La femme au dix-huitième siècle

Part 12

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Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la jolie histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si doux, si sensible, si intéressant et qui joue si bien du clavecin? Elle s'en amuse, elle l'aime à la folie comme un joujou; elle a pour lui la _passionnette_ qu'une femme a pour son chien. Puis le petit homme grandissant, en grâces, en intelligence, en douceur, en sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre ces caresses enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de joie, plus d'appétit: il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au clavecin de Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa petite tête ce mot de caresse: «Mon bel enfant.» A ce mot l'enfant éclate; il fond en larmes, en sanglots, en reproches. Il dit à Mme de Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui défend de l'aimer. Il pleure, il se tait, il pleure encore et s'écrie: «Et comment vous prouver que je vous aime?» Il veut se jeter et pleurer sur la main de Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie déjà pour dérober son attendrissement, ses larmes, son cœur, à ce doux affligé qui semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et comment se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la fièvre; et, comme il le dit à l'abbé Barthélemy, «son cœur tombe». Il reste en contemplation, en adoration, laissant venir à ses yeux les pleurs qu'il va cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de Choiseul, il embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie d'un mot: «Quoi! pas même cela?» Tant de candeur, tant d'ardeur, tant d'audace ingénue, un enfantillage de passion si naturel et qui est la passion même finiront par mettre sous la plume de Mme de Choiseul le cri du temps, le cri de la femme: «Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer.» Et peut-être dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même lorsqu'elle écrira: «Mes amours avec Louis sont à leur fin; leur terme est celui de son voyage à Paris, et je l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être bien désœuvrée[278].»

[278] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859, vol. II.

Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à côté du petit Louis, de plus grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas encore hommes, mais ils commencent à l'être. Le dernier rire de l'enfance se mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de la vie, la flamme de la jeunesse, l'impatience, la légèreté, l'étourderie. Ils ont pour plaire l'âge où l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un mélange de frivolité et d'héroïsme, par leur peau blanche comme la peau d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser. Ils badinent à une toilette, et la pensée de la femme qui les regarde les suit déjà à travers les batteries, les escadrons ennemis, sur la brèche minée où ils monteront avec un courage de grenadier. Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout bas à elle-même: Il va partir, il va se battre, il va mourir! comme la Bélise de Marmontel écoutant les adieux du charmant petit officier: «Je vous aime bien, ma belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit cousin: il reviendra fidèle, il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre[279]...»

[279] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. I. _Le Scrupule._

Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un poëte va venir à la fin du siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor, Beaumarchais nous laissera cette figure ingénue et mutine, où s'unissent les ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du lutin et de l'homme: Chérubin! le démon de la puberté du dix-huitième siècle.

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A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour l'honneur de la femme dans la grande révolution faite par le dix-huitième siècle dans le cœur de la France: la passion remplacée par le désir!

Le dix-huitième siècle, en disant: _Je vous aime_, ne veut point faire entendre autre chose que: _Je vous désire_. _Avoir_ pour les hommes, _enlever_ pour les femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les ambitions de ce nouvel amour, amour de caprice, mobile, changeant, fantasque, inassouvi, que la comédie de mœurs personnifie dans ce Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui dit à l'Amour passé: «Vos amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient que languir, que faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour. J'ai supprimé les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que vous pouvez faire pour moi, car le temps est cher, il faut expédier les hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de si vivant qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en est plus question; fadeur, platitude du temps passé que tout cela... Je ne les endors pas, mes sujets, je les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres; leurs regards sont des désirs; au lieu de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point: Faites-moi grâce, ils la prennent: et voilà ce qu'il faut[280].»

[280] La Réunion des Amours, par Marivaux, 1731.

Le siècle est arrivé «au vrai des choses», il a rendu «le mouvement aux sens». Il a supprimé, et s'en vante, les exagérations, les grimaces et les affectations[281]. Avec ce nouvel amour, plus de mystère, plus de manteaux couleur de muraille dans lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais frappant à coups redoublés, le galant éveille le quartier où dort sa belle, et il laisse à la porte son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus de discrétion: les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement pour eux-mêmes[282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on serait montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour libre, hardi, et, comme on dit, _grenadier_[283], s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer languissamment, et cette «bigoterie» de langage avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! Que de mépris dans ce mot: _inclinations respectables_[284], dont on baptise ces quelques liaisons où le goût succède à la jouissance, et dont la durée scandalise la société qu'elle gêne! Le respect pour la femme? offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire à première vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer une déclaration, quel risque à cela? N'est-ce pas un principe partout répété, un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à la première fois, pour qu'elle vous croie à la seconde, et pour qu'à la troisième elle vous récompense? Les façons ainsi supprimées, les bienséances suivent les façons[285], et l'amour connaît pour la première fois ces arrangements appelés si nettement par Chamfort «l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes»; commerce d'un genre nouveau, déguisé sous tous ces euphémismes, _passades_, _fantaisies_, _épreuves_, liaisons où l'on s'engage sans grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte, unions dont on prévoit le dernier jour au premier jour, et dont on écarte les inquiétudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sérieux, tout engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots dits, dans un salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par quelque joli homme qui prend en badinant la permission de revenir, qu'on lui accorde sans y attacher de conséquence. Dès le lendemain, c'est une visite en négligé, en _polisson_, à la toilette de la dame, étonnée et déjà flattée des compliments sur sa beauté du matin; puis la demande brusque si elle a fait un choix dans sa société, et le persiflage sans pitié de tous les hommes qu'elle voit. «Cependant, vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que faites-vous de cette liberté?» L'on parle du besoin de perdre à propos cette liberté: «Si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul.» Et l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un ami, un guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne; puis négligemment: «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui m'assiége.» Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le moment: «Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer quelque empressement; il n'eût pas été honnête de lui refuser. Je me suis prêté à ses vues; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a voulu prendre une petite maison: ce n'était pas la peine pour un mois tout au plus que j'avais à lui donner; elle l'a fait meubler à mon insu et très-galamment...» Et l'on raconte le souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où l'on eût été en tête à tête si l'on n'y avait point amené cinq personnes, et si la dame n'en avait amené cinq autres. «Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure après que tout le monde fût parti. C'est assez pour lui attirer la vogue...» Et l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir aucun reproche à craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses qualités, de son savoir-vivre, de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes: on vante la délicatesse qu'on s'est imposée de se laisser quitter par égard pour la vanité des femmes, et l'on conte, comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est enfermé trois jours de suite pour laisser à celle dont on se détachait l'honneur de la rupture. La femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se récrie-t-elle? «En honneur, lui dit-on sans l'écouter, plus j'y pense, et plus je voudrais pour votre intérêt même que vous eussiez quelqu'un comme moi.» Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: «En vérité? dit vivement l'aimable homme, si je le croyais, je serais capable de faire une folie, d'être sage et de m'attacher à vous. La déclaration est assez mal tournée, c'est la première de ma vie, parce que jusqu'ici on m'avait épargné les avances. Mais je vois bien que je vieillis...» Là-dessus, un sourire de la femme qui pardonne, et qui avoue trouver à l'homme qui lui parle des grâces, de l'esprit, un air intéressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance plus approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses sentiments; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que, bien qu'il soit l'homme de France le plus recherché et un peu las d'être à la mode, en considération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien accorder à la femme le temps de la réflexion, vingt-quatre heures: «Je crois que cela est bien honnête, je n'en ai jamais tant donné[286].»--Et cet engagement, qui est à peu d'exagération près l'engagement du temps, cet engagement finit par ces mots de l'amant: «Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait l'honneur de votre goût, vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes dispositions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux, mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager; je me suis réglé là-dessus[287].»

[281] _La Nuit et le Moment_, ou les _Matines de Cythère_. Collection complète des œuvres de Crébillon le fils. _Londres_, 1772, vol. I.

[282] Bibliothèque des petits maîtres pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie. _Au Palais-Royal, chez la Petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité_, 1742.

[283] Dialogue entre l'Amour et la Vérité. _Mercure de France_, mars 1720.

[284] Mémoires de Besenval.

[285] Les Égarements du cœur et de l'esprit, ou Mémoires de M. de Mellcourt. OEuvres de Crébillon le fils, vol. I.

[286] Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. _L'Heureux Divorce._

[287] OEuvres de Marivaux. _Paris_, 1830, vol. IX. _Le Spectateur français._

Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de l'amour. Elles renoncèrent vite «au métier de cruelles». La lecture de la Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans de _Pharamond_, de _Cassandre_, de _Cléopâtre_, qui gonflaient les poches des fillettes[288], tous les livres qui façonnaient le cœur et l'esprit de la femme dès l'enfance, la femme ne tardait pas à les oublier dès qu'elle entrait dans le monde, dès qu'elle respirait l'air de son temps. Le siècle qui l'entourait, les conseils de l'exemple, les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie, lui enlevaient bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques: leurs lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de délicatesse, leur quintessence de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa mémoire. Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces tendres rêveries et ces langueurs du jour, ces insomnies et ces fièvres de nuits, ces beaux tourments du premier amour qui, les jours d'absence de l'amoureux d'abord entrevu au parloir, lui arrachaient de si douloureux soupirs, après les soupirs une apostrophe à «ce cher Pyrame», après l'apostrophe, un monologue où elle s'appelait «fille infortunée»! Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où elle était couchée, à la chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même jusqu'au jour[289]. Mais comment garder une imagination si enfantine et s'enflammer à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne s'attache qu'au matériel et à l'agréable des passions, qui en rejette la grandeur, l'effort, l'exagération naïve et la poésie ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persiflage poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être l'excuse de l'amour, son honneur, ses voiles, ses vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses mille voix, par ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre qu'il y a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dépouille à ses yeux comme des idées qui perdraient leur sainteté. La femme arrive à rougir des mouvements de son cœur, des élancements de tendresses qui avaient transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux romans; et la honte se mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se débarrasse si bien des préjugés et des sottises de son premier caractère, que, revoyant son amoureux de couvent, l'homme dont la pensée la fit pour la première fois si heureuse et si confuse, elle l'accueille avec un air de coquetterie folâtre, une mine impertinente, le rire de la femme _la plus faite_; on dirait qu'elle veut lui faire entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de Marivaux: «Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne vous ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne compagnie[290].»

[288] Correspondance de Mme du Deffand.--Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens.

[289] OEuvres de Marivaux, vol. IX. Pièces détachées. _Première Lettre de M. de M. contenant une aventure._

[290] OEuvres de Marivaux, vol. IX.

Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés du passé et de la jeunesse, quand elle était arrivée à ce point de coquetterie, il lui restait bien peu de scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin d'être dans cette disposition d'âme qui faisait désirer et chercher à la femme du temps ce que le temps appelait «une affaire». Bientôt auprès d'elle à sa toilette, à la promenade, au spectacle, on voyait un homme chaque jour plus assidu, et qu'elle faisait prier à tous les soupers où elle était invitée; car, à une première affaire, la femme était encore parmi ces prudes qui ne pouvaient prendre sur elles de se décider au bout de quinze jours de soins, et dont un mois tout entier n'achevait pas toujours la défaite. Cela finissait pourtant: un soir elle se montrait avec son cavalier en grande loge à l'Opéra[291], et déclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes du monde pour la présentation officielle d'un amant au public. Mais, au bout de peu de temps, la désillusion venait, la jeune femme s'était trompée dans son choix; il n'y avait point dans l'engagement auquel elle s'était livrée des convenances suffisantes pour l'y attacher, et la femme donnait à l'homme le congé que nous avons vu tout à l'heure l'homme donner à la femme. Elle disait au jeune homme qu'elle avait cru aimer à peu près ce que Mme d'Esparbès disait à Lauzun, dont l'éducation n'était point encore faite: «Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque, cela rend ridicule et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant? Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable[292].»

[291] Les Confessions du comte de ***, par feu M. Duclos. _Amsterdam_, 1776, vol. I.

[292] Mémoires de M. le duc de Lauzun. _Paris_, 1822.

On se quittait comme on s'était pris. On avait été heureux de _s'avoir_, on était enchanté de ne _s'avoir plus_[293]. Alors s'ouvrait devant la femme la carrière des expériences. Elle y entrait en s'y jetant, et elle y roulait dans les chutes, demandant l'amour à des caprices, à des goûts, à des fantaisies, à tout ce qui trompe l'amour, l'étourdit et le lasse, plus flattée d'inspirer des désirs que du respect, tantôt quittant, tantôt quittée, et prenant un amant comme un meuble à la mode; si bien que l'on croit entendre l'aveu de son cœur dans la réponse de la Gaussin à qui l'on demandait ce qu'elle ferait si son amant la quittait: «J'en prendrais un autre.» D'ailleurs qui songerait à lui demander davantage par ce temps où c'est une si grande et si étonnante rareté qu'un homme amoureux, un homme «à préjugés de province», un homme enfin «qui veut du sentiment[294]»? Il est convenu qu'à trente ans, une femme «a toute honte bue», et qu'il ne doit plus lui rester qu'une certaine élégance dans l'indécence, une grâce aisée dans la chute, et après la chute un badinage tendre ou du moins honnête qui la sauve de la dégradation. Un reste de dignité après l'entier oubli d'elle-même sera tout ce qu'elle mettra de pudeur dans le libertinage[295].

[293] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. VIII.

[294] Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. _Tout ou rien._

[295] Le Sopha.--OEuvres complètes de Dorat. 1764-1789. _Point de lendemain._

Bientôt par la liberté, le changement, la galanterie de la femme va prendre dans ce siècle les allures et les airs de la débauche de l'homme. La femme va vouloir, selon l'expression d'une femme, «jouir de la perte de sa réputation[296].» Et des femmes auront, pour loger leur plaisir, des petites maisons pareilles aux petites maisons des _roués_, des petites maisons dont elles feront elles-mêmes le marché d'achat, dont elles choisiront le portier, afin que tout y soit à leur dévotion et que rien ne les gêne si elles veulent y aller tromper leur amant même[297].

[296] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. _Paris_, 1727.

[297] Adèle et Théodore.

La morale du temps est indulgente à ces mœurs. Elle encourage la femme à la franchise de la galanterie, à l'audace de l'inconduite, par des principes commodes et appropriés à ses instincts. Des pensées qui circulent, de la philosophie régnante, des habitudes et des doctrines conjurées contre les préjugés de toute sorte et de tout ordre, de ce grand changement dans les esprits qui ébranle ou renouvelle, dans la société, toutes les vérités morales, il s'élève une théorie qui cherche à élargir la conscience de la femme, en la sortant des petitesses de son sexe. C'est toute une autre règle de son honnêteté, et comme un déplacement de son honneur qu'on fait indépendant de sa pudeur, de ses mérites, de ses devoirs. Modestie, bienséance, le dix-huitième siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. Et pour remplacer toutes les vertus imposées jusque-là à son caractère, demandées à sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un honnête homme[298].

[298] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable. _Londres_, 1774.

En même temps l'homme commence à donner à la femme l'idée d'un bonheur qui ne laisse aucun lien à dénouer. Il lui expose une théorie de l'amour parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la résume par son titre: _Point de lendemain_. A en croire la nouvelle doctrine, il n'y a d'engagements réels, philosophiquement parlant, «que ceux que l'on contracte avec le public en le laissant pénétrer dans nos secrets et en commettant avec lui quelques indiscrétions». Mais, hors de là, point d'engagement; seulement quelques regrets dont un souvenir agréable sera le dédommagement; et puis au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés d'usage.

Les sophismes commodes, les apologies de la honte, les leçons d'impudeur flottent dans le temps, descendent des intelligences dans les cœurs, enlèvent peu à peu le remords à la femme éclairée, enhardie, étourdie, conviée aux facilités par les systèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce monde, qui s'échappent des bouches les plus célèbres, des âmes les plus grandes, des génies les plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme et le matérialisme, pratiqué par Helvétius avant son mariage avec Mlle de Ligneville, glorifié par Buffon dans sa phrase fameuse: «Il n'y a de bon dans l'amour que le physique,»--l'amour physique finit par apparaître, chez la femme même, dans sa brutalité.

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