La femme au collier de velours

Chapter 9

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En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons querelleurs dans un bosquet.

Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde, c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la musique.

Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin, habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait dans sa main gauche.

Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur l'orchestre général.

En vérité, le personnage méritait l'examen.

Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs, chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant, et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux trous, dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme du verre, presque toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans l'oeil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.

Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en eût eu quatre-vingts que la chose n'eût pas été extraordinaire; il n'en eût eu que douze que ce n'eût pas été bien invraisemblable. Il semblait qu'il eût dû venir au monde tel qu'il était. Il n'avait sans doute jamais été plus jeune, et il était possible qu'il parût plus vieux.

Il était probable qu'en touchant sa peau on eût éprouvé la même sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.

Mais, par exemple, il aimait bien la musique.

De temps à autre, sa bouche s'écartait un peu plus sous une pression de volupté mélophile, et trois petits plis, identiquement les mêmes de chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extrémité de ses lèvres, et y restaient imprimés pendant cinq minutes, puis ils s'effaçaient graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau et qui vont s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils se confondent tout à fait avec la surface.

Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait examiné, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette époque, le germe de l'imagination qui devait enfanter _Coppélius_, appuya ses deux mains sur le dossier de la stalle qui était devant lui, pencha son corps en avant, et, tournant la tête à droite, essaya de voir de face celui qu'il n'avait encore vu que de profil.

Le petit homme regarda Hoffmann sans étonnement, lui sourit, lui fit un petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le même point, point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner l'orchestre.

--C'est étrange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais parié qu'il ne vivait pas.

Et comme si, quoiqu'il eût vu remuer la tête de son voisin, le jeune homme n'eût pas été bien convaincu que le reste du corps était animé, il jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le frappa alors, c'est que sur la tabatière sur laquelle jouaient ces mains, tabatière d'ébène, brillait une petite tête de mort en diamants.

Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux d'Hoffmann; mais il était résolu à en venir à ses fins, et, se penchant en bas comme il s'était penché en avant, il colla ses yeux sur cette tabatière au point que ses lèvres touchaient presque les mains de celui qui la tenait.

L'homme ainsi examiné, voyant que sa tabatière était d'un si grand intérêt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pût la regarder tout à son aise.

Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.

Il y avait du tabac dedans!

CHAPITRE X.

Arsène.

Après avoir examiné la tabatière avec la plus grande attention, Hoffmann la rendit à son propriétaire en le remerciant, d'un signe silencieux de la tête, auquel le propriétaire répondit par un signe aussi courtois, mais, s'il est possible, plus silencieux encore.

«Voyons maintenant s'il parle», se demanda Hoffmann, et se tournant vers son voisin, il lui dit:

--Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, monsieur, mais cette petite tête de mort en diamants qui orne votre tabatière m'avait étonné tout d'abord, car c'est un ornement rare sur une boîte à tabac.

--En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, répliqua l'inconnu d'une voix métallique, et dont les sons imitaient assez le bruit des pièces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me vient d'héritiers reconnaissants dont j'avais soigné le père.

--Vous êtes médecin?

--Oui, monsieur.

--Et vous aviez guéri le père de ces jeunes gens?

--Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.

--Je m'explique le mot reconnaissance.

Le médecin se mit à rire.

Ses réponses ne l'empêchaient pas de fredonner toujours, et, tout en fredonnant:

--Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tué ce vieillard.

--Comment tué?

--J'ai fait sur lui l'essai d'un remède nouveau. Oh! mon Dieu! au bout d'une heure il était mort. C'est vraiment fort drôle.

Et il se remit à chantonner.

--Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.

--Celle-ci surtout; oui, monsieur.

«Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme qui se trompe en musique comme en médecine.

En ce moment on leva la toile.

L'étrange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus commodément possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien perdre du spectacle auquel il va assister.

Cependant, il dit à Hoffmann, comme par réflexion:

--Vous êtes allemand, monsieur?

--En effet.

--J'ai reconnu votre pays à votre accent. Beau pays, vilain accent.

Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moitié de compliment et d'une moitié de critique.

--Et vous êtes venu en France, pourquoi?

--Pour voir.

--Et qu'est-ce que vous avez déjà vu?

--J'ai vu guillotiner, monsieur.

--Étiez-vous aujourd'hui à la place de la Révolution?

--J'y étais.

--Alors vous avez assisté à la mort de madame Du Barry?

--Oui, fit Hoffmann avec un soupir.

--Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard confidentiel, et qui poussait le mot _connue_ jusqu'au bout de sa signification. C'était une belle fille, ma foi!

--Est-ce que vous l'avez soignée aussi?

--Non, mais j'ai soigné son Noir, Zamore.

--Le misérable! on m'a dit que c'est lui qui a dénoncé sa maîtresse.

--En effet, il était fort patriote, ce petit négrillon.

--Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous avez fait du vieillard, vous savez, du vieillard à la tabatière.

--À quoi bon? il n'avait point d'héritiers, lui.

Et le rire du docteur tinta de nouveau.

--Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas à cette exécution tantôt? reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrésistible besoin de parler de la pauvre créature dont l'image sanglante ne le quittait pas.

--Non. Était-elle maigrie?

--Qui?

--La comtesse.

--Je ne puis vous le dire, monsieur.

--Pourquoi cela?

--Parce que je l'ai vue pour la première fois sur la charrette.

--Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue très grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.

Et en même temps le médecin montrait la scène où, en ce moment, M. Vestris, qui jouait le rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe OEnone.

Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais après s'être assuré que ce sombre médecin était réellement attentif à la scène, et que ce qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laissé aucune trace dans son esprit:

«Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-là, se dit Hoffmann.

--Connaissez-vous le sujet de la pièce? reprit le docteur, après un silence de quelques minutes.

--Non, monsieur.

--Oh! c'est très intéressant. Il y a même des situations touchantes. Un de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.

--Un de mes amis, murmura le poète; qu'est-ce que cela peut être que l'ami de cet homme-là? Cela doit être un fossoyeur.

--Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses mains.

Le médecin avait choisi pour manifester son admiration le moment où Pâris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait acheté à la porte, saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient épouvantés devant un lion terrible.

--Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.

Ainsi se terminait le premier acte.

Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa à la stalle placée devant la sienne, et substituant une petite lorgnette à sa tabatière, il commença à lorgner les femmes qui composaient la salle.

Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il remarquait avec étonnement que la personne sur qui elle se fixait tressaillait instantanément et tournait aussitôt les yeux vers celui qui la lorgnait, et cela comme si elle y eût été contrainte par une force invisible. Elle gardait cette position jusqu'à ce que le docteur cessât de la lorgner.

--Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un héritier, monsieur? demanda Hoffmann.

--Non, elle me vient de M. de Voltaire.

--Vous l'avez donc connu aussi?

--Beaucoup, nous étions très liés.

--Vous étiez son médecin?

--Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas à grand-chose.

--Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?

--Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas confessé, mais encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'étais là.

--Que s'est-il donc passé?

--Arouet allait mourir; Tersac, son curé, arrive et lui dit tout d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps à perdre: Monsieur, reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ?

--Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui répond Voltaire.

--Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu.

--Au nom du diable! s'écrie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-là. Et, réunissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de poing sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!

--En effet, c'était risible, fit Hoffmann d'une voix dédaigneuse, et c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de _La Pucelle_.

--Ah oui, _La Pucelle_! s'écria l'homme noir, quel chef d'oeuvre! monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse rivaliser avec celui-là.

--Lequel?

--_Justine_, de M. de Sade; connaissez-vous _Justine_?

--Non, monsieur.

--Et le marquis de Sade?

--Pas davantage.

--Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, _Justine_, c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crébillon fils tout nu, c'est merveilleux. J'ai soigné une jeune fille qui l'avait lu.

--Et elle est morte comme votre vieillard?

--Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.

Et l'oeil du médecin pétilla d'aise au souvenir des causes de cette mort.

On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fâché, son voisin l'effrayait.

--Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction, nous allons voir Arsène.

--Qui est-ce, Arsène?

--Vous ne la connaissez pas?

--Non, monsieur.

--Ah ça! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsène, c'est Arsène, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.

Et, avant que l'orchestre eût donné une note, le médecin avait recommencé à fredonner l'introduction du second acte.

La toile se leva.

Le théâtre représentait un berceau de fleurs et de verdure, que traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.

Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.

Décidément, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir à le distraire de la douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui l'avaient amené là où il était.

«Qu'est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en rentrant brusquement dans les impressions de la journée, qu'est-ce que cela eût changé dans le monde, si l'on eût laissé vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela aurait-il fait si ce coeur eût continué de battre, cette bouche de respirer? Quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi interrompre brusquement tout cela? De quel droit arrêter la vie au milieu de son élan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'à cette heure son pauvre corps, le corps qui fut aimé d'un roi, gît dans la boue d'un cimetière, sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle criait, mon Dieu! comme elle criait! Puis tout à coup....»

Hoffmann cacha son front dans ses mains.

«Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.»

Et il allait peut-être s'en aller en effet, quand, en relevant la tête, il vit sur la scène une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte, et que la salle entière regardait danser sans faire un mouvement, sans exhaler un souffle.

--Oh! que cette femme est belle! s'écria Hoffmann assez haut pour que ses voisins et la danseuse même l'entendissent.

Celle qui avait éveillé cette admiration subite regarda le jeune homme qui avait, malgré lui, poussé cette exclamation, et Hoffmann crut qu'elle le remerciait du regard.

Il rougit et tressaillit comme s'il eût été touché par de l'étincelle électrique.

Arsène, car c'était elle, c'est-à-dire cette danseuse dont le petit vieillard avait prononcé le nom, Arsène était réellement une bien admirable créature, et d'une beauté qui n'avait rien de la beauté traditionnelle.

Elle était grande, admirablement faite, et d'une pâleur transparente sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût dit que la pointe de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit bruit. Sa taille était si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se fût pas retournée sur elle-même comme cette femme le faisait. Chaque fois que, se cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait croire que son corset allait éclater, et l'on devinait, dans l'énergie de sa danse et dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beauté complète et cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut être quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme sourient ordinairement les danseuses, ses lèvres de pourpre ne s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines dents à cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adressé à Hoffmann quand il l'avait si naïvement admirée tout haut, notre poète avait pu voir une double rangée de perles si blanches, si pures, qu'elle les cachait sans doute derrière ses lèvres pour que l'air ne les ternît point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus, s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, brillants, à ce point qu'ils éclairaient tout autour d'eux, et qu'eût-elle dansé dans la nuit, Arsène eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui ajoutait encore à l'originalité de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle portait dans ce rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle dansait une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir, fermé par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux éblouissants.

Le médecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son âme, l'âme qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est bien évident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.

Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allât à droite, à gauche, en arrière ou en avant, jamais les yeux d'Arsène ne quittaient la ligne des yeux du docteur et une visible corrélation était établie entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait très distinctement les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsène et ceux que jetait la tête de mort du docteur se rencontrer à moitié chemin dans une ligne droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une même gerbe faite de milliers d'étincelles blanches, rouges et or.

--Voulez-vous me prêter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann, haletant et sans détourner la tête, car il lui était impossible à lui aussi de cesser de regarder Arsène.

Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement de la tête, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchèrent quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.

Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.

--C'est étrange, murmura-t-il.

--Quoi donc? demanda le docteur.

--Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention à ce qu'il voyait; en réalité ce qu'il voyait était étrange.

La lorgnette rapprochait tellement les objets à ses yeux, que deux ou trois fois Hoffmann étendit la main, croyant saisir Arsène qui ne paraissait plus être au bout du verre qui la reflétait, mais bien entre les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun détail de la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si brillants de loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le sang dans les veines de ses tempes.

L'âme du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.

--Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la lorgnette et sans remuer.

--C'est Arsène, je vous l'ai déjà dit, répliqua le docteur, dont les lèvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile était rivé à la danseuse.

--Cette femme a un amant, sans doute?

--Quoi?

--Qu'elle aime?

--On le dit.

--Et il est riche?

--Très riche.

--Qui est-ce?

--Regardez à gauche dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.

--Je ne puis pas tourner la tête.

--Faites un effort.

Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les nerfs de son cou étaient devenus de marbre et se fussent brisés dans ce moment.

Il regarda dans l'avant-scène indiquée.

Dans cette avant-scène il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme, accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait à lui seul remplir cette avant-scène.

C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labouré par les passions; on eût dit que, non pas la petite vérole, mais l'éruption d'un volcan avait creusé les vallées dont les profondeurs s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleversée; ses yeux avaient dû être petits, mais ils s'étaient ouverts par une espèce de déchirement de l'âme; tantôt ils étaient atones et vides comme un cratère éteint, tantôt ils versaient des flammes comme un cratère rayonnant. Il n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il applaudissait en frappant sur la balustrade, et, à chaque applaudissement, il semblait ébranler la salle.

--Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois là?

--Oui, oui, c'est un homme, répondit le petit homme noir; oui, c'est un homme, et un fier homme même.

--Comment s'appelle-t-il?

--Vous ne le connaissez pas?

--Mais non, je suis arrivé hier seulement.

--Eh bien! c'est Danton.

--Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant d'Arsène?

--C'est son amant.

--Et sans doute il l'aime?

--À la folie. Il est d'une jalousie féroce.

Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann avait déjà reporté les yeux sur Arsène, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.

--Encore un renseignement, monsieur.

--Parlez.

--Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?

--C'est une guillotine.

--Une guillotine!

--Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos élégantes en portent au moins une. Celle que porte Arsène, c'est Danton qui la lui a donnée.

--Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! répéta Hoffmann, qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...

Et notre Allemand, qu'on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange d'optique, la distance qui le séparait d'Arsène disparaissait par moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir. Hoffmann en était à cet état d'exaltation où l'on croit respirer du feu, et où l'on craint que les sens ne fassent éclater le corps.

--Assez! assez! disait-il.

Mais la danse continuait, et l'hallucination était telle, que, confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l'esprit d'Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la tête tranchée, danser à la place d'Arsène, et tantôt Arsène arriver en dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.

Il se faisait dans l'imagination exaltée du jeune homme un mélange de fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.

Mais ce qui dominait tout cela, c'était l'attraction électrique qui le poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui comme il entre dans un homme de vingt ans.

Dans cet état, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'était le portrait d'Antonia, c'était le médaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'était l'amour pur à opposer à l'amour sensuel; c'était la force du chaste souvenir à mettre en face de l'exigeante réalité.

Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres; mais, à peine avait-il fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui le regardait d'un air railleur.

--Laissez-moi sortir, s'écria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais rester plus longtemps ici!