Part 9
Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère prudente sait qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un _collet monté_, une _radoteuse_ qui ne connaît rien aux passions; qui ne se doute pas que _tout est bon_ dans la nature et doit être respecté; et qui a si mal lu l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a pas su voir que l'humanité a toutes les formes de l'amour: le _polygamique_ et le _polyandrique_ et même... l'_ambigu_.
Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct brutal est une nécessité de _santé_ pour l'homme, et que les lupanars sont des lieux d'utilité publique.
Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, font à sa fille de dangereuses confidences.
Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des exemples pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de l'Amour. Selon sa méthode, elle la leur fait formuler elle-même.
Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules minérales les unes vers les autres?
LE FILS. C'est de _produire_ un corps ayant une forme déterminée.
LA MÈRE. Quel est le but de l'attraction de la plante pour la chaleur, la lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?
LE FILS. La _production_ de son propre corps, le développement de ses organes, de ses propriétés, sa conservation.
LA MÈRE. Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction du pistil et des étamines de la plante?
LA FILLE. La _production_ d'un être semblable à ses parents.
LA MÈRE. Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils attrait ou attraction pour certains aliments?
LE FILS. Il est clair que c'est pour être incité à mettre en mouvement les organes qui procurent à l'organisme les éléments propres à _produire_ le sang.
LA MÈRE. Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils attraction l'un vers l'autre?
LA FILLE. Pour la _production_ des petits qui perpétuent l'espèce.
LA MÈRE. Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les mâles, éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les jeunes?
LA FILLE. Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation dont ils sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.
LA MÈRE. Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits n'aient pas pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?
LE FILS. Le plaisir ne me semble que le moyen de porter l'être à remplir une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la _production_ de la science, de l'art, de l'industrie.
LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature en vue de nos besoins et de nos plaisirs.
LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société?
LE FILS. A notre attrait pour nos semblables.
LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les _produit_.
LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction, d'après ce que nous venons de dire?
LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la _production_, le _progrès_, la _conservation_ des êtres.
LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions, sont-ils bons?
LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté.
LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est dans sa voie?
LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social.
LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à l'amour humain, mes enfants.
LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le but général de l'attraction est la production, le progrès, la conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la reproduction de l'espèce.
LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante, puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.
LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce progressive que dans les espèces fatales et improgressives par elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je, cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.
Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier, aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour. Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple, transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire qui excite les efforts du travailleur.
Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et la production du travail.
Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur, jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments de Progrès.
Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce, d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art, l'industrie par le travail du couple.
IV
Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.
Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la manifestation.
Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans l'exagération ou la perversion des penchants.
Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous.
Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que de durer.
Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la passion des brutes et s'éteint par la possession.
Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu durable.
Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le blesse.
Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de s'effacer; il s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se résoudre à ne plus aimer.
On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite des partisans d'une telle doctrine.
L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe.
Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui, ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler pour les enfants de l'adultère.
La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie.
Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos, l'honneur des autres; s'engagent dans une voie de désordres, mettent la dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.
On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le polyandrique aussi bien que celui du couple constant.
Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas contraire.
L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit pas de grandes œuvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité; le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or, la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la dignité dans l'amour.
Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.
La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines, transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit; qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de l'idéal de nos destinées.
Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar, des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques.
Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes. Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours: la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi bien que toute dignité.
Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes?
En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont:
La séduction et la corruption des femmes;
L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et intellectuel des deux sexes;
L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;
La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures, l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme par la femme pour son argent ou son crédit;
La dissolution et la ruine de la famille;
Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les grossesses supprimées:
Voilà la valeur des théories mises en pratique.
N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que nous pratiquions la Justice et la Bonté?
Encore un mot, et nous aurons fini.
Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment; quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques et polyandriques; quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression de la Raison.
Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science, l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe.
Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice, au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute. [Blank Page]
CHAPITRE III.
MARIAGE (DIALOGUE).
I
LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal moderne: comment le définirez-vous?
L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société.
LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?
L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas.
Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière.
LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage?
L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes.
Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur vie, ils ne peuvent _légalement et valablement_ perdre leur liberté.
Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de leurs rapports, ils ne peuvent _légalement_, _valablement_ être subordonnés l'un à l'autre.
Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut _légitimement_, _valablement_ le détourner de cette voie.
Si le but de la Société doit être d'_égaliser_ les individus, elle ne peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et des droits.
Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la liberté individuelle, elle ne peut _légitimement_, _valablement_, prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la liberté morale.
Concluez maintenant.
LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni, conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe, prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se séparer l'un de l'autre.
L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des intérêts et au point de vue des enfants.
LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement association de deux personnes libres et égales, il y a encore association de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir.
L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution, comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations. Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et, s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.
LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner?
L'AUTEUR. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils sont une _propriété_ nous dirions: la Société a le droit d'exproprier pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur. Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature humaine dans l'ignorance et le mal?
LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation. Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de l'intervention sociale dans l'union des sexes.
L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants.
Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le pas souffrir.
LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?