Part 3
A ce moment, un sergent, Allemand nommé Waxheimer et qui avait réussi à se faire prendre dans la légion étrangère, où il s'était engagé sous le nom d'Ovide du Pont-Euxin, s'approcha. Il était en convalescence après sa cinquième blessure.
Et apercevant Elvire il lui cria: «Est-ce que vous ne m'avez pas raconté un jour que votre grand'mère avait été mormonne.»
«Oui, répondit Elvire, et c'est ce qui fait sans doute que je ne suis pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de maîtresses que cela lui plaît, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une femme mormonne. On m'a toujours raconté chez moi l'escapade de ma grand'mère Paméla. Mais celui qui m'a éclairé sur son compte est une espèce de rat de bibliothèque, un Boche qui avait été le secrétaire de Dreckeim, autre Boche qui a écrit une histoire du Mormonisme. Dreckeim avait été dans la capitale des Mormons en 1895; en 1908, il y envoya ce vieux Filnitz qui était amoureux de moi à Pétrograde où il servait vaguement de secrétaire à Replanoff. Comme il parlait toujours des Mormons, je lui ai sorti ma grand'mère. Il a été épaté et a retrouvé dans ses papiers une copie faite par lui à Salt Lake City de la lettre d'un mormon célèbre. C'est justement le type qui avait converti ma grand'mère au mormonisme et il parle d'elle.»
«Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouvé depuis la guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui, comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été très gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a été tout jeune dans l'Utah avec sa mère qui était veuve et s'était laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent d'Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé là-bas son enfance et n'est rentré dans son pays natal qu'à l'âge de vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient toujours en parlant comme d'un moyen de redonner à la France la population dont elle a besoin pour rester une grande nation.»
«Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup d'enfants?»
«Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du train où l'on va, elle n'aura pas atteint à cette époque son quarantième million.»
«Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma grand'mère.»
«Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est près d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.»
«Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'après-midi. J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.»
«Merveilleux! s'écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y était. Enfin, à demain!»
Et, comme c'était l'heure du dîner, Pablo Canouris l'emmena dans la petite boîte en vogue du quartier.
Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du symbolisme et le dernier à qui je l'ai entendu dire est Rémy de Gourmont. On dit maintenant: «Allons chez un tel, c'est une petite boîte où on bouffe bien.»
Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d'époque destinés à devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf, ohé! ohé!! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs du XVIIIe siècle.
Et, après dîner, pendant la représentation cinématographique, Pablo Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer à mal, sentit tout à coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secoué d'une sorte de volupté mêlée d'horreur. Et, peu à peu, sa main serra celle d'Elvire.
III
Nicolas Varinoff était parti après avoir embrassé Elvire d'une façon distraite et elle avait rendu son baiser d'une façon plus distraite encore. Il pensait au communiqué, elle pensait au cinéma.
Quelle chose bizarre, qu'une fille de la sorte d'Elvire, qui aimait les femmes à la façon d'un homme, eût eu pour Nicolas Varinoff un béguin fou qui n'était nullement aboli, mais qui s'assoupissait, étant donné toutes les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait qu'il ne paraissait plus songer du tout à l'Amour. Pablo Canouris lui plaisait et, comme il était d'un pays neutre, son sort paraissait moins incertain que celui de Nicolas. Et sa renommée faisait de son amitié une garantie de succès pour un peintre qui ne serait pas sans talent et serait de ses amis. Elvire était peintre plus qu'elle ne le savait elle-même. Mais elle ne songeait pas à Pablo Canouris ni à l'étreinte de leurs mains. Elle se rappelait certaines scènes de cinéma qui l'avaient enchantée et n'oubliait pas la conversation qu'elle avait eue avec le faux Ovide touchant le mormonisme.
En s'apprêtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la lettre où il était question de sa grand'mère, elle se disait:
«Je ne sais pas pourquoi, après tout, il n'y aurait pas un mormonisme féministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et d'abord ça existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra que je fasse un portrait d'Anatole de Saintariste en lieutenant, à côté de sa poule Corail. Elle est difficile à dessiner cette petite.»
Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui avait vécu chez les Mormons, était un beau vieillard, à l'intelligence ouverte et claire. Il reçut Elvire en disant: «Sûrement j'ai connu votre grand'mère en 1851. J'avais huit ans et je suis arrivé à Great Salt Lake City en août 1851. Lisez-moi la lettre vous-même, car je ne peux plus lire les écritures, même avec des lunettes.»
Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s'arrachait les petites peaux près des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour mieux écouter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire déplia la copie de la lettre que lui avait donnée à Pétrograd le vieux Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d'une jeune femme qui avait été commère aux Folies-Bergères.
A frère Brigham Young, président de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour, gouverneur du territoire d'Utah.
Great Salt Lake City (Etats-Unis d'Amérique).
Paris, le 20 décembre 1851.
Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre, celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.
Lorsqu'obéissant aux volontés du conseil de l'Eglise, je pris congé de mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires chargés d'aller évangéliser la vieille Europe, je n'éprouvai nulle part l'étonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cité géante qui a remplacé Rome à la tête du monde.
On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutumé à l'agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des édifices religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse saleté des faubourgs parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité écoeurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits bourgeois.
Dans ces rues étroites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de vaincre la fétidité de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne en flaques, écume dans les ruisseaux, et s'allie à la puanteur des excréments d'hommes et de bêtes qui l'accompagnent.
Nulle part en Europe je n'ai regretté comme à Paris ce que l'on y appellerait la franche sauvagerie de nos contrées.
Les façades lépreuses, témoins d'un grand nombre de révolutions, ont l'air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes.
D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou des autres fleuves américains.
Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j'ai eu le bonheur de faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute la joie d'accueillir dans notre sainte ville.
Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l'entreprise difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a été médiocrement aidé par les circonstances.
Il a vécu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et, malgré ses efforts, n'a sûrement gagné plus de dix francs par mois, ce qui le forçait à vivre de pain sec et d'eau fraîche.
[2] L'Amérique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos jours M. Taylor se serait récrié sur le petit nombre d'étages qu'ont les maisons à Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est fort bien située et habitée par une population honorable. (Note récente et anonyme d'un lecteur de la Bibliothèque de Salt Lake City et peut-être du conservateur même des manuscrits.)
J'ai pensé qu'il était temps qu'il se reposât et, dès mon arrivée, je me suis chargé--connaissant suffisamment le français--de mettre au point sa traduction du _Livre de Mormon_.
Cet ouvrage paraîtra vraisemblablement dans le courant de l'année prochaine.
J'ai envoyé frère Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa race, qui l'ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu'il m'adresse me font connaître que son apostolat provoque des bals et vous savez combien ils sont agréables aux dieux, des concerts, des excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables.
N'a-t-il pas été à Jersey avec une troupe de demoiselles prêtes à devenir nos soeurs et avec quelques Saints! et pendant ce voyage d'agrément, ce ne furent que prédications, que cantiques et qu'accomplissements des désirs de la chair selon la loi humaine et divine qui exige la polygynie d'après l'exemple des patriarches et celui de Christ qui eut trois épouses, comme on peut voir aux évangiles.
Les vacances de frère Curtis Bolton sont maintenant achevées et, plein de zèle, il se prépare à rentrer à Paris.
L'apôtre étant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos missions d'Italie.
Mais voici quelques détails sur mon séjour ici:
Arrivé à Paris, je me suis logé au 37 de la rue Paradis-Poissonnière, populeuse et triste à la fois, et qui, par l'accoutumance, en est venue à me plaire, bien que je sois toujours incommodé par l'air méphitique de ma chambre, très basse, comme dans un très grand nombre de maisons parisiennes.
Quelle pitié n'éprouverait le coeur le plus endurci à l'aspect des malheurs qu'a supportés la population de cette Capitale? La succession rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.
Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes accoutumés aux émeutes. L'une d'elles coûta la vie à notre prophète Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de Carthage. J'y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils, bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines. Mais rien ne peut donner l'idée de l'aspect désolé où je trouvai Paris lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines causées par l'incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres, les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé, n'étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d'années sur les Français et tout particulièrement sur les Parisiens.
Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant vigoureusement mon apostolat d'après l'état où frère Curtis Bolton avait laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au nº 282 de la rue Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon l'exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de mai: c'est l'_Etoile du Déseret_ et vous approuverez certainement ce titre.
La police n'ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j'ai résolu de ne rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d'un de mes miracles, s'est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques cantiques français qu'il a composés peuvent servir en attendant mieux. Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du _Livre de Mormon_ et me rend service en corrigeant les épreuves typographiques.
Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la rend si séduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la polygamie.
Le caractère léger et moqueur des Français m'a fait craindre que, dès le début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en dérision, s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale de nos familles.
Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a composé, il y a deux siècles, d'impayables bouffonneries, a écrit dans une pièce que j'ai entendue ces jours-ci au _Théâtre Français_ des vers qui m'ont indigné, bien qu'ils semblent extrêmement drôles et parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu'ils incitent à rire immodérément et qui paraîtraient comme l'expression d'une sentence légale (ou illégale _ad libitum_ pour ne pas oublier notre juge Lynch, qui est une des manifestations de l'injustice même) à nos Gentils de l'Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l'armée des Etats-Unis.
Voici ces vers de M. Molière, d'une sauvagerie digne de celle des batteurs d'estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de notre sauvage Far-West:
La polygamie Est un cas pendable.
Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour toujours dans l'esprit des Français qui nous eussent alors traités comme des débauchés qu'ils sont eux-mêmes.
D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de l'insinuer, sous la forme de débauche.
Le mariage, s'il demeure en France une monogamie légale, devient souvent et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari et pour l'épouse, par l'adultère, qui est dans cette contrée un acte à la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il entraîne y devienne mortel.
Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays _un cas pendable_ au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n'en réprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionnée par un acte rituel ou légal; et mon désir d'éviter de graves différends avec la police de ce pays est conforme à celui qui m'anime pour le triomphe de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des apôtres ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu réunir le zèle déjà constaté de frère Curtis Bolton[3].
[3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par le regretté président Brigham Young, se permit d'aller demander à M. Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la police n'ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la polygamie. A quoi M. Taylor répondit qu'il en parlait à dessein afin que la police crût que de même qu'il n'était point traité de la pluralité des femmes dans l'_Etoile du Déseret_, on n'en soufflait mot dans les prédications; mais qu'au demeurant les gens instruits et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans l'Utah, les Mormons étaient polygames. (_Noté au crayon en marge de la lettre._)
C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux cabinet noir où l'on devait avoir fort à faire, s'il est vrai qu'on y ouvrait toutes les lettres. (_Noté à l'encre sous la note précédente et d'une écriture de femme._)
Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a été à deux doigts de sa perte.
Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner d'appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l'on ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique, paraît-il, couramment, m'interdit de vous faire connaître mes idées sur la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun jugement. Les émeutes et les révolutions dont j'avais trouvé Paris encore tout bouleversé au mois d'avril, se sont renouvelées à l'occasion d'une certaine opération gouvernementale qu'on a appelée le Coup d'Etat. Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le président de la République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte, médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a commencé par une manifestation d'absolutisme qui a déplu à un certain nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les ouvriers.
Selon les conseils que l'on m'a donnés, je ne suis pas sorti le 2 décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse à notre imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et, bien qu'aguerri, je ne laissai point d'être surpris par la brutalité des soldats. Un détour m'amena rue de la Paix où je vis des lanciers, soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aisée.
Je pus me garer cependant et éviter d'être foulé aux pieds des chevaux, mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j'eus le tort de prendre un chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi précédemment. J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues transformées par les barricades en citadelles improvisées.
La constitution morale des nations européennes est si différente de celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n'est véritablement démocratique; l'Egalité qui est inscrite sur les façades des édifices publics n'est souhaitée par aucune classe de la population[4].
[4] Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien l'humanité, puisqu'on ne souhaite l'égalité dans aucune classe d'aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature qui exigent l'ordre suivant: à chacun selon sa force son droit, ses oeuvres. (_Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait été inscrite par l'empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite qu'il fit à Salt Lake City_.)
Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés égaux entre eux n'offrent à l'observateur qu'une différence d'élévation. Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans le monde matériel. De temps à autre on retourne l'échelle et rien n'est changé.
En France, au lieu d'une seule échelle, on en trouverait plusieurs destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour m'exprimer d'une manière plus directe, forme ici un état dans la nation, un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique que l'on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés selon ce système. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers savants, portant très haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingénieurs italiens du XVe et du XVIe siècle, continuent d'appliquer leurs connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés, de poutres, de tonneaux, d'omnibus renversés, de paniers et de matelas. Ces remparts montent parfois jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage et il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de l'artillerie.
Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires, cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail; on n'excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de l'humanité.
Ici, le peuple n'est formé que par les criminels, les pauvres gens, les ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux! Le gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a coulé abondamment.
Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu'il m'a fallu visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie nommée rue Rambuteau, que j'ai dû suivre, bien qu'elle m'éloignât de chez moi, j'ai compté jusqu'à douze barricades.
Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j'ai été pris pour un homme de la police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'étais pas fort rassuré et, malgré ma qualité d'Américain que je tentais en vain de faire constater, les émeutiers m'auraient fusillé si un représentant, illustre comme poète, M. Victor Hugo, n'était intervenu. Il m'interrogea et, après s'être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Orénoque, il me fit relâcher. Et devant les émeutiers qui l'écoutaient avec respect, il me dit textuellement: «Sage citoyen des Etats-Unis d'Amérique, vous témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens, ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche fraternité des Etats-Unis d'Europe.»
[5] En français dans le texte.
Là-dessus, il me quitta après m'avoir serré les deux mains, et l'on m'enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en fabrique de poudre.