La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 3

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Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de votre protection, puisque la loi les protège, même contre vous; aux épouses que vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous apportent soit une dot soit une profession, soit des services que vous seriez obligés de rétribuer, si tout autre vous les rendait.

Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son Droit, ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus ou le travail de leurs femmes.

6º L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire de la femme.

Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose pas: je ne vous accepte pas pour mandataires: je suis assez intelligente pour faire mes affaires moi-même, et je vous prie de me rendre, ainsi qu'à toutes les femmes qui pensent comme moi, un mandat dont vous abusez indignement. Si les femmes mariées, pour avoir la paix, veulent bien vous continuer leur mandat, c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement conserver celui des veuves et des filles majeures.

7º La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme, parce qu'elle n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer.

La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos ouvriers cloués douze heures par jour sur leurs travaux morcelés et abrutissants? Affirmez donc, si vous l'osez!

Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un procès criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin d'un acte civil ou d'un contrat notarié, droit que la femme n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses fils et administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour être tutrice d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur, droit que la femme n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique, une maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de femmes, que pour être à la tête d'un bureau, d'une administration publique et en diriger les employés, droit que la femme n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement dans une pension nombreuse, comme le font tant de femmes, que dans une chaire de faculté, comme l'homme seul en a le droit?

La femme prouve, par _ses œuvres_, que la capacité et le temps ne lui manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des affirmations dont vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas être homme, de peur de dire de semblables choses, et d'être conduit à prétendre qu'une institutrice, une femme de lettres, une artiste, une habile négociante, n'ont pas la capacité d'un portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de barbe au menton.

8º Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour de l'homme.

Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on appelle un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie, Messieurs?

Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant qu'elle le sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille, laide, délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons pour la transporter aux gémonies?

Si une femme disait de telles choses, quel _tolle_ universel!

Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons les femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais de cette manière.

Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse, arrive enfin la triomphante objection: les femmes ne revendiquent pas leurs Droits: beaucoup d'entre elles sont même scandalisées des réclamations faites par quelques-unes au nom de toutes.

Les femmes ne réclament pas, Messieurs?

Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines?

Que font donc déjà quelques femmes anglaises?

Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et plusieurs autres?

Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont je suis l'interprète?

_Toutes_ les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous pas que toute revendication de Droit se pose d'abord isolément?

Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que lorsque les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont empreintes dans leur chair?

Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce donc d'après le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté d'une cause?

Avez-vous attendu que _toute_ la population mâle revendiquât son droit au suffrage universel pour le décréter?

Avez-vous attendu la revendication de _tous_ les esclaves de vos colonies pour les émanciper?

Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre l'Émancipation de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y a des créatures humaines assez abaissées pour avoir perdu tout sentiment de dignité; mais non pas que le Droit n'est pas le Droit.

Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent, livrent au fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de briser leurs fers: qui a raison, qui a le sentiment de la dignité humaine, de ces derniers ou des autres?

Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce que l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper.

Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans laquelle nous sommes tenues, est une des causes les plus actives de la dissolution des mœurs.

Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées que la femme a son cachet propre à poser sur la Science, la Philosophie, la Justice et la Politique.

Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes convaincues que les questions générales, dont le défaut de solution menace de ruine notre Civilisation moderne, ne peuvent être résolues qu'avec le concours de la femme, délivrée de ses fers et laissée libre dans son génie.

N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre insanité, de notre _impureté_, que cet immense désir éprouvé par nous, d'arrêter la corruption des mœurs, de travailler au triomphe de la Justice, à l'avènement du règne du Devoir et de la Raison, à l'établissement d'un ordre de choses où l'humanité, plus digne et plus heureuse, poursuivra ses glorieuses destinées sans accompagnement de canon, sans effusion de sang versé?

N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des _impures que le péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre la justice et les œuvres de conscience_?

III

Concluons, Messieurs.

Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous soit inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les _faits_ démontrent faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions que vous remplissez, qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au ménage, elle n'en serait pas moins votre égale devant le Droit, parce que le Droit ne se base ni sur la supériorité des facultés, ni sur celle des fonctions qui en ressortent, mais sur l'identité d'espèce.

Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, une volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la femme a le Droit, comme vous, d'être libre, autonome, de développer librement ses facultés, d'exercer librement son activité: lui tracer sa route, la réduire en servage, comme vous le faites, est donc une violation du Droit humain dans la personne de la femme: c'est un odieux abus de la force.

Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la forme d'une déplorable inconséquence: car il se trouve que beaucoup de femmes sont très supérieures à la plupart des hommes; d'où il résulte que le Droit est accordé à ceux qui ne devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine, et refusé à celles qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder, puisqu'elles justifient des qualités requises.

Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et fonctions, _parce qu'on est homme_, et que vous cessez de le reconnaître dans le même cas, _parce qu'on est femme_.

Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de posséder le sens de la Justice!

Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement que les vôtres; en niant les premiers, vous niez en principe les derniers.

Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de 89, et nous aurons fini.

Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre grande Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs enfants au chant de la _Marseillaise_? C'est parce que, sous la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, elles croyaient voir la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne.

Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant de logique à leur égard, en fermant leurs réunions, elles abandonnèrent la Révolution, et vous savez ce qui advint.

Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout parmi le peuple, se déclarèrent pour la Révolution? C'est qu'elles espérèrent que l'on serait plus conséquent à leur égard que par le passé.

Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les représentants, non seulement leur interdirent de se réunir, mais les _chassèrent_ des assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent la Révolution, en détachèrent leurs maris et leurs fils, et vous savez encore ce qui advint.

Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?

Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la femme ne marche pas avec vous.

Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais il ne se maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, Messieurs, c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence que nous avons sur les hommes, par l'éducation que nous leur donnons avec notre lait.

Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou indifférence pour certains principes: c'est là qu'est notre force; et vous êtes des aveugles de ne pas comprendre que si la femme est d'un côté, l'homme de l'autre, l'humanité est condamnée à faire l'œuvre de Pénélope.

Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous vous déclarons que nous considérerons désormais comme _ennemi_ du Progrès et de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre légitime revendication; tandis que nous rangerons parmi les _amis_ du Progrès et de la Révolution ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, FUT-CE VOS ADVERSAIRES.

Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous vous accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez aux possesseurs d'esclaves.

Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les facultés de la femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.

Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé justice, afin d'en faire votre servante et votre jouet.

Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du Droit et du Progrès.

Et notre accusation demeurera debout et vivante devant les générations futures qui, plus éclairées, plus justes, plus morales que vous, détourneront avec dédain, avec mépris, les yeux de la tombe de leurs pères.

CHAPITRE III.

ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DEVANT LES MŒURS ET LA LÉGISLATION.

DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.

I

L'AUTEUR. Que concluez-vous, Madame, des principes et des faits que nous avons établis dans les deux précédents chapitres?

LA JEUNE FEMME. Que la femme étant, comme l'homme, un être humain, un élément de destinée collective, un membre du corps social, la logique exige qu'elle soit considérée comme son égale devant le droit. Qu'en conséquence, elle doit trouver dans la loi et la pratique sociales le respect de son autonomie, les mêmes ressources que l'homme pour son développement intellectuel, l'emploi de son activité, la même protection pour sa dignité, sa moralité.

L'AUTEUR. Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à l'égard de la femme, notre société et notre législation.

Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies. Ce sont des institutions _nationales_: la femme y a donc _droit_. Or, vous savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége de France même lui est interdit.

Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la femme n'a pas besoin de haut enseignement pour remplir les fonctions qui lui sont dévolues par la nature; que n'ayant ni la vocation, ni le temps, il est inutile que les portes des écoles spéciales s'ouvrent devant elle, etc.

LA JEUNE FEMME. Nous, jeune génération de femmes, nous protestons contre ces allégations au nom de la justice, du sens commun et des faits.

Si la femme est évincée des établissements soutenus par le budget de l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas pourquoi nous contribuerions à payer les frais d'institutions dont nous ne profitons pas.

Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les écoles, elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y vont pas. Si la femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est évident que l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on n'a pas le temps de faire.

Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car dire que la femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul besoin d'être aussi instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle se borne à celles-là; et l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est oublier ensuite que, destinée à exercer sur l'homme époux et fils une influence qui les dirige et les transforme, il faut mettre la femme en état de rendre cette influence bonne et élevée.

En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas leur droit de participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur leur vocation et sur leur temps, je ne vois pas que notre temps et notre vocation puissent être pour nous la base du même droit.

L'AUTEUR. Et cependant, Madame, la société prend son parti de ce déni de justice, et la masse des femmes se déclarent contre celles qui, d'une trempe vigoureuse, protestent contre cet état de choses.

LA JEUNE FEMME. Notre jeune génération est trop impatiente du joug, pour ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère parmi nous qui s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la femme est plus créée pour l'homme que lui pour elle;

Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir;

Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que l'homme;

Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de l'homme.

Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur barbu, dont les œuvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur de tartines quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit, tandis que G. Sand, dont le nom est universel, ne saurait être décorée;

Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne songerait pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur, qui nous fait communier avec les animaux, et, par les yeux, nous rend meilleurs pour tout ce qui vit.

Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade... parce que les hommes n'envient pas la fonction de sœur de charité.

II

EMPLOI DE L'ACTIVITÉ.

L'AUTEUR. Non seulement la femme ne trouve point accès dans les établissements d'instruction nationale, mais une foule de fonctions privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de celles qui lui conviendraient le mieux, et souvent lui laissent celles qui conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que des femmes portent des fardeaux, tandis que, selon la plaisante expression de Fourier, des hommes _voiturent une tasse de café avec des bras velus_.

Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence de fonction, l'homme est mieux rétribué que la femme pour le même travail; et la société trouve cela tout simple et fort juste.

Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur.

L'institutrice que l'instituteur,

La femme professeur que son concurrent mâle,

_La_ comptable que _le_ comptable,

La commise que le commis,

La cuisinière que le cuisinier, etc., etc.

Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les professions qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en s'exténuant, que de quoi mourir lentement de faim.

Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail, rétribuer moins la femme que l'homme?

Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité, dans les travaux qu'elle exécute seule?

LA JEUNE FEMME. Vous savez, Madame, que, pour justifier cela, on prétend que nous avons moins de besoins que l'homme; puis que l'équilibre se rétablit dans le ménage par le gain supérieur de ce dernier.

L'AUTEUR. Je connais ces prétextes inventés pour endormir la conscience; mais vous, femme de la génération nouvelle, les acceptez-vous?

LA JEUNE FEMME. Non: car la femme, devant être l'égale de l'homme en tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans les autres.

Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins que l'homme: nous nous résignons mieux aux privations, voilà tout.

Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre dans le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute femme fût mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a donc beaucoup de filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; une foule innombrable de femmes mariées à des hommes qui divisent leur gain entre deux ménages ou le dissipent au cabaret, au jeu, etc.

D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une femme abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui n'existe pas alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!

L'AUTEUR. Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, la femme _réelle_, trouvant que la faim et les privations sont des hôtes incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce qu'elle sait que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et l'équilibre se rétablit par la démoralisation des deux sexes, la désolation des familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de la génération présente et future.

LA JEUNE FEMME. En vérité, Madame, quoique le moyen âge fût bien travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la femme, les barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils de leurs serfs émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs femmes ont porté le bonnet de docteur dans ces temps anciens, et ont occupé, surtout en Italie, des chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématique, et ont excité l'admiration et l'enthousiasme. Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs femmes ont été reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du temps les châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir; beaucoup d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui l'une des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est l'exercice de la médecine. Il me semble cependant qu'une société faisant quelque cas de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en confier l'exercice aux femmes qui ont aptitude. Que les hommes soient traités par les hommes, cela se conçoit; mais qu'une femme confie les secrets de son tempérament à un homme, que cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son corps, c'est une impudeur, c'est une honte!

L'AUTEUR. N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent aux femmes que leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il n'y aurait pas sécurité pour elles à se mettre entre les mains d'un médecin de leur sexe? N'est-ce pas la faute des hommes qui exigent de leurs femmes qu'elles se fassent assister par un accoucheur au lieu d'une accoucheuse?

Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes hésitent moins à se laisser visiter et toucher par un médecin que celles dites non chastes... à moins que celles-ci ne chôment de consolateurs: Vous direz que ce souci n'est pas interdit aux femmes honnêtes... Inclinons-nous donc, Madame, devant l'honorable confiance et le charmant caractère de Messieurs les maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des affections plus on moins utérines.

LA JEUNE FEMME. Un sentiment de M. E. Legouvé m'a frappée: c'est la confiance qu'il exprime en notre perspicacité et en notre délicatesse pour le traitement des affections nerveuses, si nous étions appelées à exercer la médecine.

L'AUTEUR. Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, comprend mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le nerf et la vie. La femme médecin a généralement un élément de diagnostic qui manque à l'homme: c'est une disposition à _sentir_ l'état de son malade: voilà pourquoi les névroses ne seront prévenues et _réellement_ guéries, que lorsque les femmes s'en mêleront scientifiquement. Ajoutons que ce sera seulement alors que les enfants seront convenablement traités dans leurs maladies, parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle l'aime, se met en communion avec lui; devant être mère, elle est organisée pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement intime que l'homme.

LA JEUNE FEMME. _A priori_, ce que vous dites là me semble vrai.

L'AUTEUR. De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la Justice qu'en _sentant_ les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le, pratiquer avec succès la Médecine, qu'en _sentant_ ceux que l'on traite: la science n'est rien sans cette communion: il faut aimer ses semblables pour pouvoir les guérir, parce que les ressources thérapeutiques varient selon l'état _individuel_ des sujets. Donc, de même que l'amour seul ne peut suffire, la science seule ne suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir, que, dans sa généralité, elle s'individualise; ce qui ne peut se faire que par l'intuition, fille de la bienveillance et de la délicatesse nerveuse.

Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons que la femme cultivée, laissée libre dans la manifestation de son génie, est destinée à transformer la Médecine comme toute chose, en y mettant son propre cachet.

Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir que notre sexe ne peut, qu'exceptionnellement, trouver dans l'emploi de son activité les moyens de suffire à ses besoins, c'est à dire les moyens de rester moral. Que, traité comme serf, on lui interdit non seulement plusieurs carrières, mais encore que, lorsqu'il se rencontre en concurrence avec l'autre, il est généralement moins bien rétribué que ce dernier. De telle sorte que la femme, réputée _plus faible_, est obligée de travailler _plus fort_, _pour ne pas gagner davantage_.

Que pensez-vous de notre raison et de notre équité?

III

CHASTETÉ DE LA FEMME.

L'AUTEUR. Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité suppose l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous.

LA JEUNE FEMME. En effet, dans une société, il ne peut pas plus y avoir deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux, quand l'Égalité est à la base.

L'AUTEUR. Nos mœurs et notre législation n'ont pas votre brutale logique, Madame.

Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de l'homme. L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La Société rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du lourd fardeau les épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et a placé le fardeau léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il est réputé le sage, le courageux: n'est-ce pas équitable?

LA JEUNE FEMME. Cela me semble au contraire très injuste et fort peu raisonnable.

Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, on doit moins exiger de la première que du dernier. Prétendre que la femme peut et doit être supérieure à l'homme en moralité, c'est avouer qu'elle possède plus que lui les facultés qui élèvent notre espèce au dessus des autres: c'est donc une contradiction.

Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue d'un idéal de perfection, si la femme le possède plus que l'homme, que devient l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir vaincre ses instincts brutaux?