La femme assise

Part 6

Chapter 63,888 wordsPublic domain

«Puis, dans la demeure du Prophète où il l'avait recueillie, ç'avait été une crise de larmes et de désespoir. Elle criait qu'elle voulait retourner à Paris, qu'elle ne savait pas ce qu'elle était venue faire dans ce pays. Et le prophète avait commis le soin de la consoler à quelques-unes de ses femmes, les épouses nº 8, nº 11, nº 19 et nº 20, et elle leur parlait avec un accent détestable, en se servant du peu d'anglais qu'elle avait appris sur le vaisseau, disant qu'elle ne pourrait jamais vivre avec d'autres femmes, qu'elle croyait à la Vierge et au bon Dieu, mais qu'ici elle voyait bien qu'elle se trouvait au milieu de païens; qu'en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans un pays sauvage, perdu au fin fond des déserts, qu'elle s'était laissée persuader par M. Taylor qui n'était qu'un hypocrite avec sa mine de saint homme et faisant un joli métier, à chercher des femmes pour les Américains; et elle en disait de toutes les couleurs à l'adresse du Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant littéralement le terme d'argot en anglais de telle façon que cela ne voulait plus rien dire et l'épouse nº 19 riait à se tordre en écoutant ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces invectives, tandis que mesdames nº 8, nº 11 et nº 20 avaient l'air consterné. Puis, Paméla Monsenergues parla de ses amants et du dernier, Adolphe, qui avait une douillette doublée de satin crème et qui l'avait quittée pour se mettre avec une actrice, une femme qui n'était plus jeune. Pour elle, Paméla, elle ne l'avait jamais aimé, cet Adolphe, mais il était blagueur et l'amusait et elle s'ennuyait un peu de lui, lorsque Taylor l'avait rencontrée sur les boulevards, le 4 décembre, et elle avait fait la plus grosse bêtise de sa vie: aller en Amérique. Elle la devait aussi à son père qui voyait toujours en bien ce qui se passait hors de France.

«Ah! non! plus de déserts, de campements, d'Indiens, plus de Dieux, plus d'Esprits, plus de harems! Comment faites-vous donc pour vous entendre toutes? Non, l'Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la Porte Maillot.

«Et elle pleurait, s'essuyant les yeux d'une main et de l'autre caressant un mouton des montagnes, semblable à un petit daim qui, privé, lui léchait gentiment le bras. Et les épouses nº 8, nº 11 et nº 20 laissant madame nº 19 rire à son aise, s'efforcèrent de détruire les mauvaises dispositions de la Française. Elles la flattaient, lui faisant des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches à la pagode, lui disant qu'elle était jolie et que les larmes l'enlaidissaient, lui vantant la vie de famille dans l'Utah, mettant en valeur le luxe dont elles disposaient et ajoutant qu'elle jouirait d'un luxe semblable si elle se décidait à écouter les propositions de Lubel Perciman à qui le Prophète l'avait destinée.

«--Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n'avoir plus de sujet de jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son époux la trompe hors de chez soi. Il a à la maison une félicité variée qui garantit contre la satiété. Et s'il cesse de l'aimer, qu'importe, l'amour charnel n'est pas immortel, tandis que l'amour conjugal est éternel. Elle demeure au foyer, respectée, aimée, sinon adorée, et son autorité domestique s'accroît, tandis que les plaisirs de la chair sont le lot des nouvelles épouses que l'époux amène à son foyer.

«Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent penser qu'à la coquetterie pour retenir un époux, un amant et souvent y sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut retenir le mari, une autre épouse est là qui l'attire et le retient au foyer conjugal et c'est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui se produit toujours, la délaissée redevient la favorite. Tous les jeux de l'Amour divertissent le foyer mormon et l'on n'a que rarement à y déplorer comme ailleurs que la fougue virile, dépassant les bornes permises, aille s'ébrouer dans un domaine dont l'accès est interdit.

«Pareillement la pluralité des épouses les maintient dans la réserve nécessaire au beau sexe, chacune d'elles ne se souciant point de se déconsidérer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la quittant guère, ne lui donnent pas d'occasion (pas plus qu'elles n'en trouvent elles-mêmes) de rompre la foi conjugale.

«Et peu à peu ces discours firent de l'impression sur l'esprit de Paméla. Elle se laissa aller à ces raisonnements sans cependant les prendre au pied de la lettre. L'épouse nº 19 lui souriait en dessous, haussait les épaules, mais ne se mêlait point de catéchiser et, pendant que les autres parlaient, elle se mettait à la fenêtre et son visage s'attristait comme si elle avait attendu quelqu'un qui ne venait jamais. Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se moquer de ce qu'on disait et proposait qu'on prît du thé avec de la crème et des crêpes soufflées.

«Et parfois le prophète traversait la salle, majestueux et silencieux.

«Pendant ce temps, Lubel Perciman n'arrêtait point ses démarches, et chaque matin Paméla recevait un bouquet de fleurs rares qu'il lui envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins précieux ornés de petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les épouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le thé et toutes ces femmes, de différentes nationalités, vantèrent la vie qu'elles menaient, la galanterie de leur époux, sa force, son intelligence, sa nature aimante et ses richesses, au point que Paméla fut charmée de les entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, élégamment vêtu, avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agréa sa demande, pensant:

«--Après tout, un riche mariage est une occasion qu'il faut saisir quand elle se présente et je n'en trouverai pas autant à Paris; ces gens ont peut-être raison.»

«Elle exigea cependant que le mariage serait scellé après qu'elle aurait eu le temps de se procurer une robe blanche qu'elle coupa et cousit elle-même avec l'aide des épouses du Prophète. Elle n'osa pas demander de fleur d'oranger parce qu'elle n'y avait plus droit, pensait-elle, mais, le jour de la cérémonie, elle se fit couronner de roses blanches et se para d'un collier que son fiancé lui donna et qui était composé de perles énormes, comme celles que les Romaines appelèrent unions à partir de la guerre de Jugurtha.

«Et pendant la cérémonie du scellement son coeur était triste jusqu'à la mort, de nostalgie et d'anxiété; elle se comparait involontairement à ces rivières qu'elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et dans l'Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents. Elle ressentait mille tristesses au fond d'elle-même et les cérémonies insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine.

«Une voiture devait amener les époux au logis et il se trouva qu'au moment où Lubel Perciman aidait Paméla à franchir le marchepied, un cavalier passa près d'eux, au pas d'une jument noire qu'il montait, et lui-même était vêtu d'une longue tunique blanche, et sur son visage masqué, elle reconnut le loup vert et les larmes d'or des Danites. Sa tiare immaculée lui donnait un aspect imposant. Et le coeur de Paméla battit plus fort, elle pensa: «Voilà celui que j'aurais dû épouser. Il est beau et mystérieux, tandis que mon Lubel a l'air d'un négociant parvenu avec sa barbe en collier.» Et des idées d'adultère, de fuite lui traversèrent l'esprit. Elle souhaita que le Danite la prît en croupe et l'emportât dans un autre pays, puis elle pensa à la réputation terrible des Danites et, frissonnante, elle se serra contre son mari qui la regardait à peine et ne disait pas un mot. Et quand elle fut à sa nouvelle demeure, en pénétrant dans le salon, elle vit les quatorze femmes debout pour la recevoir et, comme elles étaient rangées de front au centre de la pièce, elle éclata de rire, pensant:

«Il n'y a pas à dire, mon foyer conjugal a un drôle d'air, il ne manque que la négresse.»

«Le fait est, dit Elvire, tandis que M. Mahner humait une prise, le fait est que ce n'était pas ordinaire. J'ai vu des choses bien singulières en Russie, et mon premier amant, Georges, m'en a fait voir ici de toutes les couleurs, mais je n'ai jamais vu un harem. Ça ne doit pas être ordinaire! Peut-être qu'après tout ce n'est pas embêtant de vivre dans un harem lorsque comme moi on ne déteste pas les femmes.»

«Vous goûterez peut-être à cette vie après la guerre, dit le factice Ovide du Pont-Euxin; mais, j'y pense, si le récit de mon grand-oncle pose le problème, nos institutions et nos moeurs européennes lui donnent d'avance une solution négative.»

VI

«O gens d'un pays où rien ne change, dit sentencieusement Otto Mahner, que celui qui n'est pas polygame en Europe jette la première pierre aux mormons!»

Et, après avoir reniflé une nouvelle prise, il reprit le cours de son récit:

«Avec ce son de parchemin remué qui signale l'approche des serpents à sonnettes, les quinze femmes de l'elder Lubel Perciman, décolletées, vêtues en robes de moire à volants, sortirent de leur jardin, se concertèrent un instant au carrefour où était située leur demeure, près de la maison d'Orson Spencer, à l'angle Nord-Ouest où se croisent la rue de la Maison du Concile et la rue de l'Emigration.

«Parmi les quinze épouses, on distinguait facilement les quatre Américaines à leurs chevelures énormes où se combinaient avec de faux cheveux en quantité étonnante, les leurs qu'elles avaient fort beaux et elles se poudraient immodérément le visage, le cou, la poitrine, les bras, avec de la poudre d'amidon. Les cinq épouses anglaises portaient royalement les diadèmes de leurs chevelures d'or rose dont les teintes d'aurore à peine différentes l'une de l'autre faisaient ressembler ces femmes, parfaitement blanches, à cinq cierges allumés.

«Les deux épouses danoises, la Russe et la Hollandaise se faisaient d'épais chignons avec les lourdes nattes de leurs cheveux, tandis que les cheveux noirs de l'Irlandaise en molles torsades faisaient ressortir la blancheur animée de son visage. Et la Française Paméla avait seule des cheveux châtains comme le pelage d'une loutre.

«Elles s'en allaient ainsi toutes quinze par les rues de la nouvelle cité où les boutiques étaient fermées parce que ce 29 septembre 1852 était un jour de grande fête, celle où Brigham le Prophète proclamait au peuple mormon la révélation sur la polygamie. Les portes étaient closes, mais les vitrines laissaient voir des étalages disposés avec soin et avec un goût barbare pour la décoration.

«Le photographe Marsenne Cannon avait exposé des daguerréotypes des principaux personnages du mormonisme et de leurs épouses.

«William Hennefer le barbier, qui tenait en même temps un restaurant, avait construit avec des bouteilles de vin américain, de Catawba et d'Isabella et aussi de Champagne et de Porto, en pains de savons blancs, roses et verts, en flacons d'eau de Cologne, en boîtes de conserves, un bizarre édifice qui représentait le temple bâti par les mormons à Nauvoo. Dans la boutique de William Nixon, c'était d'énormes amas de grains de froment ou de maïs, de pommes de terre, de melons qui étonnaient dans cette ville élevée dans un désert aride.

«Chez John and Enoch Roese, épiciers, c'étaient des pyramides en boîtes de conserves d'huîtres, en pots de confitures entre lesquels s'étalaient des vêtements de cuir de daim, des cordages, des armes et des munitions, des boucauts de sucre, des caisses de tabac, des barils de porc, de farine, des sacs de café. C'étaient des boutiques de modes avec la mention _Modes de Paris et du Déseret_. C'étaient encore dans Main Street des libraires, des crémiers, le grand hôtel de l'Utah tenu par un Piémontais qui était aussi dentiste, épicier et maquignon et devant sa maison il avait attaché à des piquets toutes ses mules. Elles se tenaient toutes là, bêtes précieuses pour ceux qui voyagent à travers les monts et les déserts, les unes noires, les yeux limpides et expressifs, hautes comme des juments, d'autres petites, vives, gracieuses et que l'on comparait si volontairement à de grandes souris. On les avait coiffées de petites ruches, ce qui est un des symboles du mormonisme et, chaque fois qu'un cheval passait dans la rue ou dans les rues voisines, ces mules s'efforçaient de rompre la longe pour le suivre et elles étaient si nombreuses que l'on n'avait pu les faire tenir toutes devant l'hôtel et qu'il y en avait jusque devant les boutiques de James Needham, de Georges P. Bourne, de John Chillett, le fourreur qui, taillant du bois, causait sur le pas de sa porte avec un chasseur qui parlait des pays qu'il avait parcourus, des régions de la rivière Rouge, le Tennesse et l'Arkansas. Et partout sur les boutiques, sur les maisons, sur le Museum, sur le Tabernacle, sur la maison d'Eudore, sur la maison du lion avec son portique, c'étaient, gravés ou peints, la ruche symbolique ou encore le nom révélé de Déseret et toujours l'«oeil qui voit tout», entouré de rayons, emblème sacré des Saints-du-dernier-jour.

«Et les quinze femmes de l'Elder Lubel Perciman arrivèrent ainsi devant le Tabernacle de la théocratie mormonne où venait de s'achever la cérémonie pendant laquelle le Prophète avait proclamé aux Saints et à l'univers entier le dogme de la polygynie. Et pour donner plus de majesté encore à cette consécration de la puissance virile, une procession rituelle sortait du Tabernacle pour faire le tour de la cité.

«En tête marchaient, portant la truelle et l'équerre, les pontifes qui avaient jeté des arcs sur le Jourdain de la Terre Promise américaine et derrière, portant les mêmes insignes emblématiques, venaient les sculpteurs, les architectes et les maçons, occupés à édifier le temple.

«Puis, traîné par des boeufs que menaient cinq jeunes squaws aux longs cils, aux cheveux noirs plats et luisants qui leur cachaient à demi le visage, drapées dans un manteau à liseré jaune, ornées de colliers où se mêlaient des griffes, des turqueries, des coquillages marins, des pendants de poterie et un sac de médecine brodé de perles, venait un chariot sur lequel était une cage énorme où treize aigles noirs, figurant les treize états originaires, battaient des ailes, tandis que les Indiennes, avec des voix dont les intonations étaient exquises, chantaient en leur langage.

«Derrière ce char, exécutant leurs sonneries martiales, marchaient les trompettes de la milice que précédait le porte-étendard et que suivaient une bande de musiciens vêtus à la mexicaine et coiffés de larges chapeaux pointus; ils jouaient du fifre, de la clarinette et du hautbois et leur musique alternait avec le son des trompettes, les cuivres de la fanfare du Sicilien Ballo et les voix des chanteurs qui venaient ensuite, vêtus en pionniers et portant des sachets indiens.

«Puis, en bon ordre, commandé par le capitaine Pettigrew, marchait un détachement de miliciens mormons, entourant quatre esclaves noirs qui portaient une grande ruche symbolisant le territoire d'Utah et rappelant le nom révélé de Déseret ou pays de la petite abeille.

«A ce moment un nègre missourien, arrivé le matin même, poussant une brouette, accompagné d'un trappeur du Michigan venu pour tendre des pièges sur la rivière du Jourdain et aux bords du lac Utah, bouscula les quinze épouses de l'Elder Lubel Perciman. Ce nègre à chemise bleue, à l'oeil calme, trompetait sa marchandise à travers la ville et s'arrêtait parfois pour danser la gigue devant les demeures qui lui paraissaient opulentes, repoussait avec violence ces femmes en vêtements de soirée qui se trouvaient sur son passage et, tandis que toutes se garaient, les Américaines poussaient des cris de courroux et, vite revenues de leur premier mouvement de crainte, tombèrent sur l'importun à coups d'éventails. Et lui qui voulait parler au Prophète qui arrivait à son rang dans le cortège auprès du patriarche et parmi les Apôtres, fit un faux pas et tomba devant la troupe auguste.

«Le président s'arrêta et avec lui le cortège tout entier et, tandis que se prolongeaient les sonneries de trompettes, le nègre criait:

«--J'ai vu d'un ciel orange Christ-Adam descendre avec ses femmes et des dieux à l'infini traversaient les espaces pour annoncer la rédemption des noirs.»

«Mais Brigham Young demanda à son voisin Kimball qui riait bruyamment:

«--Quel esprit maudit et menteur habite pour ses péchés au tabernacle de ce nègre?»

«Et de la troupe des Septante qui venait ensuite sortirent quatre hommes qui prirent à la Française Paméla, sans la demander, l'écharpe qu'elle avait posée sur son bras; ils tordirent cette bande de soie comme un cordage, firent un noeud coulant qu'ils lancèrent par-dessus une grosse branche de mûrier qui bordait la rue et, saisissant le nègre qui se débattait et criait désespérément:

«--C'est moi Esu Caudland, un fils du Missouri»

ou encore:

«--Je suis un Yankee!»

«Ils le pendirent aux applaudissements de tous ceux qui assistaient à ce spectacle et aux rires en cascades des Américaines dont les yeux brillaient de la joie qu'elles éprouvaient à avoir été promptement vengées.

«Le pendu se débattait encore, ses pieds dansant la gigue avec l'agilité à laquelle il les avait accoutumés et dans son visage sombre il semblait qu'il y eût à la place des yeux deux grands scorpions blancs qui marchaient l'un contre l'autre et la joie fut à son comble lorsque de la bouche du pendu un jet de salive étant sorti, un des musiciens de l'orchestre de Nauvoo, qui avait été baleinier, cria:

«--Elle souffle là!»

«comme fait, lorsqu'il aperçoit la baleine, le matelot qui interroge la mer du haut du mât.

«Puis, après les derniers soubresauts du nègre missourien, le cortège reprit sa marche devant le regard fixe du mort, rigide comme un mangeur d'opium.

«Avant tout passa un grand mannequin représentant une femme assise et couronnée d'étoiles et d'invisibles roues, dissimulées dans le socle, étaient poussées par deux hommes que l'on ne pouvait voir, tandis qu'un troisième faisait tourner la tête comme si elle avait appartenu à une femme vivante et, de temps en temps, le prodigieux simulacre parlait et c'était ces hommes qui criaient à l'intérieur de la machine:

«_Je suis la Démocratie de l'Amérique, terre des femmes grandes et des hommes turbulents qui procréeront des géants plus grands que les énormes séquoises!_»

«Puis ce furent le conseil des évêques et les collèges des prêtres inférieurs suivis de quelques Chamanes de race ute que suivait le char des Ecritures de la Presse où l'on avait entassé les papyrus d'Abraham, les manuscrits de la traduction du livre de Mormon par Joseph Smith, les premiers livres et les premiers journaux imprimés par les mormons, tandis que, menant les boeufs qui traînaient le char et l'entourant, marchaient les restes de la famille de Joseph Smith; sur le char, le patriarche, jeune homme qui s'y tenait les yeux fermés, portait dans un coffret d'argent l'urim et thummin, instrument divin de la clairvoyance.

«Une multitude de jeunes filles, vêtues de mousseline blanche, portaient des bannières aux couleurs des différentes nations du globe et, les suivant à dix mètres environ, M. Phelps marchait seul, les yeux baissés, et on le regardait avec terreur car le bruit courait que c'est lui qui figurait le diable aux cérémonies de l'endowment, il est de la dotation, et derrière venait une longue troupe d'enfants qui portaient des écriteaux avec des suscriptions en caractères de Mormons et ces enfants chantaient sur un ton qui rappelait parfois le rire de l'oie wa-wa et parfois encore, s'enflant soudain comme le son d'une trompette, leurs voix juvéniles évoquaient le cri du grand cygne du nord.

«Puis, en rangs pressés, précédant la foule des fidèles, s'avançaient, causant entre eux, les notables mormons. Lubel Perciman quitta les rangs et vint saluer ses épouses avec lesquelles il devait dîner chez Kimball où l'on devait donner la comédie, après quoi on danserait. Il s'approcha de Paméla, lui demanda si elle s'accoutumerait à la vie des mormons et il ajouta:

«--Vous savez, Paméla, que mes désirs ne sont pas encore accomplis. Je suis votre mari, mais n'ai point encore exercé les droits d'un époux. Respectant les scrupules que vous pouviez avoir, j'attendais que le Prophète eût proclamé la révélation touchant la polygynie. Désormais, la pluralité des épouses devient un de nos dogmes et c'est en toute sainteté que ce soir je m'unirai à vous.»

«Mais Paméla ne l'écoutait guère au moment où passaient, au pas de leurs chevaux, les Danites éblouissants de blancheur et ses yeux ne quittaient point celui qui marchait à leur tête et dont le masque un instant se tourna vers elle. Et, dans la foule qui regardait la procession s'écouler, il y avait quelques officiers fédéraux qui souriaient lorsque leurs yeux rencontraient les yeux de telle ou telle mormonne et Paméla vit que l'un d'eux se tournait constamment d'un côte où se tenait la troupe des épouses du Prophète. L'épouse nº 19 se tournait souvent vers l'officier et leurs yeux avaient la couleur du myrte mouillé. Ils étaient séparés par un groupe où se tenait un juif nommé Chéri de Mendoza, qui s'était incliné au moment où avaient passé, pompeusement disposés sur le char, les papyrus autographes d'Abraham. Il avait ensuite repris une vive discussion avec le chef ute Milopitz qui se tenait près de lui et qui lui répondait brièvement en un anglais guttural, sans f. à cause de l'impossibilité où sont les gens de sa race à prononcer cette consonne. L'Ute avait abordé Chéri de Mendoza en l'appelant mon frère et le juif, qui ne le connaissait pas, lui avait demandé la raison de cette familiarité.

«--Ne savez-vous pas, avait répondu l'Indien, qu'au témoignage des mormons, nous sommes de la même race.»

«Et Chéri de Mendoza avait réfléchi tête baissée pendant le passage des reliques d'Abraham.

«--Je vous crois, dit-il en relevant la tête. Il y a bien des analogies entre les coutumes rituelles de nos deux nations. D'autre part, le nom d'Ute, qui se prononce à peu près comme le mot qui désigne les Juifs en allemand, pourrait désigner une origine judaïque. Cependant, avouez que nos esprits ne se ressemblent guère, car s'il est vrai que l'esprit de la race, celui de la famille, l'esprit en un mot, des traditions nous anime, les malheurs qui ont atteint notre position parmi des races très différentes de la nôtre, nous ont donné une réelle facilité à comprendre, à utiliser toutes les nouveautés. Nous avons l'esprit pratique, non seulement pour les choses matérielles, mais aussi pour tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'âme. Vous, au contraire, si vous êtes attachés à des traditions, vous ne savez pas les conserver pures, c'est-à-dire vivantes et modernes. Vous êtes la plèbe des dix tribus, nous sommes les princes de la tribu royale de Jude. Cette différence explique l'abaissement où l'on vous voit, explique aussi notre génie qui est de dominer en accaparant les richesses et en judaïsant les rites et il s'en faut de peu que la judaïsation de tout le bassin de la Méditerranée ne soit un fait accompli. D'autre part, monsieur l'Ute, vous savez que j'ai ouvert dans Main Street une boutique de curiosités, d'antiquités, n'oubliez pas que je vous paierai un bon prix tout ce qu'il vous plaira de me vendre, car j'ai le placement de tous objets curieux ou archéologiques tels qu'armes, étoffes, cuirs, travaux en plumes, pierres gravées, sculptures, poteries, aussi bien chez les particuliers de l'Est que dans les musées d'Europe.»

«Et Chéri de Mendoza, qui était un bel exemple de la judaïsation, qu'il annonçait, attestait par toute sa personne qu'au sang israélite se mêlait en lui le sang nègre et le sang chinois.