La femme au dix-huitième siècle

Part 1

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LA FEMME

AU

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME

OEUVRES DES GONCOURT

GONCOURT (EDMOND DE)

=La Fille Élisa= 1 vol.

=Les Frères Zemganno= 1 vol.

=La Faustin= 1 vol.

=Chérie= 1 vol.

=La Maison d'un artiste au XIXe siècle= 1 vol.

=Les Actrices du XVIIIe siècle: Madame Saint-Huberty= 1 vol.

GONCOURT (JULES DE)

=Lettres= précédées d'une préface de H. CEARD 1 vol.

GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

=En 18**= 1 vol.

=Germinie Lacerteux= 1 vol.

=Madame Gervaisais= 1 vol.

=Renée Mauperin= 1 vol.

=Manette Salomon= 1 vol.

=Charles Demailly= 1 vol.

=Sœur Philomène= 1 vol.

=Quelques Créatures de ce temps= 1 vol.

=Idées et Sensations= 1 vol.

=La Femme au XVIIIe siècle= 1 vol.

=Histoire de Marie-Antoinette= 1 vol.

=Portraits intimes du XVIIIe siècle= 1 vol.

=La Du Barry= 1 vol.

=Madame Pompadour= 1 vol.

=La Duchesse de Châteauroux et ses Sœurs= 1 vol.

=Les Actrices du XVIIIe siècle=: Sophie Arnould 1 vol.

=Théâtre=: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger 1 vol.

=Gavarni.= L'Homme et l'OEuvre 1 vol.

=Histoire de la Société française pendant la Révolution= 1 vol.

=Histoire de la Société française pendant le Directoire= 1 vol.

=L'Art du XVIIIe siècle.= _Trois séries_; Watteau; Chardin; Boucher; Latour; Greuze; Les Saint-Aubin; Gravelot; Cochin; Eisen; Moreau-Debucourt; Fragonard; Prud'hon 3 vol.

=Journal des Goncourt= 3 vol.

LA FEMME

AU

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

PAR

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

PARIS G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS 11, RUE DE GRENELLE, 11

1890 Tous droits réservés.

A

PAUL DE SAINT-VICTOR

PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne est sorti de lui et date de lui. Il est une ère humaine, il est le siècle français par excellence.

Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la considération et la dignité de leur œ uvre historique. Ils semblent qu'ils aient craint d'être notés de légèreté en s'approchant de ce siècle dont la légèreté n'est que la surface et le masque.

Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est devenu la proie du roman et du théâtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini par en faire comme le siècle légendaire de l'Opéra Comique.

C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction et de la convention, que nous entreprenons l'œuvre dont ce volume est le commencement.

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses pensées, de sa sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses mœurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de l'humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'âme.

Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale.

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de _la Femme au Dix-huitième siècle_. Ces trois volumes seront: _l'Homme_, _l'État_, _Paris_; et notre œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Paris, février 1862.

LA FEMME

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

I

LA NAISSANCE--LE COUVENT--LE MARIAGE

Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans la vie par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa venue; sa naissance ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un triomphe: elle est une bénédiction qu'ils acceptent comme une déception. Ce n'est point l'enfant désiré par l'orgueil, appelé par les espérances des pères et des mères dans cette société gouvernée par des lois saliques; ce n'est point l'héritier prédestiné à toutes les continuations et à toutes les survivances du nom, des charges, de la fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et devant ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid, la mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.

Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère n'ira guère voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze et d'Aubry. Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à la maison, elle était remise aux mains d'une gouvernante et logée avec elle dans les appartements du comble. La gouvernante travaillait à faire de l'enfant une petite personne, mais doucement, avec beaucoup de flatterie et de gâterie: dans cette petite fille qu'elle ne corrigeait guère, et à laquelle elle passait à peu près toutes ses volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de son mariage, devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et à écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy. Elle lui montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui faisant voir le monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de Trévi, le dôme de Milan avec toutes ses petites figures, la nouvelle église de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le nouveau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impératrice de Russie[1]. Elle lui mettait entre les mains quelque _Avis d'un père_ ou d'_une mère à sa fille_, quelque _Traité du vrai mérite_. Elle lui recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence à tout le monde; et c'était à peu près tout ce que la gouvernante enseignait à l'enfant.

[1] Conversations d'Émilie. _Paris_, 1784, vol. 2.

Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant, la petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée d'un bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet orné d'un ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles portent un de ces grands tabliers de tulle transparents, à bouquets brodés, que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. Elles ont des hochets magnifiques, des grelots d'argent, d'or, en corail, en cristaux à facettes; elles sont entourées de joujoux fastueux, de poupées de bois aux joues furieusement fardées, souvent plus grandes qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits bras[2]. Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se traînant entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots roulants, modelés sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à travers les tableaux de Boucher[3]. Elles ne se font voir qu'enrubannées, pomponnées, toutes chargées de dentelles d'argent, de bouquets, de nœuds: leur toilette est la miniature du luxe et des robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-t-on, le matin, ce petit négligé appelé _habit de marmotte_ ou _de Savoyarde_, ce joli _juste_ de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette jolie coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le menton[4]: charmante toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa fraîcheur est si bien accompagnée, où sa grâce a tant de liberté. Mais ce n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux parents: il les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce siècle qui, sitôt qu'elles marchent, les enferme dans un _corps_ de baleine, dans une robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à marcher. Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position, qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa jupe bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le maître répète: «Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez-la... Trop tard... Les bras morts... La tête droite... Tournez donc, Mademoiselle... La tête un peu plus soutenue... Coulez le pas... Plus de hardiesse dans le regard[5].»

[2] Émile, par J.-J. Rousseau. _Amsterdam_, 1762, vol. 1.--Au mois de juillet 1722, le _Mercure de France_ annonce que la duchesse d'Orléans vient de donner à l'Infante une poupée avec garde-robe variée et une toilette _joujou_ montant à 22,000 livres.

[3] Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la gravure de Joulain, d'après Ch. Coypel: _O moments trop heureux où règne l'innocence_.

[4] Mémoires de Mme de Genlis. _Paris_, 1825, vol. 1.

[5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, Bailly, 1769. _Le Menuet et l'Allemande._

Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du dix-huitième siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout ce qui est vivacité, mouvement naturel, enfance; elle réprime son caractère comme elle contient son corps. Elle la pousse de tous ses efforts en avant de son âge. Envoie-t-on la petite fille promener aux Tuileries, on lui recommande, comme si son panier ne devait pas empêcher ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener d'un air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, une des grandes ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui fait jouer dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme, des plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le berceau habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir qui sera sa vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé _toqué_, sur lequel s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux cheveux un monstrueux _hérisson_, couronné d'un lourd chapeau; on lui met un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et cerclé de fer; on la pare d'un habit tout couvert de guirlandes, et on la conduit au bal en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien[6].»

[6] Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis. _Paris_, 1779, vol. 2. _La Colombe._

Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode, décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis _à croquer_ et _tout au parfait_, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans mouches[7].

[7] Le livre à la mode. En Europe. 100070059.

Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la petite fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à onze heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés les familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!--disait la mère à sa fille qui lui souhaitait le bonjour.--Qu'avez-vous? Vous avez bien mauvais visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une visite qui arrivait: «Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi, ma petite. Mais tu es bien sale; vas te nettoyer les dents... Ne me fais donc pas tes questions, à l'ordinaire; tu es réellement insupportable.--Ah! Madame, quelle tendre mère! disait la personne en visite.--Que voulez-vous! répondait la mère, je suis folle de cette enfant[8]...»

[8] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. 20.

Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite fille que cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie le plus souvent par un baiser de la petite fille embrassant sa mère sous le menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne trouve point trace, pendant de longues années, d'une éducation maternelle, de ce premier enseignement où les baisers se mêlent aux leçons, où les réponses rient aux demandes qui bégayent. L'âme des enfants ne croît pas sur les genoux des mères. Les mères ignorent ces liens de caresse qui renouent une seconde fois l'enfant à celle qui l'a porté, et font grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une fille. La maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de son rôle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une sorte d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'approcher. La timidité prend l'enfant; ses tendresses effarouchées rentrent en elle-même, son cœur se ferme. La peur vient où ne doit être que le respect. Et les symptômes de cette peur apparaissent, à mesure que l'enfant avance en âge, si forts et si marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par en souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même, étonnés et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur fille de travailler à effacer le _tremblement_ qu'elle met dans son amour filial. «Le tremblement», je trouve ce mot terrible sur l'attitude des filles dans une lettre d'un père à sa fille[9].

[9] Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. _Paris_, 1823, vol. 1.

La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu les leçons du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné quelques rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le clavecin[10]. L'éducation de la maison était finie: la petite fille était envoyée au couvent.

[10] L'ami des femmes. 1758.--Essai sur l'éducation des demoiselles par Mlle de *. _Paris_, 1769.

Le couvent,--il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce mot, si l'on veut avoir, de ce que le couvent était réellement au dix-huitième siècle, la notion juste et le sentiment historique. Essayons donc, au moment où la jeune fille franchit sa porte, de peindre cette école et cette patrie de la jeunesse de la femme du temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les habitudes, l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent du monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des fenêtres, où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées, où l'on fait des plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on place des corniches, des chambranles, des portes à deux battants, des lambris bronzés[11]; où la sculpture, la dorure et la serrurerie la plus fine jettent sur le passé le luxe et le goût du siècle: image du couvent même, de ces retraites religieuses auxquelles l'abbaye de Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de musique, de modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes dont l'abbesse avait rempli son couvent[12].

[11] Mémoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les supérieurs et prêtres de l'Oratoire de la maison et séminaire de Saint-Magloire.

[12] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. _Paris_, 1793, vol. II.

Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de besoins sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il n'est pas seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre plus humain. Il est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni et l'asile décent de la femme. La veuve qui veut acquitter les dettes de son mari s'y retire, comme la duchesse de Choiseul[13]; la mère qui veut refaire la fortune de ses enfants y vient économiser, comme la marquise de Créqui[14]. Le couvent est refuge et lieu de dépôt. Il tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon enlève de l'Opéra[15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont se marier[16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore des logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où s'établissent, à certaines époques de l'année, des grandes dames, des princesses élevées dans la maison; retour d'habitude et de recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui inspireront à Laclos la belle scène de Mme de Tourvel mourant dans cette chambre qui fut la chambre de son enfance.

[13] Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres. _Londres_, 1781, vol. 29.

[14] Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve. _Paris_, 1856.

[15] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. II.

[16] Correspondance secrète, politique et littéraire. _Londres_, 1787, vol. 18.

Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent, avaient apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, _Vincit mundum fides nostra_, n'était plus guère qu'une lettre morte: le monde avait pris pied dans le cloître. Il est vrai que toutes ces locataires, qui étaient comme un abrégé de la société et de ses aventures, habitaient d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du couvent. Mais de leur logis au couvent même il y avait trop peu de distance pour qu'il n'y eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses, chargées des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient les choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et les entendant jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux ténèbres de Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires ramenaient comme des lueurs et des éclairs de la société. Le monde entrait encore au couvent par ces jeunes pensionnaires mariées à douze ou treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir jusqu'à l'âge de la nubilité[17]. Le parloir même, où le poëte Fuzelier était admis à réciter ses vers[18], avait perdu de sa difficulté d'abord; il n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les nouvelles de la cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout y frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées du monde, ni les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les fièvres d'avenir; il en empêchait à peine l'expérience: qu'on se rappelle ces projets de Mlle de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce plan médité, dessiné, résolu, d'enlever le Roi à Mme de Mailly, toute cette grande intrigue imaginée, raisonnée, calculée par une petite fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la cour, pesait Louis XV, montrait Versailles à sa fortune[19]! Quelle preuve encore du peu d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une preuve bien singulière: un livre, les _Confidences d'une jolie femme_, qu'une jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par cette Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne, Mlle d'Albert puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan, dans les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra autour d'elle au couvent, une connaissance si vraie, si particulière des mœurs de la société, de Versailles et de Paris, que son livre aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les gens qu'elle aura peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la faire enfermer quelques mois à la Bastille[20]?

[17] Correspondance secrète, vol. 9.--Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, par Barbier. _Paris_, 1819, vol. III.--Les _Bijoux indiscrets_ disent que l'usage est de marier des enfants à qui l'on devrait donner des poupées. Cela est vrai d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent la fille aînée de Mme de Genlis mariée à douze ans avec M. de la Wœstine, et la marquise de Mirabeau veuve du marquis de Sauvebœuf à l'âge de treize ans.

[18] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

[19] Les Maîtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.

[20] Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, _Paris_, 1829, vol. 8.