La femme assise

Part 4

Chapter 43,740 wordsPublic domain

D'après ce que m'a dit le président de la République vénitienne, M. Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et où il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le scandale, d'après les principes admis par notre Eglise et notamment en ce qui concerne la polygynie.

Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de m'éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés, malgré les soldats dont j'évitai les baïonnettes et les projectiles, je me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie était horrible.

[6] En français dans le texte et avec cette orthographe surannée.

Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris d'assassins, d'à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique effrayante. Je pensai qu'il se pouvait très bien que ma dernière heure approchât et je songeai d'abord à me réfugier dans une boutique, mais la plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu'il n'y avait pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber encore une fois auprès de quelque barricade; cela me paraissait aussi dangereux que d'être exposé à la brutalité des soldats.

Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d'insolence la force armée. Toutefois ils ne s'arrêtaient point, désireux d'éviter l'arrivée des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part, certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. A ce moment, une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa près de moi en riant. J'eus l'idée de les suivre, car ils me semblaient peu se soucier de l'émeute et même se croire à l'abri des dangers; mais tout en riant et en plaisantant, ces débauchés,--car ils n'étaient pas autre chose,--se retournèrent et m'écartèrent à coups de canne, disant:

«Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.»

Et l'une des jeunes femmes qui s'était aussi retournée, ramassa une bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d'un shako et d'un soldat mort, et me la jeta avec violence en criant:

«Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste.»

En même temps, la bouteille m'atteignit au front, m'étourdissant et me blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j'entendis une voix douce qui me disait:

«Pauvre homme, votre sang coule.»

Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu'une main délicate étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure.

Je crus d'abord que c'était l'ange Moroni qui se manifestait sur le champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir des malheurs populaires, criaient encore en s'éloignant: «Paméla, rejoins-nous vite, les soldats arrivent,» me firent comprendre qu'il n'y avait point près de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Paméla retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus, malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre.

L'ange Paméla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai à crier, lorsque les baïonnettes m'atteindraient, un «Vive la République!» qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos Etats-Unis, devait paraître (et c'était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie _in extremis_ du régime populaire contre lequel ils combattaient.

Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m'entraîna, je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette angélique de la femme qui m'entraînait; elle tenait maintenant de la main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m'occupa le temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à temps pour n'être pas la proie des soldats, une rue adjacente.

[7] En français dans le texte.

Vous venez de lire, frère Brigham, comment j'échappai pour ainsi dire miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie d'excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises.

On pourrait dire d'elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant de Saints. Rien d'étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph Smith. Et j'ai été bien souvent charmé par les vérités que les prêtres catholiques s'efforcent de propager avec un courage et une bonne foi inexprimables.

De même les femmes: elles sont ici excellentes comme santé, travail, courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s'écartent de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les vices des institutions que par leurs propres penchants.

Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu'ici où l'on a complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l'amour apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans le célibat, par l'institution éminemment immorale du bayadérisme.

La polygynie est la santé pour l'homme et pour la femme, elle supprime la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entraîne; elle augmente la majesté de l'homme, en satisfaisant son goût inné pour la domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à ce pays qu'elle régénérerait en y résolvant peut-être la question sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultère en créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l'homme éprouve à procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour leur illégitimité.

La femme qui m'avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon sauveur dans un appartement élégant et celle qui m'y avait gracieusement introduit me dit:

«Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la tyrannie. C'est pourquoi mon coeur a été ému en vous voyant blessé par cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver. N'êtes-vous pas représentant?»

Je fis connaître à cette personne ma qualité d'Américain et de missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant:

«J'ai été enfant de Marie... c'était le bon temps.»

Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle songeait avec regret à ses années d'innocence. Je pensai aussitôt qu'elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d'avoir parmi vous un spécimen féminin de l'ingénieuse race des Français auxquels la civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je lui montrai que le bonheur l'attendait à Great Salt Lake City, que nous possédions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals, la musique et les représentations théâtrales, que l'on s'efforçait à Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût la ferait sur ce point dominer toutes nos soeurs. Enfin, soit le mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m'écouta, jouant avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu'elle avait demandé conseil à sa portière et que celle-ci s'était vivement opposée à mon projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m'écouter, mais elle eut le bon sens de demander l'avis de son père, ouvrier fort écouté dans les faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'étant rendu chez sa fille l'exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu'il avait montrée en n'immolant pas son enfant le jour où, entraînée par l'amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l'autorité paternelle pour vivre dans la perdition.

J'écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les mains calleuses avaient des gestes caressants.

Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec éloge de l'Amérique d'après ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des généraux à la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré les événements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait été mêlé, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nommé Agricol Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.

Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour l'Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s'y trouvera quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d'accompagner la caravane.

Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous vous contenterez du troupeau de génisses que j'achemine vers vous et les puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète.

Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican vient de faire paraître un livre où implicitement il s'efforce de donner un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'étant trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les représentants de dix tribus d'Israël dont on avait perdu les traces historiques jusqu'au jour où le livre de Mormon a prouvé qu'ayant émigré en Amérique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers représentants de son peuple, c'est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître l'infernale ignorance et l'outrecuidante méchanceté de ces sectes que l'iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux nouvelles révélations.

J'appelle votre sollicitude sur mon foyer et vous prie, selon une révélation, de ne point hésiter à me substituer un remplaçant auprès de mes épouses si cela était nécessaire pendant mon absence.

Pénétré de respect, je suis vôtre

Frère John TAYLOR, le martyr.

Elvire s'arrêta et ses yeux interrogeaient ce soi-disant Pont-Euxin qui se faisait saigner les doigts en s'arrachant les peaux autour des ongles et le vieux Manher qui lui dit: «Je me souviens parfaitement du martyr John Taylor, de Lorenzo Snow et de votre grand'mère Malvina. Si vous avez le temps, je vais évoquer devant vous son histoire. Nul autre que moi ne pourrait vous la raconter.

«J'étais enfant alors, mais les enfants vivaient dans une promiscuité pleine de liberté. Nous étions observateurs, mais n'étions pas innocents. Ma mère qui mourut là-bas, était une des onze femmes de Robin Furmesneare; mais ce n'est pas l'histoire de ma mère que vous attendez de moi, c'est celle de votre grand'mère. Ecoutez-moi. Si je vous fatigue, dites-le moi, car je ne serai pas bref, heureux de m'étendre sur un sujet si singulier et dont j'ai rarement l'occasion de parler.»

«C'est entendu, dit Elvire, dites-moi tout ce que vous savez touchant ma grand'mère. Je crois qu'elle devait me ressembler.»

«C'est vrai, répliqua le vieil Otto après l'avoir attentivement regardée, mais elle avait l'air boudeur et insolent à la fois, tandis que vous avez surtout l'air renfermé.»

«Comme je l'aime, s'écria Elvire, et comme elle était heureuse de vivre en une époque aussi pleine d'imprévu.»

«Ne vous plaignez pas! dit doucement le sergent qui avait pris le nom d'Ovide. Ne vous plaignez pas! En fait d'imprévu, vous me semblez bien servie, la Russie, les grands ducs, la peinture et la guerre! que vous faut-il de plus?»

«Ce n'est pas la même chose, observa Elvire. Pour étonnante qu'elle paraisse, ma vie n'en est pas moins terre à terre.»

«Vous êtes bien difficile! conclut le Pont-Euxin, et vous ne savez pas goûter l'existence.»

Et il se tourna vers le vieillard pour l'inviter à commencer son récit.

IV

«C'était dans l'Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe le centre de la grande ville du Lac Salé, vers trois heures de l'après-midi. La caravane avait apparu d'abord comme les petites fumées d'une fusillade. Elles se condensèrent en de mouvants points noirs. Né à l'horizon, d'où il serpentait comme une procession de fourmis, le cortège avait vite grandi; près des fourgons recouverts de toile, des charrettes, des piétons, hommes et femmes, chargés de fardeaux, s'étaient montrées les silhouettes des cavaliers armés, et l'on avait entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement des chevaux.

«Puis, par groupes, se succédant sans ordre, à intervalles, les piétons, les cavaliers, les attelages étaient entrés dans la capitale des Saints-du-dernier-jour.

«Après une traversée de cinq mois, sans la vue d'aucune terre que le sombre roc du cap Horn, une troupe d'émigrants avait débarqué en Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l'Amérique. Il avait fallu voyager péniblement à travers le grand désert du sel et tous: hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons, regardaient, assis sur le sol, la cité bâtie en amphithéâtre contre les monts Wasatch dont les neiges éternelles se coloraient délicatement de rose tendre et de vert pâle. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles inquiètes et amaigries attendaient avec impatience le retour de l'apôtre, Lorenzo Snow, qui s'était rendu chez le Prophète, et la fatigue leur imposait le silence.

«De larges rues sortaient de la place et, régulièrement espacées, des maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d'abricotiers et de pêchers couverts de fruits.

«Autour de la place, d'élégantes boutiques de modistes, de luthiers, de grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits comestibles, d'instruments aratoires, annonçaient leurs marchandises sur des enseignes multicolores et la plupart d'entre elles, pour marquer que le commerçant était mormon, portaient la figure d'un oeil peint en bleu.

«Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets, devant un hôtel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de feuillage.

«Bientôt, pour examiner les émigrants, tous les boutiquiers vinrent sur le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d'autres chiquaient et lançaient parfois sur le sol un long jet de salive mordorée; quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient à petits coups un morceau de bois qu'ils tenaient dans la main gauche.

«Des enfants peu à peu entouraient les nouveaux venus et minces, l'air vicieux, les petits garçons donnaient la main aux fillettes, leur prenaient la taille, les embrassaient effrontément en bavardant, en riant, en faisant des grimaces à l'adresse des voyageurs.

«Une de ces petites filles fumait la cigarette, l'écartant après chaque bouffée qu'elle expirait les yeux fermés. C'étaient les premiers nés de la ville naissante.

«Cités! vous êtes les monuments les plus sublimes de l'Art humain. Le mouvement indéfini de la marche humaine s'élève vers l'immobilité infinie. La lassitude fait souhaiter au monde le repos plein d'activité de la vie végétative. Des vagabonds s'arrêtent et, se tenant les uns près des autres comme les arbres dans la forêt, ils plantent des racines artificielles, leurs maisons se dressent, la ville projette ses ombres. Et l'unité merveilleuse du nouvel établissement, avec ses tours et ses demeures, ses aqueducs et ses cloaques, ses architectes et ses pontifes, apparaît tout entière dans le nom de la cité.

«Ces enfants jouaient au soleil et on ne leur avait pas enseigné la pudeur. Ils vivaient dans une société où la religion prescrit et honore l'oeuvre de chair et les sérails paternels exaltaient leur concupiscence.

«Trois Indiens sortirent fièrement d'un débit de boissons. C'étaient des Utes, vêtus de vieux pantalons, coiffés de bonnets en fourrure de vison et chaussés de mocassins précieux qu'ornaient des perles en verroterie blanche et verte et un mouchoir rouge était noué à leur cou nu. Ces Peaux-Rouges marchaient avec dignité, sachant qu'on les regardait comme le reste des Lamanites, dernière nation issue des dix tribus d'Israël qui furent perdues après la captivité de Babylone et dont le livre de Mormon renferme l'histoire, la grandeur et les malheurs sur le continent américain.

«Ils formaient la noblesse de la nouvelle cité où, en faveur de leur origine, on les laissait vivre pouilleux, débauchés et misérables. Et les traditions qu'ils observaient encore, malgré leur décadence morale, avaient servi de modèle aux réformateurs mormons.

«Soudain la place s'anima avec violence. Les gens de la caravane se levèrent et le peu d'hommes qui en faisaient partie s'en écarta pour se mêler à la foule qui de toutes parts envahissait la place. Il ne resta près des chariots que des femmes qui parlaient entre elles, se brossaient l'une l'autre, se recoiffaient avec coquetterie pour se montrer avec tous leurs avantages. C'étaient des Anglaises bien prises dans des pantalons mexicains très larges par le bas et ornés sur la couture par une bande de cuir frangé. C'étaient encore des Danoises, des Norvégiennes qui, par pudeur, n'avaient pas osé mettre de vêtements d'hommes. Elles paraissaient prétentieuses et misérables avec leurs jupes tapageuses, maintenant défraîchies par le voyage, les volants qui s'étaient déchirés, les cerceaux de crinoline qui s'étaient rompus. Une jeune Suissesse était plus ridicule encore, en atours démodés qui dataient d'avant 48, et sur la tête elle portait un bibi microscopique. Une de ces femmes enfin, celle-là même qui vous intéresse, votre grand'mère, Elvire, vêtue en matelot, le béret posé sur ses cheveux dépeignés, ne semblait pas se soucier de sa mise et, les mains dans les poches, regardait hardiment le peuple qui grouillait sur la place et paraissait se grouper en deux assemblées qui ne voulaient point se mêler, bien que la turbulence des enfants les parcourut l'une et l'autre.

«Les Indiens s'étaient assis au milieu de la place et, dédaignant le tabac, ils fumaient leur kinikinik dans de précieuses pipes en terre rouge.

«Près d'eux vinrent se ranger des personnages vêtus de longues robes blanches; ils étaient coiffés de tiares, également blanches à cimes rondes et renflées. C'était la troupe vengeresse des Danites.

«Ils défilèrent sur la place de l'Union avec des fusils à crosse plaquée d'argent niellé. Sur le visage ils portaient un loup de soie verte et sous les trous, ménagés à l'endroit des yeux, tremblaient des larmes d'or. Leurs gants d'antilope étaient enrichis aux poignets de petits morceaux d'or natif, de coquillages minuscules et leurs mocassins étaient entièrement recouverts de plumes multicolores qui formaient des motifs décoratifs dont les teintes contrastaient délicatement et derrière les Indiens qui fumaient assis sur le sol, les Danites merveilleux se tinrent immobiles et les cortèges d'épouses traversèrent la place en tous sens et il en montait des paroles passionnées où l'on aurait pu distinguer les mots d'Exterminateurs, d'Anges, d'Amour, d'Eternité, de Musique, de Mort, de Vengeance, de baisers et d'Esclavage.

«Alors arrivèrent des gens de toutes races: c'étaient des Scandinaves en culottes avec des bas à raies blanches et bleues et à l'oreille droite ils avaient tous un anneau d'or. C'étaient des Russes en blouse rouge, cheveux longs, coiffés de casquettes vertes à longue visière descendant à angle très aigu sur les yeux. C'étaient des Anglais étalant leur barbe en collier et moustaches rasées, c'étaient des Américains au visage glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu'à la hauteur du lobe de l'oreille, c'étaient quelques juifs vêtus de longues houppelandes et très barbus. C'étaient des Allemands à casquette de drap et dont beaucoup avaient des lunettes. Tous étaient mormons et leur cortège se rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mêla aussi à eux une femme Ute, hideuse à voir tant elle était ridée et, sur ses épaules nues, sur son visage, sur sa tête, des plaies pustuleuses étaient couvertes de mouches qui en suçaient la sanie sanguinolente. Et puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncés dans leurs cols évasés avec des cravates élégamment nouées et des redingotes bien coupées et d'autres pauvrement mais proprement vêtus. Il vint aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds nus; il n'était vêtu que d'un pantalon et d'une chemise et à ses poignets il portait des bracelets de cordes que l'on avait enfilées dans des pépites d'or percées. A son cou, il portait un collier de la même sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle était l'homme qui, en 1840, avait découvert l'or en Californie. On disait que depuis ce jour il s'était mis à trembler de fièvre et cette fièvre de l'or, il l'avait communiquée au monde entier. On disait encore qu'il avait été aveuglé par l'éclat de l'or et, riche, pourvu de femmes et d'enfants, il venait chaque jour sur la place de l'Union raconter son histoire: