La femme au collier de velours
Chapter 4
Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim, aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim; mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.
C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois, un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de Werther.
En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je, combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].
[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]
[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]
Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.
Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle, quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en porcelaine de Saxe.
L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.
L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.
La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.
Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.
Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus réjouissants.
Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle, et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce 1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour dans les coeurs.
Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de l'église des Jésuites.
Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.
La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.
Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet une esquisse commencée.
Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano une sonate ouverte.
Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un commencement de ballade griffonné.
Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin; mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.
Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un poète? Nous l'ignorons.
Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une collection de pipes.
Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.
Non, il regardait.
Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!
Que regardait-il?
Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église des Jésuites.
Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était pleine.
Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui regardait derrière ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en regardant?
C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille, maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait équilibre.
Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien: c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais, brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.
Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau; il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des _Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; né au milieu d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui, enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour, violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres, après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs pupitres.
De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes, cependant, il en restait une.
Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.
Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une soeur de sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui, dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann; car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire, c'est le malheur.
Cette tante, c'était la tante Sophie.
Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle était ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.
Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs d'Hoffmann.
Il n'en était pas de même de son oncle.
La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux mains de cet oncle.
C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire, l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.
Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture; mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la peinture, tant de minutes pour la poésie.
Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche, avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants, mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au théâtre.
En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre, près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et Piccinni.
Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant, les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.
CHAPITRE III.
Un amoureux et un fou.
Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites, quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement d'impatience, mais ne répondit pas.
On heurta une seconde fois.
Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.
On frappa une troisième fois.
Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était visiblement décidé à ne pas ouvrir.
Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de prononcer un des prénoms d'Hoffmann.
--Théodore, dit-il.
--Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.
--Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?
--Non, attends.
Et Hoffmann alla ouvrir.
Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le front, comme eût pu faire un frère aîné.
C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de _Martin Luther_, de l'_Attila_, du _24 Février_, de _La Croix de la Baltique_, avait grandi sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.
Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie, qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge, chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.
Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.
Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils avaient résolu de visiter Paris.
Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.
Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa toute sa vie de se faire directeur de théâtre.
Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation, comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange liberté de moeurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux étudiant.
Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture italienne à la peinture allemande.
Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.
Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent. Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics d'or.
Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.
Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une inspiration du ciel.
C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.
Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.
Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1er mai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent dans une maison de jeu.
Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq frédérics d'or.
Le tour d'Hoffmann était venu.
Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.
Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait franchir le seuil de la porte.
--Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez qu'une proie plus sûre pour le diable.
Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.
Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann, l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.
Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.
Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la France.
Ils se séparèrent en s'embrassant.
Hoffmann, resté seul, compta son or.
Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.
Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.
Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.
À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.
La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout bas des vers de _Faust_, et il lui semblait voir, sur le seuil de la porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.
Enfin son parti fut pris.
Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et écrivit sur cette carte:
_À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les familles les plus pauvres de la ville._
Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même, rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.
À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir fait un rêve.
La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la veille.
Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du vieil officier.
Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de serrer les mille thalers restants dans son tiroir.
Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses préparatifs de voyage.
Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans la rue et demeura dans la pose où il était.
Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers l'église.
Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait jamais rien vu de pareil.
C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.
Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant ensemble: les détails lui échappaient.
La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.
Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et disparurent sous le portail.
Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile derrière son rideau.
C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il avait vue entrer.
Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter aux cieux.
C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami Zacharias Werner vint le prendre après nous.
Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.
Puis il poussa un énorme soupir.
Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant encore plus pâle que d'habitude.
--Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.
--Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache... perce-moi le coeur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la lumière du ciel.
--Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux; qu'est-il donc arrivé, cher ami?
--Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!
--Que veux-tu dire?
--Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me semble que c'est un rêve.
--Comment! un rêve?