La femme assise

Part 8

Chapter 83,865 wordsPublic domain

Aucune désolation n'égale l'épouvantable aspect de ces ondulations de terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien n'évoque plus fortement l'enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui furent le théâtre de corps à corps effroyables d'hommes à hommes, d'hommes à engin effroyable. Côte 193, côte 196, butte de Souain, butte de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces deux mamelles de sol stérile, abreuvé de sang et de sacrifices sans nombre! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies et vous, simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes, dont on ignore le nom et la nationalité, que l'on trouva expirantes dans une cagnat d'officier boche, auprès de laquelle j'ai demeuré quelques semaines durant les derniers temps de ma vie d'artilleur. La cagnat boche que j'habitais s'appelait «Café Sprind» et les fondateurs de ce singulier café avaient ajouté sur la porte l'avis suivant:

_Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch von ihr bewohnt._ Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige Mühle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche fait avec les premières lettres de l'épiphonème boche que voici: _Haupsache ist dass das England Klage kriegt._ Le principal, c'est que l'Angleterre soit battue.

Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur macabre décoration où se mêlait la funèbre craie sculptée, le pin, le bouleau et les inscriptions funéraires: _Sei getreu bis in dem Tod; Liewer düd as Slaw; Kein Schönr'er Tod ist auf der Welt als wer vor'm Feind erschlagen,_ etc.

O souvenirs de la Champagne pouilleuse!

Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la côte 196, vue du Balcon?

Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour avant la guerre!

Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour et de sa fille.

Région où la vie est dure, mais le courage, l'esprit de sacrifice, l'entrain y sont d'autant plus grands.

Qui regardera, après la guerre, sans émotion, pointer le bouton rose de l'euphorbe verruquée ou s'étaler les spatules de la pimprenelle à saveur de concombre?

Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser quelque débris d'obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières où, chaque fois qu'il en avait l'occasion, Louis Derôme allait errer, redressant les croix, méditant sur cette activité étrange qui a poussé et poussera toujours les hommes à s'entretuer quand un peu de charité et moins d'avidité suffiraient à assurer la paix éternelle.

Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantaléon, fête patronale de Mesnil-les-Hurlus, où se trouvaient nos positions, les canonniers de ma batterie restaurèrent une tradition qui s'était perdue, je crois, depuis 1875. C'est le jeu de la roue, tradition de l'endroit. Louis Derôme, dont le bataillon était au demi-repos de ce côté, assista à la fête et nous nous promenâmes ensemble dans ce village dont il ne reste d'intact dans les décombres de l'église que la cloche chue du clocher, mais demeurée entière; plus de maisons, partant plus d'habitants.

Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline et les artiflots s'amusèrent comme des gosses et je crois bien que vers la fin des grivetons de la biffe se mêlèrent à ce jeu qui avait autrefois un but matrimonial.

Grièvement blessé enfin, transporté d'ambulance en Hôpital auxiliaire, Louis Derôme arriva un matin au Val-de-Grâce et, dès ses premières sorties, il constata que Paris ne l'étonnait plus comme lors de sa permission; il rencontra Corail qu'il avait aperçue une fois avant la guerre, car elle était, depuis le mois de décembre 1913, l'amie d'un de ses amis qui avait été tué à la guerre. C'est pourquoi ils se lièrent et elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour ainsi dire sa vie d'avant la guerre.

Dans le milieu de poètes et de peintres qu'ils fréquentaient, milieu où l'on n'est pas toujours enclin à la bonté, mais où l'on est toujours sensible, une anecdote émouvante remuait alors les coeurs, c'est une anecdote de guerre et cependant ce n'est pas une anecdote militaire. Elle m'a été racontée par le héros lui-même. Il m'a prié de taire son nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m'incline devant son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet d'authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie contemporaine.

Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d'un village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor transfigurateur de l'Art.

Le peintre A... D... avait obtenu d'aller peindre dans la zone des armées les vues pittoresques des ruines de la guerre.

Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant qu'il approchait du village où il était né, son coeur battait très fort.

Il avait vu un grand nombre de villages que l'artillerie et l'incendie ont ruinés. Les uns sont réduits à l'état de squelettes; il ne reste que quelques murs. Quelquefois l'église est presque intacte. Le plus souvent le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l'aspect grandiose des ruines antiques. Malgré l'horreur qu'elles représentent, on est forcé d'en admirer la beauté, que dis-je? la pureté.

Dans les villes du front, la guerre n'a causé que des dégâts dont l'apparence sinistre ne peut que serrer le coeur. Il n'y a que des démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d'une grandeur touchante, d'une délicatesse à pleurer.

A... D... avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était sensible et chacune des ruines qu'il avait vues avait éveillé en lui un sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice un profond respect artistique.

Voyageant à pied, comme les paysagistes d'autrefois, il goûtait pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée d'automne, le charme d'un paysage qu'il s'étonnait de ne plus reconnaître.

En effet, il approchait du village natal. Cette région qu'il parcourait et où son enfance s'était écoulée tout entière, lui était familière entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine.

Partout s'enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement entretenues. C'étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres des boqueteaux.

Et A... D... admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d'une contrée, qu'on peut se demander si, pour un grand nombre de ces villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur artistique.

Elle était souvent très grande, mais, en l'état des réflexions du peintre A... D..., restait entièrement hors de la question.

C'est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant.

La raison l'incitait à moraliser et, sans que l'esthétique y perdît ses droits, il s'attachait à deviner les conséquences de ce qu'il voyait.

Un Provençal, un Breton eussent tenu d'autres raisonnements selon une autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans la haute civilisation française explique comment la France peut si bien remplir son admirable mission. C'est elle qui, depuis la ruine de l'antiquité, joue vis-à-vis de l'humanité le rôle qu'ont joué avant elle la Grèce et puis Rome.

Voilà donc A... D... s'approchant de son village natal par des routes inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de ravitaillement. Les trous d'obus ici et là sont bien faits, bien ronds et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des avions, sentinelles aériennes, semblent des abeilles qui butinent sur les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A... D... sent alors tout le charme de cette fraîche matinée d'automne et, tout à coup, au tournant d'un coteau, apparaît le village natal.

Est-ce lui? Rien n'est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître. Où est le fin clocher? Où sont les vergers qui l'entouraient jadis et qui, au printemps, le ceignaient d'une guirlande fleurie? Où est le petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se mirait dans l'étang? Où est l'usine dont la haute cheminée était ce que le XIXe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en fait d'architecture? Pas de doute cependant, voici l'étang et quelques pans de murs, restes du château; voici le cimetière qui paraît s'être agrandi; voici les ruines de l'église; voici la maison natale d'A... D... La voici entre d'autres maisons semblables; de chacune d'elles, il reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et des blessures...

Mais, Dieu! que ces ruines sont vivantes! Les décombres ont été déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un bivouac s'est établi, dans des gourbis, et sur l'un d'eux, A... D... reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison natale.

Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec joie. L'inspiration l'anime, jamais aucune ruine ne l'a transporté à ce point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin. Il n'a de cesse qu'il soit complet. Tout y est. Voici à droite le cimetière grand comme celui d'une petite ville. A gauche ce sont les baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe à l'ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur la grande place où n'aboutissaient autrefois que des chemins mal entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives.

Et, le dessin achevé, A... D... contemple son ouvrage avec étonnement.

Est-ce bien son village ruiné qu'il a dessiné?

Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s'est transfiguré; il est plus grand, plus beau qu'auparavant, qu'au temps de son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l'aspect de maisons bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château, de la haute cheminée et du clocher, tandis qu'il n'apparaît de l'église qu'une partie de la nef encore intacte.

Le village d'A... D... c'est maintenant une petite ville desservie par de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris l'importance d'un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en ruines.

A... D... m'a raconté qu'il regarda longtemps avec un attendrissement sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son cahier et ses crayons, il se mit en route et s'éloigna de son village natal où il n'était point entré. Il marcha et, lorsqu'il eut gravi la petite côte qui se dirige vers l'ouest, il s'arrêta, se tourna et contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut toute la tristesse, toute l'horreur. Il ne vit plus les routes neuves, ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L'église était sans toit et sans clocher, l'usine sans cheminée; du château et des maisons, il ne restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son coeur se serra et il se mit à pleurer.

Voilà le tableau tel qu'il m'a été décrit par A... D...; mais je ne peux rendre l'accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de cette transfiguration merveilleuse.

J'ai vu le dessin miraculeux, il est d'une beauté touchante, mais il faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l'avenir, comme l'eut le peintre A... D... devant les ruines de son village natal. Il faudrait que dans tous les esprits s'accomplit le miracle patriotique de la double vue.

Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques: il faut les apercevoir dès aujourd'hui afin de pouvoir les réaliser.

C'est devant ce dessin, exposé rue de Penthièvre, dans «les salons de Couture» (c'est bien l'expression qui convient) de Mme Bougard, que Pablo Canouris, Elvire, Moïse Deléchelle, le fantaisiste sergent du Pont-Euxin, la jolie rousse Corail, écoutaient Anatole de Saintariste leur dire les réflexions qui lui venaient en contemplant ce chef-d'oeuvre.

«J'en suis touché à l'extrême, disait-il, car rien ne m'émeut comme de découvrir les traces de ce qui se prépare de grand dans les âmes de mes compatriotes.

«Il faut faire place nette pour une nouvelle France à la fois jalouse de ses traditions et extrêmement audacieuse dans ce qui concerne le progrès. C'est pourquoi les ruines m'émeuvent à la façon dont elles peuvent émouvoir dans ce dessin: j'aperçois déjà ce qui les remplacera. Et les morts, pour émouvantes qu'elles soient, évoquent pour moi le prochain repeuplement de la France. Il faut que dans cinquante ans elle soit devenue une nation de cent millions d'habitants.

«Instituez le mormonisme, réplique l'Ovide d'imitation, et que chaque homme fasse des enfants à plusieurs femmes.»

Et Pablo Canouris disait à Elvire:

«Du moment que Nicolas est parti et que tu es ma maîtresse, il n'y a plus de raison que tu restes chez lui. Viens chez moi.»

Mais Elvire, dont les yeux pétillaient de malice, pensait que son amie Mavise l'attendait chez elle et, tout en serrant le bras de Pablo Canouris, elle pensait à des caresses d'une douceur infinie, non celles qu'elle aurait pu recevoir, mais bien les caresses qu'elle savait donner et qui ne pouvaient toucher qu'un coeur de femme.

On revint à pied vers Montparnasse en chantant:

C'est la fille à la Fatma, Qui habite à la Casbah Au fond de l'Algérie Elle n'est pas jolie, jolie, Mais dans tout le pays Tous les sidis l'envient.

Et l'on ne s'arrêta qu'un instant devant une de ces anciennes constructions de bois qui depuis si longtemps déjà marquent l'emplacement d'un chantier du Métro ou du Nord-Sud pour écouter cette histoire que raconta Moïse Deléchelle, après avoir caressé tendrement le cou de l'Ovide de contrefaçon:

«On pense généralement, dit Moïse, en imitant à ravir le ton prétentieux des professeurs mondains, leur mine et leurs gestes, on pense généralement que les Anglais sont les gens les plus flegmatiques du monde. C'est une erreur et l'histoire authentique suivante, dont on n'a point parlé, bien qu'elle soit extraordinaire, montre assez que certains Français et même des Parisiens rendraient des points aux insulaires les plus froids.

«Le 1er janvier 1907, à dix heures du matin, M. Ludovic Pandevin, mon oncle, puisqu'il a épousé la soeur de ma mère, mais qui est aussi un riche négociant du Sentier, étant sorti de son opulente demeure située avenue du Bois de Boulogne, prenait un fiacre, près de l'Etoile.

«--A la gare Saint-Lazare, grandes lignes, dit-il au cocher, et un peu vite, je dois prendre le train du Havre.

«M. Pandevin allait à New-York pour affaires et n'emportait qu'une petite valise. L'heure pressait et le fiacre arriva à la gare quelques minutes à peine avant le temps indiqué sur l'horaire pour le départ du train.

«M. Pandevin tendit au cocher un billet de mille francs, mais l'automédon n'avait pas de monnaie.

«--Attendez-moi, dit le négociant, donnez-moi votre numéro, je vais revenir.»

«Il laissa sa valise dans la voiture et alla prendre son billet. Mais voyant alors qu'il s'en fallait d'une minute que le temps indiqué sur l'horaire pour le départ du train fût accompli, M. Pandevin pensa:

«--Ce cocher a ma valise et des papiers qui après tout ne me sont pas indispensables. Il attendra, trouvera mon adresse sur la valise et se fera payer chez moi.»

«Et il s'en fut prendre son train qui ne partit que deux heures plus tard, car il y a belle lurette que les horaires ne sont plus respectés. Au Havre, il prit le bateau pour l'Amérique et ne pensa plus au cocher.

«Celui-ci attendit patiemment son client et se dit au bout de vingt minutes: «Ce n'est plus à la course, c'est à l'heure.»

«Puis il se remit à attendre philosophiquement.

«A midi, il se fit apporter à déjeuner par un camelot, descendit pour manger et, de crainte que l'on emportât sa valise, la serra dans son coffre sous le siège. Le soir il dîna comme il avait déjeuné, donna le picotin à son cheval et continua d'attendre jusqu'au dernier train, après minuit.

«Alors il secoua les rênes sur cocotte et sortit de la cour du Havre sans témoigner d'humeur ni d'impatience.

«Il s'arrêta devant le chantier du Nord-Sud qui s'élevait à cette époque devant la gare Saint-Lazare, descendit de son siège et ouvrit la porte de cette singulière construction de bois que les Parisiens ont admirée pendant de longues années et dont les nombreuses répliques ornent encore certains points privilégiés de la capitale. Prenant son cheval par la bride, le cocher dont je parle et duquel il est juste que la postérité connaisse le nom, Evariste Roudiol, propriétaire d'un hongre et de la voiture de place nº 20364, remisa le tout dans le chantier couvert qui, somme toute, constituait une demeure assez confortable et située en plein centre de Paris. Il y avait là de la paille dont il fit litière pour son cheval qu'il détela et lui-même dormit commodément dans la voiture, bien enveloppé de couvertures, quoique la nuit, malgré la saison, ne fut pas trop froide.

«A cinq heures il fut sur pied, battit la semelle, agita ses bras horizontalement et vigoureusement pour se réchauffer, attela, et laissa l'équipage dans le chantier couvert, car un fiacre ne peut entrer dans la cour du Havre s'il n'a point de voyageurs.

«Et le cocher Evariste Roudiol fut se poster à l'entrée de la gare, à l'endroit même où son client l'avait quitté la veille. Vers sept heures, il alla prendre un café au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre, il écrivit à sa femme un bleu qu'il fit porter à la poste par un garçon et fut se remettre en observation.

«Vers midi, Mme Roudiol fit apporter à son mari un ameublement sommaire, avec de la paille, du foin et de l'avoine pour le cheval qui semblait fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces allées et venues parurent insolites aux passants. Ils n'avaient jamais vu aucun ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout était naturel et que, sans doute, on avait installé là un gardien pour empêcher les sabotages d'une part et, de l'autre, tout travail intempestif aussi bien qu'inusité.

«Et une vie délicieuse commença pour l'homme et pour le cheval qui prenait de l'embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour en surveillant l'arrivée des voyageurs.

«Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie à son mari qu'elle quitta vers le milieu de l'automne quand la bise fut venue...

«Des années passèrent sans que rien interrompît la vie paisible que menaient l'homme et la bête, singuliers Robinsons d'un des quartiers les plus animés de Paris.

«De temps à autre, pour donner un peu d'exercice à Cocotte, le cocher priait un passant de monter dans la voiture afin de pénétrer dans la cour du Havre. Là, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdît de vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse écriture appliquée, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux carnet crasseux et gauchi.

«Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout à quatre heures du matin, pansa son cheval, l'attela, et, vers huit heures, voyant que le temps était beau, se dit qu'il fallait en profiter.

«Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre où, après quelques évolutions, il alla se placer près de la sortie des grandes lignes...

«A neuf heures, un monsieur parut et s'arrêta comme pour chercher quelqu'un. Mais le cocher avait reconnu son client:

«--Voilà, bourgeois! lui cria-t-il en sautant à bas de son siège.

«--C'est vous? dit M. Pandevin, attendez! Et il tira son portefeuille où il prit un bulletin.

«--C'est bien cela, dit-il, 20364. Combien vous dois-je?

«--Cinquante-six mille trois cent vingt-deux francs, répondit le cocher, et vingt-cinq centimes pour le colis.

«M. Pandevin vérifia le calcul: trois ans moins une heure à deux francs l'heure, tarif de jour, et deux francs cinquante l'heure, tarif de nuit, en modifiant les totaux quotidiens selon les horaires d'hiver ou d'été et sans oublier d'ajouter une journée pour l'année bissextile 1908.

«--C'est juste, observa M. Pandevin, voilà votre dû.» Et il lui donna 56.322 fr. 50, car il comptait vingt-cinq centimes pour le pourboire.

«Roudiol serra le tout dans son grand porte-monnaie.

«--Maintenant, chez moi!» dit M. Pandevin qui, après avoir donné son adresse, monta dans la voiture.

«Et, quand ils furent arrivés à destination, il donna au cocher un franc soixante-quinze pour la course.»

«Cette merveilleuse patience, qui est aussi bien française que britannique, et avec laquelle les Allemands n'avaient pas compté, a permis à cette guerre invétérée de durer. Mais le beau de l'histoire, c'est qu'aujourd'hui ni mon oncle Pandevin, ni l'ancien cocher Roudiol ne sont au front; ils fabriquent des munitions. C'est Roudiol qui est allé proposer l'affaire à son ancien client.

«Je vous promets qu'ils ne s'embêtent pas et que, la guerre finie, ils pourront affronter la vie chère.»

Après quoi, à Montparnasse, chacun s'en alla avec sa chacune et en route.

Anatole demanda à Corail:

«--Tu n'avais jamais trompé Hyacinthe avant moi, c'est-à-dire avant sa mort?

«--Mais si, répondit Corail.

«--Il l'a su? demanda Anatole avec une souffrance indicible.

«--Il s'en est bien douté, répondit Corail, et il en était navré.

«--Avec qui, dit Anatole, tandis que des larmes venaient au bord de ses paupières.

«--Avec un juif, répondit Corail, il était du ...e d'artillerie, mais il s'est arrangé pour ne jamais partir au front. Il ne couchait même pas à la caserne à Nanterre et avait loué une petite villa.

«Durant les huit premiers mois de la guerre, je n'avais jamais trompé Hyacinthe. J'avais une petite amie, Geneviève, avec qui je sortais et allais souvent à Nanterre où était son ami. René, c'est le juif, me vit et me suivit jusque dans le train qui nous ramenait à Paris. Dans le wagon il nous fit tellement rire que nous ne pûmes faire autrement que de lier conversation avec lui. Cela se fit vite. Je ne l'aimais pas, mais il était si amusant et je m'ennuyais tellement. Plus tard, un jour que je me disputais avec lui, je lui tordis si fort la main que je lui cassai le petit doigt. Il parvint à faire croire qu'il se l'était cassé en service commandé et réussit à se faire réformer.