La femme assise

Part 11

Chapter 111,108 wordsPublic domain

Bref, il y eut la marche d'Austerlitz: on va leur percer le flanc, rantanplan tire lire; celle d'Iéna: j'aime l'oignon frit à l'huile, j'aime l'oignon quand il est bon; celle des combats au Maroc: Ah! qu'ils sont bons quand ils sont cuits, les macaronis, les macaronis.

Il y a déjà la marche de Tsarigrade: Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrière, qui fera pendant aux vers célèbres trouvés dans ma mémoire, mais avec une prosodie incertaine et dont l'auteur m'échappe:

Illacrymabuntur Constantinopolitani Innumerabilibus Sollicitudinibus

Il n'y a pas de raison, au demeurant, pour que cette étude ne s'étende pas aux superstitions nées à l'arrière ou qui se sont fortifiées depuis la guerre.

Elvire était superstitieuse et, depuis la guerre, ses croyances ne s'étaient point assurées, mais sa superstition avait grandi.

Elle travaillait maintenant tous les jours, faisant des progrès dans son art.

Depuis quelques jours elle revoyait Pablo Canouris qui lui donnait des conseils pour peindre, mais elle ne le disait pas à Nicolas Varinoff qui vivait, à son propos, dans une incertitude qui le faisait jaunir.

Pablo l'engageait aussi à venir avec lui. Et elle commençait à l'écouter de nouveau avec complaisance.

Un jour, la jolie Corail qui était venue la voir, lui parla avec éloges d'une voyante qui était aussi cartomancienne et avait un grand nombre de façons de consulter l'avenir.

Elles y allèrent le lendemain. Mme Adonysia habitait aux Batignolles, rue Nollet.

Elle prédisait l'avenir depuis la guerre, étant la veuve d'un professeur de mathématiques qui l'avait laissée sans ressources.

Pour se distinguer des autres extra-lucides, elle avait inventé d'interroger le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, curé d'Ars, ou encore le mage Papus, de son vrai nom le docteur Eucansse qui venait de mourir. Ces oracles lui répondaient de façon satisfaisante, au dire de sa clientèle.

Il ne venait pas d'hommes chez elle où les femmes seules étaient admises. Elle ne faisait aucune réclame dans les journaux et ne recrutait ses clientes que par relations.

Le taux de la consultation était de cinq francs, payables d'avance, et celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrètes, pouvaient, moyennant vingt francs, recourir à ce qu'elle appelait «la grande interrogation de guerre», qui consistait à répandre sur une assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et à interpréter la façon dont la poudre s'était ainsi répandue.

Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et pleine de discrétion, elle voulut bien, par considération pour elle, se livrer, en faveur d'Elvire, à «la grande interrogation de guerre».

La poudre répondit qu'Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec celui qui lui faisait la cour.

Elle revint fort impressionnée de cette visite.

Le lendemain matin, elle s'éveilla de bonne heure et, entendant un chien hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, bâillant, lui demanda de quoi il s'agissait.

«Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie séparation». Il n'y prit pas garde et se rendormit; mais dans la journée, tandis que Nicolas était chez sa soeur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu'elle était prête à rester avec lui. Et il marqua de cette décision une satisfaction si grande que, ainsi qu'il faisait quand il avait une nouvelle maîtresse, il l'emmena dans un grand magasin où il lui acheta un imperméable avec lequel elle vint le soir même à la Coupole, en compagnie de son nouvel amant.

Le lendemain, elle reçut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie, son attirail de peintre et ses tableaux.

Mais, dès le second jour, elle était lasse de Pablo. Son amour pour Nicolas lui regonflait le coeur; elle lui écrivit et il lui répondit de revenir et, dès le huitième jour de son installation chez Pablo Canouris, tandis que celui-ci était allé se promener à Montmartre, elle se fit aider de Corail et quitta l'atelier du peintre aux mains bleu céleste qui, en l'accueillant chez lui, n'avait pas eu la présence d'esprit de lui dire qu'elle était chez elle et de lui confier les clefs.

Car les femmes ont aujourd'hui le sentiment de leur importance unique comme gardienne d'une race dont les représentants mâles font leur possible pour s'anéantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent plus qu'impatiemment le joug viril, veulent être maîtresses des destinées de l'homme et ont désormais le goût de la liberté, car, pour sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres.

C'est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n'avait pas jugé à propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui avait donné l'occasion de savourer la liberté, elle médita sur le cas de sa grand'mère Paméla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d'après cette expérience, que la poligynie n'était pas ce qui s'imposait en temps de guerre. Elle décida que les femmes, par leur nombre, et grâce à la liberté dont elles jouissaient vis-à-vis de l'Etat, détenaient désormais une puissance qui dépassait celle qui autrefois paraissait dévolue à l'homme, devenu l'esclave de la nation.

Elle pensa que cette puissance de la femme s'exercerait fort bien et avec profit pour l'humanité si la femme s'adonnait désormais ouvertement à la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas Varinoff, lui en faisait six, qu'elle considérait presque comme des esclaves. Elle élut un clown piémontais dont la robe multicolore et le maquillage l'enchantaient, un étudiant en médecine qui se destinait aux lettres, un mutilé des deux bras qui lui parlait brutalement et l'adorait, un aviateur de l'arrière nommé Pentelemon. Il appartenait au contingent de Ruritanie. Elle l'avait choisi à cause de son nom qui lui rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue où Elvire avait habité à Pétrograde, un tourneur d'obus, qui était un gas de ch'Nord et savait de belles chansons.

Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant à coeur de ne pas être à charge à un homme et, le succès aidant, elle gagna bien sa vie.

Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donnée. Mais aucun de ses amants désormais n'occupait son coeur qu'elle partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux noisette, dont l'aspect évoquait si bien une goutte de sang sur une épée.

Un jour que je vis Elvire dans son atelier, siégeant devant son chevalet, je pensai involontairement à la «Femme Assise», cette pièce helvétique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas accepter.

Elvire (elle existera toujours) est, à un haut degré, ce que sont toutes les femmes qui, ainsi que l'écu suisse, sont fausses et ne passent pas.

FIN

ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR FRÉDÉRIC PAILLART LE 14 AVRIL 1920 A ABBEVILLE (SOMME)

End of Project Gutenberg's La femme assise, by Guillaume Apollinaire