La femme au dix-huitième siècle

Part 10

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Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au carême et surtout pendant la clôture des spectacles[234]:--théâtre de Monsieur, où se donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de Piis et Barré[235]; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean-Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra _les Neuf Muses_, déclaré injouable par toute la société du Temple[236]; théâtre à l'Ile-Adam, où _le Comte de Comminges_, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes[237]; théâtre de Mme de Montesson, où Mme de Montesson figure dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de Mlle Doligny, de Mlle Arnould et de Mme Laruette[238]; théâtre chez la duchesse de Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le jouer sur leur scène, _l'Honnête Criminel_; théâtre chez le duc de Grammont à Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du _Siége de Calais_, et où paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Molé dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les femmes de la cour[239]; théâtre à Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui offre à Mesdames la représentation de la _Partie de chasse de Henri IV_[240]; théâtre chez M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où _le Mariage de Figaro_ est représenté pour la première fois[241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M. Trudaine[242]; théâtre de Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin de Mme de Genlis, où ses deux filles jouent _la Petite Curieuse_, piquante satire contre les mœurs de la cour[243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrière, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde qui ne veulent pas être vues[244]; théâtre de M. de Magnanville à la Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue _Roméo et Juliette_ du chevalier de Chastellux «tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre», le théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où Mlle Savalette fait les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle Dangeville[245]!

[234] Correspondance de Grimm, vol. X.

[235] Correspondance secrète, vol. II.

[236] Mémoires de la République des lettres, vol. III.

[237] Mémoires de la République des lettres, vol. II.

[238] Correspondance de Grimm, vol. IX et X.

[239] Mémoires de la République des lettres, vol. III.

[240] Id., vol. IV.

[241] Correspondance de Grimm, vol. XII.

[242] Id., vol. IV.

[243] Mémoires de la République des lettres, vol. XIII.

[244] Ibid., vol., I.

[245] Correspondance secrète, vol. II.

Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme: il lui permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches[246]. Il lui donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment peut-on jouer comme cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des génies de nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces actrices de société. «Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion; pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont servies.» On courait souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se ressouvenait d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de figure[247].

[246] Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient le plaisir de jouer pour un petit public d'admirateurs, dans une salle louée, où l'on montait un théâtre. Je copie dans un recueil de pièces manuscrites qui m'a été communiqué par M. Claudin et qui porte l'_ex libris_ de la bibliothèque du président Hénault, ce curieux compte-rendu écrit par le président en tête du _Jaloux de soi-même_:

«Cette pièce a été représentée le 20 août 1740. On choisit pour cela une salle aux Porcherons, où l'on construisit un théâtre tout à fait galant; il ne devoit y avoir qu'un très-petit nombre de spectateurs, et il n'y avoit, en effet, que Mme la duchesse de Saint-Pierre, Mme la maréchale de Villars, Mme de Flamarens, M. de Céreste et M. d'Argental.

«La pièce commença par une espèce de prologue fort court qui rouloit sur le secret que nous exigions _de nos spectateurs_. C'étoit M. de Pont-de-Veyle, habillé en _Pythie_, qui chantoit la parodie de la Pythie de Bellérophon, accompagné par Rebel et Francœur, qui composoient seuls notre _orchestre_; on y joignit depuis l'abbé pour jouer du violoncelle.»

A la fin de cette pièce: le _Jaloux de lui-même_, on lit:

«Après la comédie, il y eut un ballet composé par M. le marquis de Clermont d'Amboise et dansé par lui, par M. de Clermont son fils, et par Mme la duchesse de Luxembourg. Après le divertissement il y eut une parade exécutée par Mlle Quinault, M. de Pont-de-Veyle, M. d'Ussé et M. de Forcalquier. Cette même pièce fut jouée une seconde fois dans une salle que l'on avoit louée aux Porcherons; elle fut suivie d'une comédie composée par M. le comte de Forcalquier, intitulée _l'Homme du bel air_, en trois actes. MM. de Rupelmonde et de la Marche y jouèrent pour la première fois; la pièce est très-bien écrite et amusa beaucoup. Il y eut un ballet dans lequel on chanta le vaudeville suivant.....

«Après ce divertissement, M. de Pont-de-Veyle se présenta à la porte de la salle en habit d'opérateur et demanda qu'il lui fût permis d'étaler sa boutique et de vendre ses drogues. Il n'eut pas de peine à obtenir cette permission. Il monta sur le théâtre, et là, secondé par M. de Forcalquier, habillé en Arlequin et dont la figure et le jeu furent d'autant plus admirables qu'assurément ce n'est pas son genre, ils trouvèrent le secret d'amuser pendant plus d'une heure et demie, par le récit de tout ce qu'il y avoit de merveilleux dans le cours de ses voyages. Ensuite il distribua ses drogues à tout le monde, c'est-à-dire qu'il donna des petites boites dont chacune renfermoit un vaudeville applicable à la personne qui le recevoit. Cette scène fut extrêmement divertissante par la chaleur et le comique des deux acteurs; et M. de Pont-de-Veyle eut lieu d'être content de la joie et des rires continuels que l'on donna à tout ce que son imagination lui fournit. La fête fut terminée par des présents de rubans que M. de Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier avoient enfermés dans des boites et qu'ils jetèrent à toutes les femmes de chambre et à tous les valets de chambre, et par des poignées de dragées qui volèrent dans la salle pour le peuple qui étoit en grande affluence; car les représentations, qui avoient commencé par un très-petit nombre de spectateurs, se trouvoient comblées de monde, quelques précautions qu'on eût prises pour l'empêcher. On s'étoit trop bien trouvé de cette espèce de fête pour ne pas demander aux acteurs de vouloir bien continuer à en donner de nouvelles. En effet, on représenta _le Baron d'Albierac_ quinze jours après, suivi d'un divertissement et terminé par _le Baron de la Crasse_, où M. de Pont-de-Veyle joignit quelques scènes de sa façon. On se proposoit de donner bientôt après de nouvelles comédies; mais des incommodités survenues en firent différer la représentation, et ce ne fut qu'au bout d'un mois que l'on se rassembla pour jouer deux comédies, chacune en trois actes, l'une de M. Duchastel, intitulée _Zayde_ et l'autre, _la Petite Maison_. La première pièce est prise d'un roman intitulé _la Belle Grecque_, qui venoit de paroistre, et M. Duchastel avoit su tirer du sujet un bien meilleur parti que dom Prévost, auteur du roman. Mme de Rochefort, dans le rôle de Zayde, fit répandre bien des larmes; Mme de Luxembourg fut charmante, habillée à la turque, dans le rôle de Fatime; M. de Forcalquier se surpassa dans le rôle de Florimond, amant de Zayde; et M. Duchastel, auteur de la pièce, représenta avec un très-grand succès le rôle d'Alcippe, rival de Florimond. Après cette pièce on joua _la Petite Maison_. Le succès du _Jaloux de lui-même_ m'avoit porté à composer cette nouvelle comédie. Il y avoit une difficulté à surmonter: c'étoit le déguisement de Mme de Rochefort en homme. Cela suspendit quelque temps l'idée de la donner. Mais enfin on imagina une espèce d'habillement qui accorda la décence avec l'illusion nécessaire pour le plaisir des spectateurs.»

_Acteurs représentant dans_ la Petite Maison:

JULIE. Mme de Rochefort déguisée en homme. CIDALISE. Mme de Luxembourg. ARAMINTE. Mme du Deffand. PHROSINE. JAVOTTE. VALÈRE. M. de Forcalquier. CLITANDRE. M. d'Ussé. MATHURIN. M. de Pont-de-Veyle. LA MONTAGNE. M. de Clermont.

[247] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XI et XII.

Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait d'ordinaire à quelque bal masqué et de préférence au bal de l'Opéra[248].

[248] Les bals de l'Opéra, qui commençaient alors à la fête de Saint-Martin, s'ouvraient à onze heures du soir et fermaient à six heures du matin. L'entrée était de six livres. Leur succès était tel à la fin du siècle que l'Opéra donnait l'été des _après-soupers_, bals masqués, précédés de sérénades. (Mémoires de la République des lettres, vol. XXIII.)

Les préparatifs du bal au commencement du règne de Louis XV, le peintre Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce riche appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs éclairs aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme pétille dans la cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées à la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune brûlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève leurs manches. Les mains jouent avec les lourds masques de carton d'où pendent deux rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux qui commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la bande, une soubrette donne le _dernier léché_ à la coiffure plate d'une jeune femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la gorge à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant voir les ramages opulents de sa robe de brocart[249].--L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé, et sitôt la rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours jeune: _Je te connais, beau masque!_ Ce sont des libertés prises et des pardons demandés, des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses accompagnées d'audaces, des éloges de la beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on entende un froissement de soie, et ce mot d'une bouche de femme: _Finissez vos folies[250]!_ C'est un flux, un reflux jusque dans les corridors. Que de rendez-vous donnés sur les degrés de l'amphithéâtre! Que de reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les rangs, les ordres, les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent sous leur carton pour jouer la dame de qualité[251]. Qu'est ce bruit? un masque déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de France donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette de n'être pas auprès de son mari[252].

[249] _Les Préparatifs du bal_, peints par Detroy, gravés par Beauvariet.

[250] Angola.--Le Grelot.

[251] Le Babillard, vol. I.

[252] Correspondance secrète, vol XI.

Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du dix-huitième siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne la verve, il émancipe ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la voûte de l'Opéra, les mots volent, les ripostes sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de Nivernois; et tous les esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin d'un souper, y rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa de Rabelais avec Voltaire.

Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte la distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne en passant un soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de rougir, les compliments des inconnus. Elle jouit, à l'abri du déguisement, des aveux et des déclarations. Elle peut laisser échapper les mots qu'elle ne veut pas dire à visage découvert, encourager la timidité, renouer après avoir rompu, ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, comme par mégarde, son sourire sur un mot, son cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette tabatière que les dames laissent si volontiers échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme Mme d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte[253]?

[253] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit, une galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout le siècle une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra, alors que paraissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, les mendiants, les podagres, les chinois, les chauves-souris, les _hirondelles de nuit de carême_; mais tous ces masques de tapage sont bien vite renvoyés aux bals des maîtres de danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la Courtille et du Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la salle de duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers, les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au manteau de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des anciens plaisirs, qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis, à la fin du siècle, quand le domino est dans son plein règne, on trouve à sa couleur brune ou noire une monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus sous le feu des lustres et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du blanc, du rose, du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne sait pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une femme qu'un domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois sur un falbala de gaze blanche, le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas rose[254].

[254] Cabinet des modes.

La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est pas encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou va venir: il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du champagne avec un ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il faut boire en mangeant des macarons, si l'on se pique d'usage[255].

[255] Angola.--Déclaration de la mode.

Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la femme du temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une cheminée dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais, à côté du marchepied de lit à deux marches cloutées d'or, devant le lit à la couronne empanachée, aux draps bombés par la bassinoire que promène une fille de chambre, la femme, debout sur le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une lettre, se laisse déshabiller par une femme de chambre. Elle est déjà coiffée du _battant l'œil_ qui enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur son sein découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons de ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses bougies de nuit,--et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une dernière lueur, un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit.

* * * * *

Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet étourdissement des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme un certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle de plaisirs où l'épouse s'éloignait chaque jour un peu plus de son mari et s'en détachait davantage, soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se refroidît naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son existence agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières tentations des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se remplir, en allant à quelque femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait alors presque autant de vanité qu'au choix d'un amant. Encouragée par l'exemple et le bon ton du temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y apportait l'engouement, la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe. C'était là pour elle un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin et son jeu innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins, exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale politesse de cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de personnes; il y avait un sentiment, une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait une amitié qui devait durer toute la vie; et que de mines, que d'embrassades, que de tendresses, que de transports mignards, que de chuchotages! On ne pouvait se quitter, vivre l'une sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres. _Mon cœur_, _mon amour_, _ma reine_, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes couleurs, on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se disait mille secrets à l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on était priées ensemble, et il fallait inviter l'une pour avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les bras enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait sur un sopha dans des attitudes qui montraient un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des charmes de l'amitié; on était fière d'afficher son _intimité sentimentale_, et le portrait de la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet[256].

[256] Tableau de Paris (par Mercier). vol. V et VII.

Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se retremper ou plutôt à se tromper par la _sensiblerie_, quand la mode exige de la tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié, d'hymnes à l'amitié. Les femmes ne portent plus que des ajustements de cheveux pour porter leur amitié sur elle; et la manufacture de Sèvres fabrique à l'honneur de cette amitié des groupes d'une _sensibilité passionnée_. Alors entrent dans la langue toutes sortes de petites finesses alambiquées, d'expressions molles, et de coquettes mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un _sentiment_ pour elle, elle a un _attrait_ pour moi... Ce qu'elle m'inspire a quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la _passion_. Et puis il y a une telle _conformité_ dans notre manière d'être, une telle _sympathie_ entre nous...» Tel est le ton, le parler, et pour ainsi dire le son de voix de cette amitié toute nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont le plus gros ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans une petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien nécessaire pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel, voilà la plus grande occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et s'écrire régulièrement dix billets par jour! Pour une grande écritoire, 300 livres! Pour un portefeuille à secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte et de roses, dix écus! Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de pensées, 400 livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres de cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux, collier de cheveux, boîte de cheveux...[257].»

[257] _Les Dangers du monde._ Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis.