La femme au dix-huitième siècle

Part 11

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Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une mode qui va passer. La _délicieuse amie_ fut pendant quelques années détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel la jeune femme confiait «ses vrais secrets».--Il y avait par le monde d'alors des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors d'âge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le caractère effacé, l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait d'eux toute idée d'être compromise. Modestes, ils s'étaient rendu justice en bornant leur ambition dans la société à la familiarité amicale de la femme, leur rôle à la direction de la coquetterie féminine; et la considération qu'ils tiraient de cette place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la femme, souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant dans toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la conversation générale, ils prenaient position dans un coin de cheminée où ils restaient à se chauffer: une femme passait-elle à leur portée? elle était prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient plus, ils prenaient place à ses côtés au souper, ils étaient toujours auprès d'elle, affairés, penchés confidemment, parlant bas, glissant à tout moment un murmure à son oreille, des petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils demandaient si peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où trouver plus d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si peu de mauvaises pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire que les intrigues dont on leur faisait confidence étaient des passions platoniques. Et comment s'étonner, après tant de qualités, du succès des deux grands amis des femmes: le marquis de Lusignan, appelé _Grosse-tête_, et le vieux marquis d'Estréhan, appelé familièrement par toutes les femmes le _Père_, suprême confident de tout le monde féminin, si bien en pleine possession de la confiance générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui[258]?

[258] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement vers l'idée d'un caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié, assez froid, assez languissant lorsqu'il n'était plus en spectacle, en représentation dans un salon, se tournait naturellement vers ce qui occupe la pensée de la femme: la causerie se laissant aller à son cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur l'amour, à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se mettant du jeu, on se contait les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, au moins de la part de la jeune mariée, sans penser à mal, sans croire au danger. Mais la coquetterie s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il se dégageait, des paroles que se renvoyaient les deux femmes, des questions qu'elles soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et cependant, à chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de trouble. Et lorsque, selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le monde et qu'elle était de celles qui s'occupaient à former les jeunes femmes, ce n'était point pour elle un bien long ouvrage de monter tout à fait cette jeune tête et de disposer entièrement la petite personne à l'amour de quelque joli homme attendant le moment et l'heure.

Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il semble qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec Mlle d'Ette, cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que Diderot a peinte ainsi: «une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des tetons à servir de coussins au menton.» C'est un jour où la jeune femme, mal à l'aise, accablée de langueur, étouffant comme dans un grand vide, est couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y montent, faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros, débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de rejeter son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir. «Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit Mlle d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met le doigt et la lumière sur tout ce que Mme d'Épinay craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari, qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne pourra aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle demande où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien qu'il sera votre amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et la vérité des choses dans ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme Mme d'Épinay demeure effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas mal se conduire, Mlle d'Ette lui développe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une femme qui puissent flétrir une réputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en est déjà plus aux principes; il n'est plus question de sa part que de la difficulté de cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour réponse, lui jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit, sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie, confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer à ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant peu ma morale vous paraîtra toute simple, et vous êtes faite pour la goûter[259].»

[259] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

IV

L'AMOUR

Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser l'amour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré d'une adoration qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une langue sacrée qui a les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent ou s'approprient les dévotions rigides, ferventes et pleines de pratiques. Elle cache la matérialité de l'amour avec l'immatérialité du sentiment, le corps du dieu avec son âme. Jusqu'au dix-huitième siècle, l'amour parle, il s'empresse, il se déclare, comme s'il tenait à peine aux sens et comme s'il était, dans l'homme et dans la femme, une vertu de grandeur et de générosité, de courage et de délicatesse. Il exige toutes les épreuves et toutes les décences de la galanterie, l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion. Il veut des prières qui implorent et des agenouillements qui remercient, et il entoure ses faiblesses de tant de convenances apparentes, ses plus grands scandales d'un tel air de majesté, que ses fautes, ses hontes même, gardent une politesse et une excuse, presque une pudeur. Un idéal, dans ces siècles, élève à lui l'amour, idéal transmis par la chevalerie au bel esprit de la France, idéal d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième siècle que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est plus rien que le désir, et l'amour est la volupté.

Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle; c'est son secret, son charme, son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son génie. Elle circule dans son cœur, dans ses veines, dans sa tête. Elle répand l'enchantement dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mœurs et dans ses œuvres. Elle sort de la bouche du temps, elle sort de sa main, elle s'échappe de son fond intime et de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme, que la volupté n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé, comme une relique de grâce immortelle, dans le parfum du plaisir.

La femme alors n'est que volupté. La volupté l'habille. Elle lui met aux pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les cheveux cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie d'un visage, l'éclair des yeux, la lumière du rire. Elle lui relève le teint, elle lui allume les joues avec du rouge. Elle lui baigne les bras avec des dentelles. Elle montre au haut de la robe comme une promesse de tout le corps de la femme; elle dévoile sa gorge, et l'on voit, non-seulement le soir dans un salon, mais encore tout le jour dans la rue, à toute heure, passer la femme décolletée, provocante, et promenant cette séduction de la chair nue et de la peau blanche qui dans une ville caressent les yeux comme un rayon et comme une fleur.

L'habit et le détail de l'habit de la femme, la volupté l'invente et le commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode à l'amour, en faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures et coquetteries, elle les baptise de noms qui semblent attaquer le caprice de l'homme et aller au-devant de ses sens.

Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la volupté partout autour d'elle. La volupté lui renvoie de tous les côtés son image, elle multiplie sous ses yeux les formes galantes comme dans un cabinet de glaces. La volupté chante, elle sourit, elle invite par les choses muettes et habituelles de l'intérieur de la femme, par les ornements de l'appartement, par le demi-jour de l'alcôve, par la douceur du boudoir, par le moelleux des soieries, par les _réveilleuses_ de satin noir dont le ciel est un grand miroir. Elle étale sur les panneaux des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une chambre de femme les rigueurs même en peinture. Et, tenant la femme dans une odeur d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu d'une clarté tendre et voilée, sur des meubles de langueur conviant aux paresses molles, sur les sophas, sur les lits de repos, sur les _duchesses_ où le corps s'abandonne si joliment aux attitudes lasses et comme négligées, où la jupe se relevant un tant soit peu laisse voir un bout de pied, un bas de jambe. L'imagination de la volupté est l'imagination de tous les métiers qui travaillent pour la femme, de tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la femme sort-elle de ce logis où tout est tendre, coquet, adouci, caressant, mystérieux? la volupté la suit dans une de ces voitures si bien inventées contre la timidité, dans un de ces _vis-à-vis_ où les visages se regardent, où les respirations se mêlent, où les jambes s'entrelacent[260].

[260] Angola, vol. I.

La femme se répand-elle dans les sociétés? Causerie, propos aimables, équivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes à la mode[261], voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la flatterie, l'esprit du temps apporte sans cesse à la femme l'écho de la galanterie et le fait résonner au fond d'elle. L'esprit du temps l'assiége, il éveille ses sens à toute heure; il jette sur sa toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dictés et qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de légèreté et de passe-temps, les petits romans où l'allégorie joue sur un fond libre et danse sur une gentille ordure, les contes de fée égayés de licence et de polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons, les fantaisies érotiques qui semblent, dans un Orient baroque, donner le carnaval des _Mille et une Nuits_ à l'ennui d'un sultan du Parc aux cerfs. Puis, c'est autour de la femme une poésie qui la courtise, qui la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son oreille comme un baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opéra. C'est Philis, toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se défend mal... des regards, des ardeurs, des douceurs. «J'inspire là-dessus en me jouant,» dit l'Apollon de Marivaux. Poésie de fadeurs qui embaume et qui entête! Rondeaux de Marot retouchés par Boucher, idylles de Deshoulières ranimées par Gentil-Bernard, poëmes où les rimes s'accouplent avec un ruban rose, et où la pensée n'est plus qu'un roucoulement! Il semble que les lettres du dix-huitième siècle, agenouillées devant la femme, lui tendent ces tourterelles dans une corbeille de fleurs dont les bouquetières offraient l'hommage aux reines de France[262].

[261] Correspondance secrète, _passim_.

[262] Correspondance secrète, vol. VII.

La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette poésie; elle chante: _De ses traits le Dieu de Cythère_..., ou: _Par un baiser sur les lèvres d'Iris_..., ou: _Non, non, le Dieu qui fait aimer_[263]..., chansons partout goûtées, jetées sur toutes les tablettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles le temps trouve si peu de mal qu'il met sur les lèvres de Marie-Antoinette le refrain:

En blanc jupon, en blanc corset...[264].

[263] Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde. _Paris_, _Delormel_, 1773.

[264] Correspondance secrète, vol. II.

La volupté, cette volupté universelle, qui se dégage des choses vivantes comme des choses inanimées, qui se mêle à la parole, qui palpite dans la musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce monde, la femme la retrouve dans l'art du temps plus matérielle et pour ainsi dire incarnée. La statue, le tableau sollicitent son regard par un agrément irritant, par la grâce amusante et piquante du joli. Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du peintre, dans une nuée d'Amours, tout un Olympe naît du marbre, sort de la toile, qui n'a d'autre divinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur au beau, rappelle ce petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la _Chemise enlevée_, emporte en riant la décence de la femme. Que de petites scènes coquines, grivoises! que d'impuretés mythologiques! que de _Nymphes scrupuleuses_, que de _Balançoires mystérieuses_! Que de pages spirituellement immodestes, échappées au grand Baudouin et au petit Queverdo, à Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui savent si bien décolleter une idée de Collé dans une miniature du Corrége! Et la gravure est là, avec son burin leste, vif et fripon, pour répandre ces idées en gravures, en estampes vendues publiquement, entrant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant jusqu'aux murs de la chambre des jeunes filles[265], au-dessus de leur lit et de leur sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicités, ces couples enlacés dans des liens de fleurs, ces scènes de tendresse, de tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle dans un titre naïf le Plaisir par son nom[266]!

[265] Entretiens du Palais-Royal. _Paris_, _Buisson_, 1786.

[266] Voyez la planche de Queverdo dédiée à M. le comte de Saint-Marc.

Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette volupté qu'elle respirait dans toutes choses et qui parlait à tous ses sens? Le siècle, qui l'assaillait de tentations, lui laissait-il au moins pour les repousser, pour les combattre, cette dernière vertu de son sexe, l'honnêteté de son corps: la pudeur?

Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait bien des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe. C'était alors une vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui restait à l'état brut, quand elle ne se perdait pas au milieu des impressions, des sensations, des révélations, à l'épreuve desquelles le siècle la soumettait. Il y avait dans les mœurs une naïveté, une liberté, une certaine grossièreté ingénue qui en faisait, dans toutes les classes, assez bon marché. Comme la pudeur n'entrait point dans les agréments sociaux, on ne l'apprenait guère à la femme, et c'est à peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande fille était toujours regardée comme une enfant, et on la laissait badiner avec des hommes; on tolérait même souvent qu'elle fût lacée par eux, sans attacher à cela plus d'importance qu'à un jeu[267]. La jeune fille devenue femme, un homme que vous montrera une gravure de Cochin lui prenait, sur sa chemise, la mesure d'un corps[268]. Mariée, elle recevait au lit, à la toilette où elle s'habillait et où l'indécence était une grâce, où la liberté quelquefois dégénérait en cynisme[269]. Dans l'écho des propos d'antichambre, dans la parole des vieux parents égrillards, une langue, encore chaude du franc parler de Molière, une langue expressive, colorée, sans pruderie, apportait à son oreille les mots vifs de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère plus sévères: de main en main passaient les recueils polissons, les _Maranzakiniana_, dictés par quelque grande dame à la plume de Grécourt[270]; la _Pucelle_ traînait sur les tables, et les femmes qui se respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne rougissaient pas de la citer[271]. La femme gardait-elle, malgré tout, une virginité d'âme? Le mari du temps, tel que nous le dessinent les Mémoires, était peu fait pour la lui laisser. Il agissait, là-dessus, fort cavalièrement avec sa femme, qu'il formait aux docilités d'une maîtresse; et, s'il avait bien soupé, il donnait volontiers à ses amis le spectacle du sommeil et du réveil de sa femme[272]. La femme se tournait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait les confidences galantes, les paroles d'expérience qui ôtent le voile à l'illusion, dans la compagnie de quelque femme affichée comme Mme d'Arty. Elle allait à une représentation de proverbe gaillard sur un théâtre de société, à quelque pièce de haute gaieté pareille à la _Vérité dans le vin_, ou bien à un de ces prologues salés des spectacles de la Guimard auxquels les femmes honnêtes assistaient en loges grillées[273]. Elle essuyait «les jolies horreurs» des soupers à la mode[274], elle affrontait les chansons badines à la Boufflers courant le monde à la fin du siècle[275]. Puis, pour achever de lui enlever le préjugé de ces misérables délicatesses, la philosophie venait: entraînée à quelque souper de comédienne fameuse, à la table d'une Quinault, dans la débauche de paroles de Duclos et de Saint-Lambert, au milieu des paradoxes grisés par le champagne, dans la belle ivresse de l'esprit et de l'éloquence, la femme entendait dire de la pudeur: «Belle vertu! qu'on attache sur soi avec des épingles[276]!...»

[267] Les Contemporaines, par Rétif, _passim_.

[268] _Le Tailleur pour femmes_, dessiné par Cochin.

[269] Voyez dans d'Argenson la façon dont il est reçu par Mme de Prie à sa toilette.

[270] Mémoires de Richelieu, vol. VIII.

[271] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Michel Lévy_, 1859, vol. I.

[272] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

[273] Mémoires de la République des lettres, vol. V.

[274] Correspondance secrète, vol. VIII.

[275] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.

[276] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité des approches, les spectacles donnés aux sens, l'irrespect de l'homme, les corruptions de la société et du mariage, les enseignements, les systèmes de pure nature, attaquaient et déchiraient chez la femme jusqu'aux derniers restes de cette innocence qui est, dans la jeune fille, la candeur de la chasteté, dans l'épouse, la pureté de l'honneur. Aussi le jour où l'amour se présentait à sa pensée, la femme ne trouvait pas pour repousser cette pensée de force personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et de ces images la défense, la révolte de sa pudeur physique. Et bientôt, dans cet intérieur que désertait le mari, quel effort ne lui fallait-il pas pour garder ce qu'elle croyait avoir encore de pudeur morale, devant tant d'exemples publics d'impudeur sociale, devant tant de ménages auxquels l'amour ou l'habitude servait de contrat, tant de liaisons reconnues, consacrées par l'opinion publique: Mme Belot et le président de Meinières, Hénault et Mme du Deffand, d'Alembert et Mlle de Lespinasse, Mme de Marchais et M. d'Angivilliers, etc.,--jusqu'à Mme Lecomte et Watelet que personne ne s'étonnait de trouver ensemble chez la rigide Mme Necker[277]!

[277] Souvenirs de Félicie.

Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, tout conspire donc contre la femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et tout ce qu'elle voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son imagination le trouble et l'amollissement. De tous côtés se lève autour d'elle la tentation, non-seulement la tentation grossière et matérielle, touchant à la paix de ses sens, irritant les appétits de sa fantaisie et les curiosités de son caprice, mais encore la tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus délicates, la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles de l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui montent aux yeux.

Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à l'épreuve duquel le dix-huitième siècle soumettra les femmes les plus pures, comme pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le péril ne sera plus représenté par un homme, mais par un enfant. La séduction se cachera sous l'innocence de l'âge, elle jouera presque sur les genoux de la femme, qui croira la combattre en la grondant, et qui ne la repoussera qu'une fois blessée: ainsi, dans l'ode antique, ce petit enfant mouillé et plaintif qui frappe avec une voix de prière à la porte du poëte; puis, assis à son feu, les mains réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et touche son hôte au cœur.