d'une statue de Vénus fouettant l'Amour avec un bouquet de roses, serrée contre son mari qui tient un hochet au-dessus de sa tête, élevant, soulevant dans ses bras un tout petit enfant, sorti de sa barcelonnette, à peu près nu, la courte chemisette remontée aux épaules par l'effort qu'il fait vers le hochet,--c'est ainsi qu'est peinte, dans sa joie et son triomphe, la Maternité du temps, la mère des dernières années du siècle.

Et bientôt ce ne sera plus assez pour la mère de garder l'enfant auprès d'elle, de le voir grandir sur ses genoux, d'entendre son rire mettre une gaieté dans son bonheur: elle va vouloir lui donner les soins qui forment l'homme ou la femme, en ébauchant dans un petit être l'intelligence et la conscience. Elle sera jalouse de faire elle-même son éducation, de l'instruire, d'être, à l'exemple de Mme de Montullé, l'institutrice de ses enfants[335].

[335] Mémoires d'un père, par Marmontel. _Paris_, an XIII.

Il y a, dans l'éducation de la première moitié du dix-huitième siècle, un sens nettement indiqué par l'institution de la femme telle que la comprenait, telle que la pratiqua sur sa petite-fille la grand'mère de Mme Geoffrin[336]. Cette éducation est avant tout une éducation morale. Elle ne s'attache pas à ce qu'on est convenu d'appeler _instruction_: avant d'_instruire_, elle veut _élever_. Elle ne surcharge pas la jeune fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire de leçons; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes de connaissances: elle a là-dessus la prudence du temps, et sa grande peur est de faire de son élève une savante. Ce qu'elle cherche à développer dans la femme qui grandit sous sa tutelle sans rigueur, c'est la femme elle-même, c'est la personnalité d'un être qui sent et qui pense par lui-même. Pensée, sentiment, voilà ce que cette éducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever et redresse dans l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins, comme une force et une conscience individuelles, sincères et libres. Elle raisonne avec les premières idées, avec l'enfance de la raison, avec la jeunesse de l'intelligence; et sans imposer à la femme les ennuis, les dégoûts et les servitudes de la science des livres, elle affermit peu à peu son esprit en le laissant jouer sur lui-même avec ses réflexions, son imagination, son ignorance même. Éducation élémentaire, sans fatigue, sans assujettissement, à laquelle la femme du temps doit plus que ses facultés, son caractère; et n'est-ce pas elle qui fonde cette indépendance d'idées et d'expressions, cette vive et profonde originalité d'âme que montreront d'un bout à l'autre du siècle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec des fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'expérience, leur science avec du goût?

[336] Éloges de Mme Geoffrin, par M. Morellet, Thomas et d'Alembert. _Nicole_, 1812.

Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, cet esprit, ce sens pratique disparaît de l'institution de la femme. A l'ancienne éducation qui laissait l'enfant, l'abandonnait presque à ses instincts, succède une éducation pédagogique. Un génie de maîtresse d'école se révèle dans la mère et se personnifie dans ces deux femmes qui représentent si complétement l'éducation philosophique et l'éducation _romancée_ de la fin du dix-huitième siècle: Mme de Genlis et Mme d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, ces manuels modestement annoncés comme échappés au cœur d'une mère pour le bien moral, l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces traités visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la sollicitude maternelles, à devenir la règle des idées des filles nées depuis 1770,--à peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne passe pas par-dessus la tête d'un enfant. Leur forme seule s'adresse à l'enfance; et c'est toujours, comme dans les _Conversations d'Émilie_, au nom d'abstractions métaphysiques qu'ils font appel aux sentiments d'une petite fille de cinq ans et demi. Ils lui forment l'âme, ils lui développent le cœur, comme on bâtit un système sur des principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille, non une femme, mais une _réfléchissante_? Pour la rendre sage, ils lui parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un parfait moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils lui démontreront la nécessité d'avoir des contrariétés par des arguments tirés de la morale stoïcienne. A propos d'un singe, ils apprendront à l'enfant que ce singe est un être organisé qui vit, qui sent, qui se meut. La petite fille se réjouit-elle de mettre une robe neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son bonheur dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa conduite morale, les titres de prééminence des qualités du caractère sur la beauté, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable; ils iront jusqu'à lui définir l'auteur «un homme qui prend le public pour confident de ses pensées!» Éducation qui ne laisse que des mots à la mémoire de l'enfant et qui lui force la cervelle comme sa toilette lui brise la taille; c'est l'utopie de la Pédanterie formulée comme en un premier catéchisme de cette Raison qui sera à la fin de ce siècle la dernière religion de la France.

* * * * *

Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux du ménage inspirés bien plutôt par les aspirations que par les mœurs du temps. Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du ménage, ce zèle de la maternité, ne doivent point nous voiler le Mariage même tel qu'il se révèle dans la généralité de sa pratique, dans l'essence de son principe. Ils ne doivent point nous faire oublier la forme d'habitude du ménage, le type de la société conjugale que montrent et qu'attestent par tant de traits, par l'exagération même et la caricature, les anecdotes, les brochures, les satires, tous les témoignages de l'histoire morale d'une époque.

Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle ne semble plus une institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat qui n'engage ni la constance de l'homme ni la fidélité de la femme. Il ne représente point pour la société de ce temps ce qu'il représente pour la société contemporaine. Il n'évoque point chez l'homme, chez la femme même, les émotions que donne la conscience d'un engagement du cœur. Il n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il la comporte: là est son grand signe, son mal originel, et aussi son excuse.

Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le Mariage. Il a contre lui les relâchements, les accommodements de la morale sociale, la liberté chaque jour plus grande des habitudes privées. La Régence passée, il fallait, au commencement du siècle, une certaine énergie, une force de volonté pour avoir un amant. Pour se voir, pour se rencontrer, il était besoin de vaincre de grands obstacles, d'imaginer des moyens, de tromper les yeux du monde: une faute demandait de l'audace pour son accomplissement. Le scandale était un risque, l'effronterie ne sauvait pas encore du déshonneur. Avec le temps, ces obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme reçoit les jeunes gens de son âge. Elle va au spectacle en petite loge seule avec des hommes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa femme de chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces démarches qui autrefois auraient fait noter une femme de légéreté[337]. Rendez-vous, occasions, toutes les facilités, elle les a sous la main: elle ne va plus à l'adultère, l'adultère vient à elle.

[337] Mémoires de Mme de Genlis, _passim_.

Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les obligations de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui si souvent laissent l'épouse à elle-même, et l'abandonnent à sa vertu. Emplois à Versailles, gouvernements en province, garnisons, services auprès du Roi, service à l'armée, enlèvent à tout moment, dans les ménages de la noblesse, le mari à sa femme. Le mari appartient à la cour, à la guerre, avant d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait les campagnes, qu'il suit l'armée du Roi dans les Flandres, en Allemagne, en Italie, la femme, libre et ennuyée, reste à Paris livrée aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire dans une terre qui, loin de la mettre à l'abri des séductions, lui apporte les tentations de la solitude et les promesses du mystère. Et l'épreuve de ces séparations exposant à tant de périls l'honneur du mari, exigeant de la femme tant de patience, de courage, de résolution dans le devoir, dure pendant presque tout le siècle. Mme d'Avaray, la sœur de Mme de Coislin, est la première qui donne, en suivant son mari dans sa garnison, un exemple d'abord fort critiqué, puis adopté par la mode, par les plus grandes dames, les plus jeunes, les plus jolies, que l'on voit suivre leurs maris aux manœuvres commandées par le maréchal de Broglie en 1778, manœuvres où la grande table est tenue par une femme, la maréchale de Beauvau[338].

[338] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement à certaines idées propres au dix-huitième siècle, à de singuliers préjugés régnant et réglant presque absolument le train des unions. L'amour conjugal est regardé par le temps comme un ridicule et une sorte de faiblesse indigne des personnes bien nées: il semble que ce soit un bonheur roturier, bourgeois, presque avilissant, un bonheur fait pour les petites gens, un sentiment bas, en un mot, au-dessous d'un grand mariage et capable de compromettre la réputation d'un homme ou d'une femme usagés. Plus que de tout le reste, du libertinage flottant dans l'air, de la corruption ambiante, des séductions, le mariage souffrit de ces paradoxes de la mode, de ces théories du bon ton, plus effrontées, plus parées et relevées d'esprit, plus charmantes, plus effrayantes de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle vieillit et se raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari cette froideur de détachement, cette intimité de glace, ces façons qui ne dépassent point la politesse. L'indifférence, il ne restera bientôt que cette amabilité aux deux époux. Et l'insouciance deviendra la vertu du mari. Elle sera sa vanité même, la consolation de son bonheur, sa dignité. Elle sourira sur les lèvres des époux trompés avec une ironie si leste, des mots si dégagés, d'un tel sang-froid, et d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air d'être le public de leur honte: ils sembleront assister passivement ou complaisamment à l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amitié pour les amants qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle aura eus: et, dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur bien, ils iront jusqu'à la parole fameuse, la parole sublime de cynisme et de présence d'esprit qui résume, selon le temps, toute la philosophie et toutes les grâces du rôle de mari en bornant la vengeance d'un homme surprenant sa femme à cette réflexion: «Quelle imprudence, Madame! Si c'était un autre que moi[339]!....»

[339] OEuvres complètes du M. de Chevrier. _Londres, chez l'éternel Jean Nourse_, l'an de la vérité 1774.