La femme assise

Part 5

Chapter 53,513 wordsPublic domain

«Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je traversais à pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le lendemain et m'embauchant chaque fois que mes ressources étaient épuisées... Un jour, je travaillais pour le compte de l'ancien capitaine des suisses du roi de France Charles X, je pensais à mes frères, à mes femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait tourner le moulin et je trouvai une pépite. Je ne m'y trompai pas. J'en avais vu chez un changeur de Frisco. J'ai caché ma découverte pendant plusieurs semaines, puis tout s'est su, mais je m'étais enrichi pendant ce temps et c'est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je fus l'instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la prophétie de Joseph Smith, quand il prédit que les billets qu'il avait émis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l'or. C'est moi qui ai trouvé tout l'or de notre monnaie, la plus précieuse qui soit, puisqu'elle est en or pur. Et aucun mormon n'a plus droit aujourd'hui d'être chercheur d'or.» Et les pépites sacrées qu'il portait sur soi lui donnaient un aspect sauvage.

Dans l'autre assemblée se mêlaient des gentils qui habitaient la ville mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les races: des Américains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y avait en outre des nègres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaïens et des Japonais. C'étaient des familles entières de monogames, des trappeurs, des batteurs d'estrade, des despérados de la frontière mexicaine, des missionnaires catholiques et de diverses sectes, des déserteurs de diverses marines européennes, échappés pendant une escale en Californie, attirés par la prospérité de la nouvelle ville. Hommes et femmes regardaient avec une sorte de mépris l'assemblée des mormons et le campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines d'affectation, avec des gestes maniérés, avec de grands airs, une démarche noble et aisée, une troupe d'histrions qui devait jouer le soir au théâtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui marchait en tête, avait une robe à traîne que portait derrière elle le directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de forme. Elle souriait aux jeunes filles et, à coups d'éventails, écartait les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle s'arrêta lorsque ses camarades, acteurs et actrices, à l'aide de grands cris et de longues déclamations, l'eurent détournée d'aller s'égarer devant les assemblées parmi les cortèges d'épouses qui ne cessaient d'arriver.

«C'étaient les femmes de l'Elder Lubel Perciman. Elles étaient au nombre de quatorze, toutes vêtues de robes en faille noire avec des volants de dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se distinguaient par leur prénom, c'étaient encore les épouses du Lion du Seigneur, le prophète Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dépassé la trentaine, ayant l'une trente-huit ans et l'autre cinquante-quatre ans. On les distinguait par des numéros d'ordre et l'épouse nº 19, qui avait vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnément du côté des Danites. Elles étaient toutes très élégantes et portaient des bijoux de prix. C'était aussi la troupe sévèrement habillée des vingt-deux femmes du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises traînaient dans la poussière, elles étaient coiffées de grands chapeaux de feutre noir sans ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus très bas tandis que, très larges et recourbées devant et derrière, les ailes s'étrécissaient sur les côtés. Il y avait le cortège des onze femmes du Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L'une portait un vêtement de laine rouge, c'était une mère, deux avaient des robes de soie puce, deux autres avaient des jupes de toile blanche empesée avec des canezous jaunes à bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue, qui verte, avec un grand noeud écossais à rayures jaunes, noires et rouges sur le derrière, la dernière enfin avait une robe en soie de couleurs changeantes, à taille courte; leurs cheveux étaient épars et elles portaient sur la tête de petits diadèmes indiens en plumes blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari précédé de leur nom paternel. Toutes onze étaient enceintes et leur grossesse à toutes paraissait avancée; leurs ventres énormes se balançaient devant elles et leur donnaient une noble apparence.

«D'autres troupes de femmes se pressaient derrière elles. Comme des rivières houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant partout où les regards des émigrantes pouvaient se porter on ne voyait plus que des femmes et presque toutes étaient enceintes. Elles étaient si nombreuses que l'on n'apercevait plus derrière elles ni l'assemblée des mormons, ni celle des gentils. Et, peu à peu, il y eut tellement de ces femmes enceintes qu'il parût n'y avoir sur la place de l'Union que leurs ventres énormes qui remuaient comme les petites vagues d'un lac sur lequel flottaient comme des bouchons de petites têtes aux visages enlaidis par la grossesse.

«Et les émigrantes s'étonnaient que tant de fécondité se manifestât après la stérilité du désert de sel. La religion qu'elles avaient embrassée en Europe peu de mois auparavant, était celle de la fécondité. Puis, se mêlant à la troupe des femmes étrangères, les fécondes matrones vantaient leur bonheur, décrivaient les joies de leur foyer, louaient la force et l'intelligence de leur époux:

«--Venez avec moi, jeune fille, nous sommes déjà quatre épouses et nous vivons en commun auprès de notre époux. Venez partager nos tendresses communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle d'entre nous est leur mère et leur piété filiale nous entourera toutes cinq.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, cinq épouses vivent à la maison et notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vécu jadis et une qui naîtra dans trois siècles.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, vous serez féconde dans la nation de la fécondité. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors, de la félicité.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez la plus choyée étant la plus belle.

«--Venez avec moi, ô jeune fille. Nous sommes vingt épouses et chacune a son foyer dans un verger plein de fruits et notre mari nous visite à tour de rôle.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, je suis venue aussi d'Europe, un jour. J'avais perdu mon seul amour. Et c'est ici la ville sans amour. Et quel bonheur est semblable à celui de la chair satisfaite quand l'esprit ne peut plus connaître la jalousie?

«Et ces épouses enceintes voulaient séduire les Européennes pour amener à leur mari de nouvelles mariées. Elles parlaient avec enthousiasme de leur bonheur sans amour, sans jalousie. Et toutes avaient oublié d'anciens souhaits de tendresse entre deux êtres.

«Les ventres de ces femmes prophétisaient la grandeur de la nation. Leur descendance pullulerait par le monde.

«Plusieurs épouses à chaque foyer s'encourageaient l'une l'autre, s'aidaient, se soignaient mutuellement, s'entendaient pour que l'époux, libéré des inquiétudes de la chair par la variété des satisfactions, pût se consacrer à ses entreprises de richesse, tandis que la fécondité de ses femmes augmentait l'activité de l'homme au fur et à mesure que grandissaient les besoins du ménage.

«Sur la place de l'Union, il y avait maintenant trois assemblées: celle des gentils à laquelle étaient mêlés les hommes inférieurs, les nègres, les jaunes et toute la population farouche des aventuriers; l'assemblée des mormons avec les lamanites qui avaient oublié qu'après sa résurrection Christ vint prêcher sur la terre américaine et enfin l'assemblée des femmes où la fécondité des mormonnes étalait son faste et ses promesses d'avenir aux yeux des Européennes.

«A ce moment, la place entière s'agita, les têtes se tournèrent vers une large avenue où une petite troupe d'hommes s'avançaient majestueusement. Ils étaient vêtus de noir et coiffés de chapeaux haut de forme. C'était le Conseil des douze: Weber C. Kimball, le Héraut de la Grâce; Perley P. Pratt, l'Archer du paradis; Orson Hyde, la Branche d'Olivier d'Israël; Willard Richards, le Gardien des Archives; William Smith, la Crosse patriarcale de Jacob; Wilfred Woodruff, la Bannière de l'Evangile; George A. Smith, l'Entablement de la vérité; Orson Pratt, la Jauge de la philosophie; John Page, le Cadran solaire; Liman Wight, le Bélier sauvage des montagnes. Il manquait le Champion du droit, John Taylor, qui voyageait en Europe. Et, fermant la marche, venait le Lion du Seigneur, Brigham Young lui-même, que l'on comparait à Saint-Pierre; c'était le second prophète du mormonisme, le fondateur de la nation nouvelle et qui portait le titre de Président des Saints-du-dernier-jour. Il causait familièrement avec Lorenzo Snow, l'elder qui était venu d'Europe pour accompagner les néophytes.

«A l'aspect des illustres personnages, les mormonnes se remirent en troupes et, laissant là les émigrantes, elles allèrent grossir la foule de l'assemblée des Saints. Lorenzo Snow présenta au Prophète les soeurs nouvelles et les émigrants qui avaient été se mêler aux gentils revinrent et on les présenta aussi et plusieurs unions furent scellées entre des émigrantes et des mormons qui vinrent les demander; on scella aussi deux unions entre un émigrant et deux de ses compagnes de voyage. Le Prophète lui-même augmenta son harem d'une Norvégienne qui ne cessait de rire et de rougir, d'une Anglaise hardie dont les formes enflaient bien le vêtement mexicain et d'une Hongroise aux yeux gris qui n'avait pu apprendre un mot d'anglais pendant le voyage, tandis que ses compagnes norvégiennes, allemandes, danoises, italiennes, suisses et même cette Française unique que l'on avait pu emmener, s'y étaient vite mises.

«Ces émigrants et ces émigrantes étaient mariés maintenant. Il ne restait plus que cette Française, vêtue en matelot. Elle avait refusé, les uns après les autres, tous les mormons qui lui demandaient sa main; le Prophète lui-même lui avait demandé d'entrer dans son harem, elle l'avait repoussé comme les autres. Brigham Young l'avait regardée un moment avec attention, puis il l'invita à venir dans sa demeure jusqu'au jour où elle voudrait se marier. Les émigrants et les émigrantes allèrent tous se ranger dans l'assemblée mormonne; les anciennes épouses accueillirent avec joie leurs soeurs nouvelles; les dignitaires du conseil des douze allèrent se ranger aux côtés de leurs femmes et il n'y eut plus alors que deux assemblées, celle des gentils et celle des mormons et Brigham Young était devant elles, ayant près de lui, accroupie, cette Française capricieuse, qui regrettait maintenant trois chambres sombres, remplies de fanfreluches et de bibelots, dans une rue montante à Paris et les quadrilles du bal de la Grande Chartreuse où, trois ans auparavant, elle avait débuté en bonnet, sous l'immense tente qu'à cause de la victoire d'Isly on appelait la tente marocaine. Lointains regrets! Elle faisait vis-à-vis à un ouvrier _fashionable_! Lointains regrets! Elle était une grisette parmi les soldats en bordée, quelques étudiants bohêmes et les rapins. Lointains regrets! au quartier Bréda, elle était devenue Lorette. Elle chantonnait:

C'est la Lorette, Brune fauvette, Qui toujours gazouille tout bas Aimez, Monsieur, n'étudiez pas.

«Sur la place de l'Union, Brigham Young avait levé les mains et tous les hommes, Mormons et Gentils, s'étaient découverts. Alors le prophète se mit à parler. Il vanta la noblesse de la religion nouvelle, disant qu'elle était ouverte à toutes les vérités au fur et à mesure qu'elles apparaissaient. Il se réjouit que les Dieux eussent envoyé des Anges parmi la nation sacrée. Il ordonna aux riches de distribuer leur superflu aux pauvres. Il exalta la polygamie, faisant l'éloge de l'oeuvre de chair.

«--C'est la joie immense de l'homme de pouvoir procréer comme la divinité. Et l'on voudrait limiter le pouvoir créateur de l'homme au ventre d'une seule femme! N'est-ce pas insulter la génération? Ce pouvoir créateur de l'homme cesse-t-il pendant la grossesse de son épouse? Et pourquoi, pendant qu'elle dure, interdire à l'époux de procréer? Croissez et multipliez, enfants des Dieux! La volupté nous divinise, nous montons au paradis quand nous la ressentons. Naissez, naissez, fils et filles des Saints, croissez et multipliez au nom de Merer, par Odiroth, Merevoss, Marinikambinissim...»

«Et il continua à parler ainsi dans une langue révélée et l'émotion du peuple entier des Mormons et des Gentils fut à son comble et tous les yeux brillaient comme des gemmes ignées. Puis, des cris perçants sortirent de la foule, pendant que le Prophète parlait. Les bras s'agitèrent, des femmes enceintes riaient si fort que, ne pouvant plus supporter le poids de leur ventre secoué, elles tombaient sur le sol. On entendait des chants extravagants et les Indiens poussaient des exclamations gutturales qui avaient un son de glas, puis ce furent des cris déchirants de femmes du côté des gentils et quelques hommes, frappés de terreur, tremblaient en sanglotant. Puis les cris rauques des Mormonnes devinrent des hurlements et un certain nombre de personnes s'évanouirent en poussant un cri perçant qui retentissait comme le sinistre appel d'un oiseau de mauvais augure. Alors une frénésie insensée secoua toute la foule. Le bark gagna le peuple tout entier et tous ceux qui n'étaient pas évanouis se jetèrent à quatre pattes et, levant la tête, regardant Brigham Young en face, ils aboyaient comme des chiens furieux. Le prêche continuait et la voix du Prophète dominait en paroles révélées les glapissements des hommes et des femmes. Il criait de toutes ses forces, les yeux levés au ciel, son chapeau haut de forme en arrière, le cou gonflé, et ses efforts firent craquer la boutonnière de son col évasé, la cravate remonta sur le cou, la chemise s'ouvrit et le goître du prophète s'étala sur sa poitrine comme un pis de vache. Il parlait avec une voix tonnante et se penchait maintenant pour regarder dans les yeux ces aboyeurs qui s'approchaient de lui, à quatre pattes, qui grognaient, qui montraient les dents.

«Alors il ôta sa redingote et l'agita au-dessus de sa tête en poussant des cris inarticulés et tous ces chiens de folie se relevèrent et la place soudain devint immobile et le Prophète reprit son prêche en langue révélée.

«Bientôt des convulsions saisirent ce peuple frénétique; les femmes grosses avaient des spasmes violents comme si elles allaient accoucher; des hommes se contorsionnaient comme un linge que l'on tord et une troupe de femmes courait à reculons autour de la place et leurs têtes se désarticulaient par enthousiasme au point que la face se trouvait maintenant du côté du dos. Les yeux des Indiens étaient sortis des orbites et pendaient sur le visage comme des araignées accrochées à leur toile. Le jerk convulsait tout, les habitants, la cité. Leurs visages transformés étaient méconnaissables et leur physionomie changeait d'un instant à l'autre.

«Puis l'enthousiasme grandissant sous les cris du prophète, tous s'accroupirent et se mirent à sauter comme des crapauds en agitant les bras, en se contorsionnant comme des reptiles inconnus, grotesques et épouvantables. La voix du prophète s'adoucit, il parlait maintenant d'une façon caressante et les contorsions cessèrent. Le peuple tout entier se jeta sur le sol et se roula de côté et d'autre comme si on l'avait bercé. Le mouvement des corps s'accéléra et il y en avait qui, rigides, roulaient à travers toute la place et revenaient en se cognant, en se surmontant, en se mêlant, en se blessant.

«Et Brigham Young se mit à chanter d'une voix perçante et très aiguë en agitant toujours sa redingote et ces modulations stridentes secouèrent tous ces corps qui se relevèrent d'un coup et puis se courbèrent en cercle, la tête touchant les pieds, et se mirent à rouler ainsi à travers la place comme des cerceaux imparfaitement circulaires.

Ils roulaient par milliers et le prophète chantait toujours, jusqu'au moment où le soleil étant à son déclin, faisant de sa redingote un fouet, il les en cinglait ces cerceaux humains pour les chasser dans les rues avoisinantes où ils se détendaient en poussant un cri terrible et restaient immobiles, tout couverts de poussière et de bave sanguinolente.»

V

«C'est effrayant, dit Elvire, après un instant de silence et, tandis que le vieux Mahner reprenait ses esprits. C'est effrayant. Et moi qui croyais que c'était si amusant d'être mormonne.»

«La polygamie n'est pas une sinécure, à ce que j'entends, fit remarquer l'Ovide postiche, dont la bravoure était attestée par une palme, deux étoiles d'argent et une d'or. Je m'en étais toujours douté. Et le danger d'être un fanatique est aussi grand que celui que l'on affronte en allant à l'assaut d'une tranchée pourvue de mitrailleuses.»

«Ces scènes de fanatisme extrêmement fréquentes en Amérique quelque trente ans auparavant, dit le vieux Mahner, étaient devenues rares à l'époque dont je vous parle.

«Je reprends mon récit!

«Un soir, à l'heure du souper, l'elder Lubel Perciman revint chez lui avec une épouse nouvelle, à laquelle le Prophète venait de le sceller, c'était cette Française nommée Paméla Monsenergues, qui porterait désormais le nom de Paméla Perciman.

«Elle avait longtemps résisté aux avances que lui avaient faites de jeunes mormons, mariés ou encore célibataires, et si elle s'était décidée en faveur de Lubel Perciman, c'est que ses épouses étaient jeunes, agréables à voir, qu'elles étaient venues la visiter dans la demeure de Brigham Young où la Française avait reçu l'hospitalité.

«Je reconnais bien là ma grand'mère, dit Elvire. Elle aimait les femmes et, pour ma part, je n'en ai jamais rencontré de mal.»

«Lubel Perciman, reprit le vieux Mahner, était Anglais de Londres; il avait été attiré au Grand Lac Salé par la polygamie. La pensée qu'il aurait un harem comme le Grand Turc l'avait décidé à se fixer parmi les mormons et il avait fait partie de la première troupe d'émigrants amenés d'Angleterre par Brigham Young. Il avait embrassé les doctrines des Saints, mais au demeurant c'était un homme d'une indifférence complète en matière de religion.

«Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu'on ne croit. Lubel Perciman ne croyait à rien qu'il n'eût pu se rendre compte de sa réalité. Il aimait singulièrement les femmes et avait un grand souci de sa respectabilité.

«C'est à cause de ces tendances de son caractère qu'il s'était fixé parmi les sectaires de l'Utah. Tandis qu'à Londres, en se laissant aller à son penchant, il eût passé pour un débauché, au Lac Salé, le respect qui l'entourait à cause de sa fortune et de sa ponctualité à observer les préceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, était importante et, si les premières années de son séjour en Amérique il avait vécu des revenus qu'il recevait d'Angleterre, il avait en peu d'années fondé une fortune mormonne en s'intéressant aux entreprises de Brigham Young qui était un homme fort entendu aux affaires. C'est lui qui fonda le premier ces énormes magasins comme on en voit aujourd'hui dans toutes les grandes villes et où l'on vend de tout.

«Lubel Perciman avait pris d'abord trois femmes avec lesquelles il s'était lié sur le vaisseau qui les amenait d'Europe et scellé dès leur arrivée. Ils avaient vécu tous les quatre dans le meilleur hôtel du Lac Salé, en attendant que le nouveau saint eût fait bâtir sa maison.

«Par l'extérieur, elle ressemblait à une ferme anglaise et l'intérieur en était meublé avec une recherche, un goût, une richesse rares chez les mormons, à cette époque. A peine installé, Lubel Perciman avait demandé la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans la République et le Prophète, à qui tant de zèle pour la polygamie plaisait fort, avait scellé ces unions.

«Ensuite, on avait vu, à chaque arrivée d'émigrantes, Lubel Perciman prendre une nouvelle épouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune leur chambre, et l'on disait à Salt Lake City que leur mari avait fait bâtir une maison assez grande pour qu'il y pût loger soixante-dix femmes; mais l'on exagérait, il n'y aurait eu de place que pour vingt-huit épouses.

«Lubel Perciman en avait quatorze; toutes étaient jeunes et gracieuses. Elles formaient un parterre où se mêlaient les fleurs de plusieurs climats. Cinq étaient Anglaises, deux étaient nées dans l'Illinois, une en Pensylvanie, une autre dans le Massachussets, il y avait deux Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise.

«Elles étaient toujours vêtues avec luxe, et, autant qu'il était possible, à la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pièces d'étoffe, des broderies, de la musique, destinés aux épouses Perciman. Ce n'étaient pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture, séances de musique; elles ne manquaient pas une séance théâtrale et, entre-temps, elles donnaient des soirées, où l'on parlait de littérature, de religion et des affaires du temps, des bals où l'on voyait la société la plus choisie de Salt Lake City. Trois d'entre elles étaient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une poétesse dont les productions paraissaient dans le _Deseret Review_. Elles avaient chacune leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre valets nègres complétaient la maison.

«Lorsqu'était arrivée la dernière caravane européenne, Lubel Perciman, qui était venu examiner les émigrantes, avait jeté un regard de désir sur cette Française, Paméla Monsenergues, vêtue en matelot et qui regardait avec crânerie ceux qui venaient l'examiner. Il lui avait brutalement proposé de l'épouser, mais elle avait dit non, en riant, disant qu'elle voulait réfléchir.