La femme au dix-huitième siècle

Part 15

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Après s'être montré chez Mlle Aïssé dans son jour tendre, dans son émotion douce et recueillie, dans une langueur passionnée, l'amour paraît avec éclat chez une femme d'un tempérament tout contraire: Mlle de Lespinasse. Chez celle-ci, le sentiment est une ardeur dévorante, un feu toujours agité, toujours ravivé qui se retourne, se remue et s'agite sans cesse sur lui-même. Il vit d'activité, d'énergie, de violence, de fureur, de déchaînement, de tout ce que la passion avait de trop viril et de trop orageux pour l'âme d'une Aïssé. Il dure en s'usant, et interrogez-le: il vous palpitera sous la main comme le plus fort battement de cœur du dix-huitième siècle. Car ce n'est pas seulement la fièvre d'une femme que cet amour de Mlle de Lespinasse, il montre aussi le malaise et l'aspiration de ce temps. Il révèle la secrète souffrance de ce petit nombre de personnes supérieures, trop richement douées pour ce siècle, qui ont, presque du premier coup, tout poussé jusqu'au bout, épuisé d'un trait les saveurs du monde, et goûté jusqu'au fond tout ce que le plaisir, le bonheur, l'activité de la société pouvaient leur donner d'occupation et leur apporter de plénitude. Arrivées en quelques pas à la fin des choses et à leur dégoût, blessées dans toutes les parties de leur être par le vide que leur esprit a fait de tous les côtés de la vie commune, elles se découvrent, dans cette atmosphère de sécheresse et d'égoïsme, un irrésistible et furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec transport, avec désespoir. Elles veulent rouler dans l'amour comme dans un torrent, s'y plonger tout entières, et le sentir passer de tout son poids sur leur cœur. Elles l'avouent, elles le proclament bien haut: il ne s'agit pas pour elles de plaire, d'être trouvées belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du temps, l'honneur d'une préférence, de jouir des chatouillements de la vanité: elles ne veulent que des succès de cœur. C'est leur orgueil et leur affaire que d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'être jugées capables d'aimer et dignes de souffrir. Elles ne font que répéter: «Vous verrez comme je sais bien aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer...» Être remuées, attendries, passionnées, voilà le désir fixe de ces âmes impatientes d'échapper aux froideurs de leur siècle, tout empressées à se débarrasser du monde et à faire en elles-mêmes une pensée unique. Et comme généralement ces femmes, à l'heure de l'enfance et de la première jeunesse, n'ont point eu les amollissements et les ravissements religieux, comme elles ont résisté aux tendresses et aux émotions de la piété, elles arrivent à l'amour comme à une foi. Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de dévotion prosternée. Ces âmes de pure raison qui n'ont eu jusque-là de sens moral, de conscience et de maître que l'intelligence, ces âmes si fières, habituées à tant de caresses, un moment si vaines, perdent aussitôt qu'elles sont touchées le sentiment de leur valeur et de leur place dans l'opinion; et elles se précipitent à des humilités de Madeleine et de courtisane amoureuse. Leur amour-propre, ce grand ressort de tout leur être, elles le mettent sous les pieds de l'homme aimé; elles prennent plaisir à le lui faire fouler. Elles se tiennent auprès de lui, comme devant le dieu de leur existence, soumises et se mortifiant, baissant la tête, résignées à tout sans plainte, presque joyeuses de souffrir.

Cette soumission absolue, on la trouve si marquée chez Mlle de Lespinasse qu'elle paraît, de son amour, un caractère encore plus accusé que le transport et la violence. Comment reconnaître la maîtresse d'un des premiers salons de Paris dans cette femme qui se fait si petite dans l'amour, qui demande si timidement et à voix si basse la moindre place dans le cœur de son amant, qui remercie si vivement du ton d'intérêt avec lequel on veut bien lui écrire, qui s'excuse si doucement d'écrire trois fois la semaine? Si peu qu'on lui accorde, elle le reçoit comme une faveur qu'elle ne mérite pas; et elle se trouve froide dans la reconnaissance alors même qu'elle y met toutes ses tendresses. Rien ne la sort de cette attitude courbée et suppliante, et toutes les marques d'amour qui lui sont données ne peuvent l'enhardir à cette confiance qui fait qu'on exige ce qu'on désire de ce qu'on aime. Elle s'abaisse sans cesse devant M. de Guibert; et l'abandon qu'elle fait de sa volonté dans la sienne, d'elle-même en lui, est si absolu qu'elle ne se trouve plus à l'unisson de la société, à l'accord du ton et des sentiments du monde. Le plaisir, la dissipation, les distractions qu'elle rencontre encore autour d'elle n'ont plus rien à son usage; et devant cet amour qui la remplit, le jugement public lui paraît si peu, qu'elle est prête à braver l'opinion pour continuer de voir M. de Guibert et de l'aimer à tous les moments de sa vie. Il y a en elle un élancement prodigieux, une élévation suprême, une aspiration constante; et de toutes ses pensées, de toutes les forces de son âme, de toutes les puissances de son cœur, il s'échappe ce cri de tendresse et de délire:--une prière qui tend un baiser!

«_De tous les instants de ma vie, 1774._ Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends.»

L'amour absorbé dans son objet n'a pas dans l'humanité moderne de plus grand exemple que cette femme rapportant à son amant tous ses sentiments et tous ses mouvements intérieurs, lui donnant ses pensées dont, selon sa délicate expression, «elle ne croit s'assurer la propriété qu'en les lui communiquant,» se défendant toute chose où il n'est pas, satisfaite de ne vivre que de lui, dépouillée de sa personnalité propre et comme morte à elle-même, se refusant à parler, fermant la porte aux visites de Diderot, à sa causerie qui, dit-elle, force l'attention, et demeurant seule sans livres, sans lumière, silencieuse, tout entière à jouir de cette âme nouvelle que M. de Guibert lui a créée avec ces trois mots: «Je vous aime,» et si profondément enfoncée dans cette jouissance, qu'elle en perd la faculté de se rappeler le passé et de prévoir l'avenir. Et quand le pauvre homme qu'elle a grandi de tout son amour passe de l'indifférence à la brutalité, quelles luttes, quelles souffrances, quelles révoltes d'un moment, suivies aussitôt d'abaissements et de soumissions pitoyables! quel douloureux travail pour réduire un cœur qui déborde à la mesure des arrangements, des commodités de M. de Guibert! Il faut l'entendre solliciter de lui des confidences d'amour, et se vanter, la malheureuse! de n'avoir pas besoin d'être ménagée. Quel rôle, quelle vie, le long martyre! Lui demander de l'abandonner à elle-même, se raccrocher à sa passion, affirmer qu'elle en est maîtresse, retomber dans les convulsions du désespoir, tous les soirs s'abîmer dans cette musique d'_Orphée_ qui la déchire, tous les soirs écouter ce: «J'ai perdu mon Eurydice!» qui semble remuer au fond d'elle la source des larmes, du regret, de la douleur; solliciter de cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut, lui promettre de ne plus le troubler, de ne jamais exiger rien, s'occuper de le marier richement, de le donner à une autre femme jeune et belle; pour cet homme, marcher, courir, visiter, intriguer, malgré la faiblesse et la toux; à la pièce de cet homme, prier le succès à deux genoux; mendier, auprès de la charité de cet homme qu'elle sert de toutes façons, l'aumône de ce dont elle a besoin pour ne pas mourir de douleur; se rattacher encore une fois à lui, implorer son portrait, chercher à lui faire entendre qu'elle meurt, sans trop attaquer sa sensibilité, le supplier de se rencontrer avec elle à quelque dîner, lui répéter: «Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je?» lui écrire de ce lit qu'elle sait être son lit de mort: «Ne m'aimez pas, mais souffrez que je vous aime et vous le dise cent fois;»--c'est le long, l'effroyable martyre de cette femme si bien prédestinée à être le modèle du dévouement de l'amour, que son agonie sera comme une transfiguration de la passion. D'une main touchant déjà au froid de la tombe, elle écrira: «Les battements de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion. Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, non qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle va s'anéantir, semblable à la lumière qui revit avec plus de force avant de s'éteindre pour jamais[319]...»

[319] Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_, _Collin_, 1809.--Nouvelles Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_, _Maradan_, 1820.

La passion! elle a laissé dans ce temps assez de grands exemples, assez de traces adorables pour racheter toutes les sécheresses du siècle. Elle a été dans quelques cœurs élus comme une vertu, comme une sainteté; elle a été, dans bien des âmes faibles, comme une excuse et comme un rachat. Que de beaux mouvements, que de généreux élans elle a inspirés même à celles qui ont cédé à l'amour à la mode, et dont les fautes ont fait éclat au milieu de l'éclat des mauvaises mœurs! Que de pages elle a dictées à l'adultère, encore toutes chaudes aujourd'hui, et dont l'encre jaunie semble montrer une traînée de sang et de larmes! Après les lettres d'une Aïssé à un chevalier d'Aydie, d'une Lespinasse à un Guibert, qu'on écoute ces deux lettres d'une malheureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son temps, l'homme aimé par son temps; qu'on lise ces lettres de madame de la Popelinière à Richelieu: quels baisers de feu! quel retour incessant de ce mot: _mon cœur_, repété toujours et toujours comme une litanie pénétrante, continue, machinale, pareil au geste d'une mourante qui se cramponne à la vie! La flamme court dans ces lignes, une flamme qui consume et purifie; et n'est-ce pas la Passion sauvant l'Amour dans le scandale même de l'Amour?

«Mon cher amant mon cher cœur pourquoy m'escris-tu si froidement moy qui ne respire que pour toy qui t'adores mon cœur je suis injuste je le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne te laissent pas la liberté de m'escrire qui te tourmentent j'en suis sure mon cœur mais je n'ay pas trouvé dans ta lettre ces expressions et ces sentiments qui partent de l'âme et qui font autant de plaisir à escrire qu'à lire je sens une émotion en t'escrivant mon cher amant qui me donne presque la fièvre qui m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre que le courier n'estoit pas party sans m'abandonner à t'escrire encore ce petit mot cy pour réparer ma lettre froide et enragée que je t'ay escrit hier je sens plus le mal que je te fais que les plus vives douleurs, je t'aime sans pouvoir te dire combien mon cher amant mon cœur tu ne peux m'aimer assés pour sentir comme je t'aime mon cher cœur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes glandes ne vont pas bien elles grossissent du double[320] et j'en ai de nouvelles je commence un peu à m'inquiéter pour cela seulement car le fonds de ma santé est invulnérable ce ne sera cependant rien à ce que j'espère. Surtout fiés vous en à moy et ne vous inquiestés pas. Mon cher amant ton absence me coûtera la vie je me désespère. Je n'ay jamais rien aimé que toy mon cœur je suis la plus malheureuse du monde hélas, mon cher cœur m'aimes tu de mesmes de bonne foy je ne le crois pas vous ne sentés pas si vivement je le sçais. Mais au moins aimes moy autant que tu le pourras...»

[320] Un personnage ridicule, nommé Balot, et connu par ses comparaisons malheureuses, disait en 1748, en parlant de la guérison du cancer de Mme de la Popelinière: «Ces guérisons sont assez communes; j'ai connu des femmes qui avaient des glandes, enfin qui avaient le sein comme un sac de cavagnole.» Métra nous apprend que le médecin à la mode pour les maladies du sein des femmes était le bourreau de Paris.

«Mon cœur, vous m'aimés mieux que tout ce que vous avés aimé, cela est-il vray je crains toujours que ce ne soit la bonté de vostre cœur qui vous dicte ces choses la pour me consoler et me faire prendre patience mon cœur que tu pers de caresses cela est irréparable. J'ai oublié de vous dire hier que l'on fait mon portrait mais mon cœur je ne puis vous en envoyer de copies, le peintre est un nommé Marolle qui pratique dans la maison toute la journée, de plus je ne crois pas qu'il me ressemble, vous avés raison ma phisionomie a trop de variantes c'est pour mon frère si cependant il vous convient quand vous l'aurez vu à vostre retour il ne sera pas difficile que mon frère vous le donne il sera bien aise de m'en faire le sacrifice mais vous n'en aurés plus affaire en tenant le modèle mon cœur que je vous désire je donnerois un bras pour vous avoir tout à l'heure ouy je le donnerois je vous jure je vous désire avec l'impatience la plus vive et elle s'augmente chaque jour à ne savoir comment je feray pour attraper la nuit et la nuit le jour puis la fin de la semaine du mois ah mon cœur quel tourment ma vie est affreuse. Vous ne pouvés l'imaginer je ne l'aurois jamais pû croire il n'y a aucune diversion pour moy n'en parlons pas davantage cela vous afflige sans me consoler et rien ne vous ramenera plutost mon cœur je me flatte quelque fois que si je vous mandois venés mon cœur à quelque prix que ce fut vous viendriés mais il faudroit que je fusse bien malade pour vous proposer de tout quitter je vous exhorte au contraire à rester mais mon cœur le moins que vous pourrés je vous en prie[321].»

[321] Lettres autographes de Mme de la Popelinière à Richelieu, conservées à la bibliothèque de Rouen. Collection Leber.

Est-ce là tout l'amour du temps[322]? Non. Parmi les amours historiques de ce siècle, n'avons-nous pas un amour plus passionné dans sa pureté que celui de Mme de la Popelinière, un amour plus noblement dévoué encore que celui de Mlle de Lespinasse, un amour enfin plus chaste que celui de la pauvre Aïssé? Et, cet amour, c'est dans l'orgueilleuse maison de Condé que nous le trouvons.

[322] A ces amours un livre tout nouvellement publié: _Correspondance de la comtesse de Sabran avec le comte de Boufflers_ ajoute un tendre et passionné chapitre, un chapitre que raconte mieux que toute parole cet adieu de la fin d'une lettre: «Adieu, mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme, mon Dieu!»

La princesse de Condé, à la suite d'une chute où elle s'était démis la rotule, se trouve aux eaux de Bourbon l'Archambault, en 1786. La vie des eaux suspendait les exigences de l'étiquette et des présentations, et la princesse, qui avait vingt-sept ans, cause, déjeune, se promène avec les baigneurs qui lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent le bras et guident sa marche mal assurée, à travers la pierraille des vignes, se rencontre un jeune homme de vingt-un ans. Une phrase que la princesse laisse un jour tomber sur l'ennui des grandeurs amène l'intimité entre les causeurs, et au bout de trois jours l'intimité est de l'amour.

La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des lettres toutes pleines de gentillesses de cœur presque enfantines, mêlées à des tendresses mystiques de style qui semblent mettre la dévotion de l'amour dans sa correspondance. A chaque page elle se plaint de ce grand monde, «qui l'empêche de penser tout à son aise, à ce qu'elle aime.» A chaque page, elle répête à l'homme aimé: «Vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant.» Ici elle se refuse à lire Werther qui lui prendrait de son intérêt, «tout son intérêt étant pour son ami, tout son cœur, toute son âme.» Là, elle se fâche presque d'être trouvée jolie, voulant qu'il n'y ait que son ami qui aime sa figure.

Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et de Fontainebleau le ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain: _Oh! les petites maisons des vignes!_

Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tout le cours de l'année, et encore, sous les regards d'un salon; aimer de cet amour désintéressé qui se repaît de souvenirs et de la lecture de quelques lettres, cela suffit à cette nature de pur amour qui écrit: «Je sens mon cœur qui aime, cela fait un bonheur, je me livre à ce bonheur.» Et la femme n'est-elle pas tout entière dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une autre lettre: «Je suis bonne et mon cœur sait bien aimer, voilà tout.»

Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène que l'humilité de cette princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation qu'elle fait de son rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce petit officier lui disant: «Mon ami, le bonheur de votre _bonne_ est entre vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent; l'instant où vous ne voudrez pas qu'elle en jouisse, la précipitera dans un abîme de douleur.» Il y a dans ces lettres un adorable art féminin pour s'abaisser, se diminuer, se faire pour ainsi dire toute petite, pour hausser l'homme aimé jusqu'à la princesse. Deux mois et demi, il dure, mouillé de larmes heureuses, ce candide rabâchage du «je vous aime» où la femme ne cherche à faire montre ni d'intelligence, ni d'esprit, mais bien seulement de son cœur. Elle ne laisse échapper de sa pensée réfléchie que par hasard et comme à son insu une page comme celle-ci: «Nous, mon ami, nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui; notre éducation ne tend qu'à nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours. Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes destinées à porter le joug; celui qu'on impose à nos cœurs paraît doux: d'ailleurs peu de sujets de distraction; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos sentiments, encore sommes-nous obligées de les renfermer en nous-mêmes: tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus fortement ou du moins plus constamment.» Le sentiment éprouvé par Mlle de Condé est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si extraordinaire dans la corruption du siècle, que ceux de sa famille qui l'ont percé sous les troubles, les faciles rougeurs, les absorptions de l'amoureuse, tout Condé qu'ils sont, en ont au fond d'eux-mêmes une secrète compassion.

Un jour son frère, le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait quelque temps, lui serrait les mains, et l'embrassait avec des yeux rouges, la plaignant délicatement avec son émotion. Le prince de Condé lui-même, malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un moment gagné donnait presque les mains au passage du jeune officier de carabiniers dans les gardes françaises, passage qui devait lui ouvrir l'hôtel de Condé et Chantilly.

Mais, au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser, quelques allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules «malgré l'extrême innocence de ses sentiments» pour M. de la Gervaisais naissaient en elle. Elle tombait malade de ces combats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement moral, une femme de sa société venait à lui raconter que depuis trois ans elle aimait un homme, son proche parent; que, pendant deux ans et demi, tous deux avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment, mais que, depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir leur prouvaient combien ils s'étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils avaient l'un pour l'autre; elle ajoutait qu'elle adorait cet homme, qu'elle ne se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force pour résister, mais..., puis tout à coup elle interrompait cette confidence par cette apostrophe qu'elle jetait à la princesse: «Vous êtes bien heureuse, vous; vous ne connaissez pas tout cela!»

Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle, réveillaient la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait. Et, victorieuse d'elle-même, la future Supérieure des dames de l'Adoration Perpétuelle écrivait la lettre qui commence ainsi: « Ah! qu'il m'en coûte de rompre le silence que j'ai observé si longtemps! Peut-être vais-je m'en faire haïr? haïr! ô ciel! mais oui, qu'il cesse de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il m'oublie et qu'il ne soit pas malheureux. O mon Dieu! que vais-je lui dire? Et cependant il faut parler, et pour la dernière fois!»

Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et terminait par ces lignes suprêmes: «Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi; faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou de mourir. Oh! comme je craindrai de l'ouvrir! Écoutez, si elle n'est pas trop déchirante pour un cœur sensible comme l'est celui de votre _bonne, ayez, je vous en conjure, l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe_; n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce[323].»

[323] Lettres écrites en 1786 et 1787. _Paris_, _Benjamin Duprat_, 1838.

Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité d'un roman d'amour d'un tout jeune siècle.

V

LA VIE DANS LE MARIAGE

A l'exemple de l'amour qui garde au milieu de la corruption des mœurs les vertus qui l'excusent, la constance, le dévouement, le sacrifice, un reste d'honneur, le mariage du dix-huitième siècle conserve, malgré le temps et la mode, les vertus qui l'honorent. Le mariage sauve ses devoirs, comme la passion sauve ses droits, par de grands exemples.

Il serait injuste de ne pas le reconnaître: si grand qu'ait été généralement au dix-huitième siècle le détachement des époux, si relâché qu'apparaisse le lien conjugal, si commune que soit dans le mariage une vie libre, affranchie, dissipée, qui paraît n'avoir pas d'intérieur, pas de centre, et ne réunir de loin en loin près d'un foyer sans chaleur que la politesse de deux indifférences,--les traditions, les joies de cette union intime, où deux existences se mêlent et se confondent, n'en ont pas moins été conservées religieusement par beaucoup de ménages. Les félicités domestiques, les fidélités héroïques, le tête à tête du bonheur, les douceurs et l'habitude de l'amour, la communion du cœur, de l'âme, de l'esprit, de toutes les affections, de toutes les pensées, le Mariage du dix-huitième siècle les a connus: il en a donné au plus haut de ce monde le spectacle rare et inattendu; il en a laissé l'image sereine et consolante.