Part 9
«Quand Hyacinthe vint en permission, il se doutait de quelque chose, car un grand nombre des lettres quotidiennes que je lui adressais venaient de Nanterre. Je lui avouai tout. Et il n'eut pas le courage de me faire des reproches, mais je le sentis si profondément désolé que je sus aussitôt qu'il serait tué. Et, depuis, je pris le juif en haine et j'aurais voulu mourir.»
Anatole de Saintariste ne répondit rien, mais il eut aussitôt la vision de la mort héroïque et désolée du pauvre brancardier Hyacinthe à l'affaire du bois des Buttes, dans l'Aisne, devant Pontavert, en face la Ville-au-Bois.
Tandis que les Français allaient à l'assaut, le bois s'emplit de rumeurs d'un autre temps: bruits d'armes, de lances et de boucliers. Des troupes silencieuses s'avançaient et se rangeaient sous les arbres.
Anatole, dont l'imagination évoquait ce merveilleux spectacle, vit l'«Ennéade» de ceux qui savent toute bravoure. Ce sont les abeilles des batailles de tous les temps. Mais ce n'est pas que tous soient des vainqueurs.
CRI DES NEUF DE LA RENOMMÉE
Nous passerons tour à tour jusqu'à ce que l'Ennéade soit complète. Ne vous étonnez pas, il n'y a point de femmes parmi nous, car elles n'aiment pas la guerre et pas toujours même le guerrier. Les amazones elles-mêmes, qu'en penser? puisqu'elles n'avaient qu'un seul têton.
Un mirage de Judée s'étala, des montagnes, des torrents, des blocs de jaspe vert, çà et là, des arbrisseaux épineux, des troncs écimés. Le premier de la renommée passa précédé des sonneurs de trompe.
JOSUÉ
L'important n'est pas de nourrir son peuple. Il faut lui donner la terre promise qui produit les raisins miraculeux et les fontaines de lait. L'important n'est pas de briser les veaux d'or, prétextes de rondes et de chansons. Il faut être assez ignorant des lois de la nature pour arrêter le soleil d'or afin que sa lumière soit un prétexte de victoire. Car, il ne faut pas le bonheur de tout homme, mais que tout homme ait ce qui lui a été promis. De même pour les peuples. Ils espèrent des victoires et la destruction des autres peuples. Le geste de ma main vers le soleil est le plus beau monument de l'ignorance et de la puissance humaine, surhumaine. O ma mémoire! Le soleil s'arrêta, froidit, et pendant la nuit solaire les ennemis, las de soleil, s'enfuyaient.
Dans le même décor de Judée, passa le second de la renommée.
DAVID
Les batailles? des batailles pour vos amours. Hélas! Hélas! nul n'espérera ton retour. Ceux qui partent seront oubliés et leurs peuples n'en auront pas de regret et leurs femmes n'en auront pas de souvenir. Combats singuliers. C'est là le meilleur. Ils n'impliquent ni départ, ni déroute, ni retour. Ah! chaque guerre est un péché d'amour. Moi, qu'ai-je fait? Sinon cette guerre pour l'adultère. Bethsalie qui baignais tes pieds dans un bassin sous mes terrasses, au jardin de cèdres et de cyprès. Les femmes n'aiment ni la guerre ni les guerriers, mais les jardins de cèdres et de cyprès, les palais à terrasses et les rois qui tergiversent. Vieux rois, qui ne partez pas en guerre, souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un anneau d'oubli pour amortir les voeux impudiques que Thaïba nourrissait pour lui. Rois puissants, rois barbus qui partez pour la guerre, souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un anneau de mémoire pour Séphora, sa femme, lorsqu'il se sépara d'elle pour aller à la cour de Pharaon.
Dans le même décor de Judée, écrasé par l'éléphant, entouré de morts et de mourants, le troisième de la renommée râla:
JUDAS MACCHABÉE
Les ennemis de vos peuples sont les bêtes. Il faut les tuer jusqu'à en mourir. Les batailles doivent être les chasses. Tuez la brute avant l'homme, mais mourez sous la brute si vous espérez qu'elle meure sur vous. Pour chaque râle d'homme, une hécatombe n'est pas suffisante. Et, chaque jour, ô vertueux, donnez des bêtes à sacrifier. Et, chaque jour, ô braves, surmontez les répugnances et soyez boucher devant les prêtres prêts à interpréter l'état des entrailles des victimes sur des autels dédiés par un grand peuple à son vrai Dieu.
Un mirage d'Asie Mineure, paysage marécageux de Troade, cours du Simoïs et du Scamandre. Un héros sanglant, qui était le quatrième de la renommée, s'écria:
HECTOR
Défendez-vous, peuples. Défiez-vous des étrangères, gardez vos dieux, vos vrais dieux, ne croyez pas à la vertu des simulacres sauveurs. Et si vous ne répugnez pas à une guerre de dix années, il viendra le jour où, héros, vous aurez une mort héroïque. Car pour les peuples et les hommes, malgré leurs dieux, leurs vrais dieux, il vient toujours le jour où l'on entend chanter la femelle de l'alcyon et elle est proche en ce cas; la mort qui vient en dansant, bataillant, souvent femme, parfois homme et alors rien n'y fait, ni la valeur, ni l'invulnérabilité. On tombe, homme ou peuple, sur le champ de bataille et malheur aux vivants, hommes ou peuples, ils tombent en esclavage. Mais la défaite, honte des hommes et des peuples, est le bonheur des femmes et des nations qui pleurent et politiquent, chantent et se mutinent, se prostituent et s'acclimatent sous d'autres hommes, aux pieds d'autres dieux.
Un mirage de Grèce s'étala, paysage de midi, silence panique, rocs stériles, temples blancs, pins et la mer avec des îles.
ALEXANDRE
Les plus doctes leçons ne nous enseignent pas la modération dans la soif des conquêtes et la soif physique. Quel homme plus altéré qu'un guerrier après une journée de combat. Quel conquérant peut être magnanime s'il n'a jamais connu la défaite. Pour bravoure, je ne connais que celle des Argyraspides, un courage pompeux, calme et anonyme qui permet de supprimer l'illusion des récompenses. Rois, si vous n'êtes pas fils d'un dieu, renoncez aux conquêtes, car les empires sont de trop courte durée si les peuples conquis ne peuvent pas vous élire pour leur dieu, pendant la paix politique qui doit suivre les guerres victorieuses. Mais quels souvenirs, ceux des batailles! ton char royal désigné à l'attention des tiens et des ennemis par des banderolles où s'inscrit ton nom, fend, rapide, les troupes pressées dont les lances sont aussi nombreuses à perte de vue que les soies d'un sanglier. Tu te saoules des clameurs, ta vue ranime tes soldats défaillants et ton audace décide une victoire qui vaudra la perte de l'indépendance à quelque peuple policé ou sauvage que tu feras selon ta volonté un peuple d'esclaves. A moins toutefois que les vaincus n'aient l'audace de vouloir n'être qu'un peuple de martyrs.
Paysage latin des villas, des plaines cultivées. Le sixième de la renommée.
CÉSAR
Ce que l'on fait est bien fait. Le doute est une erreur. Y a-t-il des conquêtes possibles, fais-les. Quel étrange sentiment est-ce que celui qui ne procède pas du désir de gloire. On conquiert les femmes et les peuples. Les premières conquêtes nous rendent chauves, les autres nous font perdre l'estime des hommes. Mais, en toutes choses, il ne faut pas se préoccuper de la fin. Qu'importe les livres sybillins, les sybilles et le vol des oiseaux. Que chacun fasse selon la liberté qu'il se croit dévolue et il n'y a pas de crime au monde, ni pour les conquérants, ni pour les adultères. Si tu es roi, agis en roi. Si tu es peuple, agis en peuple roi.
Et César s'en étant allé, les arbres du bois des Buttes crièrent: «Soldats, soldats français!
«Tous ceux de la renommée ne sont pas morts et certains d'entre eux sont encore à naître. Celui qui vient n'est mort que pour renaître et être roi comme il le fut, c'est Arthur, le septième de la renommée.»
ARTHUR
Soldats, il faut vous apprêter à mourir pour renaître ainsi que je ferai. Qu'importe la mort et la table ronde si je dois revenir pour régner encore après la mort de ceux qui me sont égaux. Il est un château avec cinq tours. Une au milieu et quatre autour. Les quatre sont blanches et belles. Mais celle du milieu est vermeille. Les blanches tours on les prendra. Celle au milieu résistera. O ma Bretagne, ô douce France, devinez-moi!
Le vieil empereur Charlemagne passa tandis que parfois au loin mourait l'ancien son du cor que ne parvenait pas à dominer le crépitement de la mitrailleuse, le froissement de soie des obus de passage et le tonnerre des départs et le fracas des arrivées.
CHARLEMAGNE
La vérité de la guerre est dans l'immobilité des forêts savantes. Entends les futaies chanter sauvagement et que l'avenir soit ta guerre et ta tristesse au milieu de ta gloire paisible.
Alors parut de nouveau un paysage ardent et maigre dans la Judée.
GODEFROY DE BOUILLON
A genoux plutôt que debout et guerroie loin de ton pays natal. Les mains des barons sont les servantes de la terre. Les bras des laboureurs sont les amants du sol qu'ils fécondent. Les filles ne doivent pas faire les servantes dans leur propre famille. Il faut que le guerrier vive loin de son pays natal, il faut qu'il vive en exil et dans l'inquiétude. Et la mort est belle quand on lutte pour une grande et sainte cause. Arrive, ô nuit, ô nuit plus belle que le jour! Et, tandis que sa gloire éternelle grandissait au loin, l'Ennéade avait disparu. Il ne resta que l'atroce tristesse de la bataille; le petit brancardier agenouillé ne songeait ni à l'Ennéade de bravoure ni au danger où il était. Il pensait à Corail, cette petite fille qu'il aimait et qui l'aimait, mais sans avoir la constance de lui rester fidèle en l'attendant. Il était triste, si triste qu'il sentit qu'il allait mourir et, voyant un de ses camarades blessé qui criait: «à l'aide», il s'élança pour le secourir et c'est alors qu'une balle de mitrailleuse l'atteignait en pleine poitrine et il tombait mort, sans souffrance, tandis que le nom adoré de Corail expirait sur ses lèvres.
A ce moment, Anatole et Corail croisèrent Elvire et Pablo Canouris qui s'embrassaient près du cimetière Montparnasse.
Anatole dit à Corail: «Ne les regarde pas», et Canouris dit à Elvire: «Maintenant que Saintariste et Corail nous ont vu nous embrasser, tout le monde saura bien que tu es ma maîtresse et tu n'as plus de raison de ne pas venir chez moi.»
«Voyons, Pablo, dit Elvire, tu n'y songes pas. Nicolas revient demain de la guerre. Le médecin chef de l'hôpital du gouvernement de Ruritanie l'a fait réclamer comme indispensable. C'est fini entre nous.»
«Eh bien! dit Canouris, si tu m'abandonnes, j'irai trouver la soeur de Nicolas et je lui raconterai tout.»
«Ah! comme tu me dégoûtes, dit Elvire. Si j'avais su je ne t'aurais jamais aimé. Je te hais, laisse-moi tranquille.»
Et elle se mit à courir dans la direction de sa demeure. Mais Pablo Canouris courut après elle. Il la rattrapa au moment où elle sonnait. Ils se battirent passionnément et Elvire aurait fini par céder si Pablo n'avait pas glissé sur le pavé. Il tomba à genoux, elle en profita pour entrer et fermer la porte que le concierge avait ouverte depuis un bon moment.
Et tout le reste de la nuit elle entendit Pablo Canouris tambouriner aux volets du rez-de-chaussée en criant: «Elbirre, écoute-moi, oubrre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m'obéis pas, je té touerrai avec mon rébolber. Elbirre, jé té jourre qué jé raconté tout à Nicolas et à sa soeur. Oubrré-moi, Elbirre: L'amourr c'est moi; l'amourr c'est la paix, et je souis l'amourr puisque je souis neuttrre, et lui c'est la guerre. La guerre c'est pas l'amourr, c'est la haine. Donque tou lé détestes et tou me aimes, ma petite Elbirre, oubrre-moi, oubrre à ton Pablo qui té adorres.»
IX
«Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois attaquaient G..., il advint un fait singulier digne de demeurer dans les annales de l'Amour.
«De race polonaise, le commandant de l'artillerie qui attaquait le secteur était le comte Pr..., propre cousin du commandant de l'artillerie russe, le comte Cs... La guerre a créé de ces pénibles situations dans les familles éparpillées de la Pologne déchirée.
«Très riche, bien qu'il fût «au service de l'Autriche», le comte Pr..., qui possédait d'immenses domaines dans la région, y avait longtemps vécu avant la guerre et même s'était vu contraint d'y laisser son amie, une marchande au long corps potelé, au regard voluptueux et musicienne accomplie, laquelle, depuis peu de temps, était du dernier bien avec le comte Cs..., commandant de l'artillerie russe. De son côté, celui-ci laissait derrière les lignes sa maîtresse qu'il aimait tendrement. Cette jeune patricienne, veuve depuis un an à peine, et qui connaissait pour la première fois le plaisir d'aimer, se désolait d'être séparée de son amant, et le comte Pr..., qui avait eu l'occasion de lui être présenté avant qu'il devînt l'ennemi, l'envahisseur, lui faisait en vain une cour très assidue. Il n'avait pas oublié toutefois sa musicienne, la marchande de G... et, musicien lui-même, compositeur de talent, pour se rappeler au souvenir de sa maîtresse, il eut l'idée de lui donner un concert, tour à tour aubade et sérénade, tel qu'aucun amant n'avait encore tenté d'en flatter l'ouïe de sa maîtresse. Après avoir mesuré le son des canons de façon à connaître le timbre et la hauteur de la note qui sortait de leur âme, il composa une épouvantable symphonie qu'il fit exécuter à ses batteries; et son rival, le commandant de l'artillerie russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu'à ce terrible concert il mêla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins puissants, de ses canons, complétant ainsi l'horrible symphonie de son ennemi. Ce n'était rien moins que de la musique de chambre. Et ce concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits, terrifiant ceux qui l'écoutaient et auraient bien voulu ne pas l'entendre, mais ne pouvaient s'empêcher d'en admirer l'effrayante et magnifique harmonie.
«Durant la deuxième nuit, le comte Pr... fit lancer sur la ville de G... des obus à gaz suffocant où, s'étant souvenu des alcancies des Mores de Grenade, il avait fait mêler des parfums très subtils qui embaumèrent la ville assiégée et les odeurs les plus variées et les plus violentes s'y succédèrent jusqu'à l'aube, tandis que le front des tranchées s'éclairait d'une merveilleuse pyrotechnie de fusées de toutes les couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison russe et la presque totalité de la population de G... périrent de ce concert avec la maîtresse du comte Pr... qu'il retrouva morte sur le cadavre de son amant. Quant à la maîtresse de celui-ci, qui avait résisté jusque-là au désir du vainqueur, il fallut qu'elle cédât à sa violence, mais le soir même elle poignarda le comte Pr... qui s'était endormi gorgé de viande, ivre d'hydromel et de tokay centenaires, après quoi une dernière rafale tirée de loin sur les batteries russes laissa tomber un obus sur le petit castel où vivait la jeune veuve et la tua de telle façon qu'à l'accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun des quatre amants polonais.»
Et la princesse Nathalie Teleschkine ajouta:
«Cette histoire m'est parvenue dans une lettre de Russie. Qu'y a-t-il de plus précaire que l'amour en tous les temps? Ne vous étonnez pas, mon cher Pablo, qu'il le soit davantage en temps de guerre.»
Et elle reprenait une à une les lettres qu'Elvire avait écrites à Pablo. Depuis le retour de son amant Nicolas, Elvire, après avoir rompu avec Pablo, l'avait revu et la vie s'écoulait sans heurts. Nicolas s'intéressait de moins en moins à Elvire et courait de son côté avec les petites actrices qui venaient donner des séances à l'hôpital ruritanien. Elvire en était profondément froissée et bien plus jalouse qu'elle ne disait, car elle voyait le manège de son Nicolas, tandis que celui-ci ne s'était pas aperçu des intrigues d'Elvire.
Elles lui furent révélées par la marraine de guerre d'un des officiers soignés à l'hôpital. Elle lui avait fait des avances auxquelles il avait fait un accueil incertain, car il était sorti avec elle et l'avait menée quelquefois prendre le thé rue de Rivoli. Il l'avait même présentée à Elvire qui passait maintenant la moitié de son temps à la Coupole avec son Pablo aux mains d'azur et ses amis. Mais Nicolas ne s'était jamais décidé à faire sérieusement la cour à la marraine du lieutenant Emmanuel Verde-Croya, la jolie Nicole, qui, dépitée et pour brusquer la rupture qu'elle souhaitait entre Elvire et Nicolas, lui déclara un jour qu'elle était venue voir son filleul à l'hôpital: «Mon cher, vous êtes cocu.» Et elle eut une crise de nerfs au moment où, rouge de honte, il répondait: «Je ne crois pas.» Et tandis que le lieutenant Verde-Croyes sortait de la chambre en boitillant et en chantonnant la chanson de Chérubin
J'avais une marraine Que mon coeur, que mon coeur a de peine
Nicolas, qui n'y croyait pas, fit cependant à ce propos, dès le soir même, une scène à Elvire et tout Montparnasse qui était au courant se mêla de les séparer. Seule, Elvire se mit dans la tête qu'il fallait qu'elle restât avec son Nicolas, nia si bien, qu'elle nia tout ce qu'on lui reprochait, cessa d'aller à la Coupole et de voir Canouris qui lui écrivit et elle lui répondit d'un ton courroucé que leur camaraderie était finie et, moitié pour ravoir Elvire, moitié pour que Nicolas, dont il était l'ami, fut au courant du caractère de sa maîtresse, Pablo, qui avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les méprisait, prit la résolution de prévenir la soeur de Nicolas, afin que l'étendue du scandale empêchât toute réconciliation.
Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu'il aimait Nicolas comme un frère, qu'il était navré de le savoir acoquiné avec une fille comme Elvire, la présenta comme une dangereuse Sirène dont il avait été lui-même la victime, la montra s'amusant avant lui avec des aviateurs anglais, des journalistes américains et un auxiliaire du service de santé.
Nathalie Teleschkine l'écouta avec une joie épouvantablement douloureuse car depuis longtemps elle souhaitait que son frère rompît avec Elvire et, d'autre part, elle craignait qu'il ne supportât pas sans beaucoup en souffrir cette inévitable rupture.
Pablo Canouris lui montra les lettres qu'Elvire lui avait écrites, mais elles ne pouvaient servir qu'à renforcer une conviction morale car elles n'étaient pas, en elles-mêmes, compromettantes. Elles étaient amicales, c'est tout. Finalement il montra des croquis qu'il avait faits d'après Elvire nue et une photo où elle était représentée nue aussi.
La princesse Teleschkine n'en avait pas besoin de tant pour asseoir sa conviction, elle remercia Pablo de la preuve d'amitié qu'il venait de donner à l'endroit de Nicolas et sa colère à l'égard d'Elvire était si grande que, si elle l'avait tenue, elle l'eût étranglée sur l'heure, mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la maîtresse de son frère avait peint et qui représentait des pivoines d'un rose éclatant sur un fond azuré. Elle le lacéra. Et Pablo, que le talent d'Elvire séduisait, ne vit pas sans peine s'accomplir sous ses yeux cet acte inutile de vandalisme.
Quand Nicolas vint à l'heure du thé chez sa soeur, elle le mit au courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus pâle qu'un mort, revint aussitôt à son atelier et pria Elvire de s'en aller car il était au courant de tous ses déportements, il lui dit qu'il était inutile désormais de les nier, que Pablo lui-même avait tout raconté, puis il sortit pour permettre à Elvire de faire ses bagages et de partir.
Mais, lorsqu'il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait été laissée dans la serrure, à l'intérieur, et une forte odeur de gaz émanait des jointures de la porte. Il donna l'alarme et, avec le concierge, enfonça la porte, et l'on trouva Elvire asphyxiée sur le fourneau à gaz. Le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du mal à la faire revenir à elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant foi à ses dénégations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo eût dit la vérité, Nicolas mit ses dénonciations sur le compte du dépit qu'il avait eu de ne point réussir à enlever Elvire.
Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les avoir faits de chic et la photo, au dire d'Elvire, avait été prise à Pétrograd; l'épreuve que détenait Pablo, Elvire l'avait perdue ou peut-être même Pablo l'avait-il dérobée un jour qu'il était venu visiter ses amis.
Si bien qu'il ne restât rien de cette histoire que huit jours de lit durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite à l'atelier de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de quoi il s'agissait dans cette maison, l'Eros luttant sauvagement avec l'Anteros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure qu'il gardait précieusement et relisait chaque année avec un étonnement toujours croissant:
«C'est sans doute, dit-il, aux frais du prophète anonyme qu'on a imprimé et distribué une singulière prophétie concernant les événements à venir avant le 9 avril 1931.
«L'exemplaire que je possède, et qui a paru en 1903, m'a été donné dans la rue, à Paris, la même année.
«Certaines prédictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli, et qui se trouvent réalisées, donnent un intérêt à la brochure du Nostradame inconnu.
«La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture.
«Voici le titre complet:
«Vingt événements à venir--Selon le Prophète Daniel et l'Apocalypse--Entre 1906 et la fin de cette Ere en 1929-1931--Révolutions et Guerres dans le cours de 1906 à 1919.--Confédération de dix Royaumes vers 1919: la France, la Grande Bretagne, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Grèce, l'Egypte, la Syrie, la Turquie, les Etats des Balkans.--Venue d'un Napoléon comme roi d'un des Etats grecs vers 1920-21 et comme roi de Syrie vers 1922-23 et le Président de la Confédération de 1925-27 à 1929-31.--Ascension de 144.000 chrétiens au ciel, sans qu'ils aient vu la mort, le 26 février 1924 ou 1926.--Alors d'étonnants phénomènes.--Guerre universelle de janvier à août 1925 ou 1927.--Grande tribulation et persécution pour 3 ans 1/2, de août 1925 ou 1927.--Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931, pour détruire les méchants et régner sur les nations 1000 ans.--Aussi le livre du Prophète Daniel.--Librairie Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris.
«Il faut noter que le Napoléon venu de Syrie est appelé tantôt Empereur des Dix Royaumes et tantôt Président de la Confédération.
«Une image en couleurs représentant quatre personnages à cheval, symboles des événements prédits, illustre ce titre, dont j'ai respecté les bizarreries.
«Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la bataille d'Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931.
«Au bas de la 4e page de la couverture, on lit: Imprimerie Tom Browne et Compagnie, Hyson Green, Nottingham.
«A en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la première édition en aurait été publiée à la librairie Martien, en 1863, à Philadelphie. Une autre édition, augmentée, aurait paru en 1893.
«L'édition de 1903 serait la plus intéressante, car les dates précises des vingt événements à venir s'y trouvent pour la première fois. Il est possible que les premières éditions aient été publiées en anglais, mais l'auteur n'en dit rien.
«Les premières pages de la prophétie peuvent la faire prendre pour un ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant le Napoléon annoncé finit par tomber dans de telles impiétés, de si grandes cruautés que si la brochure n'était qu'un pamphlet de propagande politique, elle irait à l'encontre de son but.
«L'auteur connaît, pour les avoir parcourus, les Etats-Unis, l'Europe, la Palestine.
«D'autre part, on se trouve en présence d'un historien éclairé, sinon érudit. Aucun des problèmes de la politique contemporaine ne lui est inconnu. Il n'affecte pas des prétentions prophétiques: ses prédictions ne sont que des gloses sur des textes sacrés.