La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 2

Chapter 23,797 wordsPublic domain

L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au profit de tous.

Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale.

Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit: Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique.

VII

Par _Droit naturel_, la Société ne peut plus entendre la satisfaction des seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une brute: il est une Intelligence, une Raison, une Justice; il est aussi l'art, l'industrie, la Liberté.

Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, doit développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans autre limite que l'Égalité, ou le respect du droit identiquement le même en autrui.

Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces notions, elle formulera non seulement des lois pour protéger également la vie, l'honneur, la propriété légitime des associés, contre quiconque pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la troubler ou la détruire; mais, de plus, elle mettra à la disposition de tous, les moyens de développement qu'elle pourra généraliser: tels que l'enseignement des sciences, des arts, de l'industrie, des lois, etc. Elle comprendra que c'est son _Devoir_ et son intérêt.

Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une destinée dont chacun de ses membres est un élément;

Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux avantages sociaux;

Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance de leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.

Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun de ses membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la sécurité de tous.

La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la société, réformera profondément son Droit Civil. Devant ce Droit, tous les individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus aptes à concourir aux actes de la vie civile, à disposer de leur travail, de leur fortune. La société se contentera de sauvegarder les intérêts des mineurs et des interdits et d'empêcher que, dans aucun contrat, puisse s'introduire une clause attentatoire à la dignité de la personne et à l'exercice de ses droits. Toutes les fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société respectera la manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les fonctions publiques à l'élection ou au concours.

Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise la destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; c'est le père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison générale, éclairée par la science Économique qui se forme, comprendra que le _travail est un Droit_, puisque vivre, pour l'individu social, est un Droit; elle transformera donc le grand atelier national, et parviendra progressivement à introduire l'égalité, c'est à dire l'équité, dans le domaine de l'échange. Le Droit Économique n'existe pas: l'humanité le tirera de ses entrailles souffrantes et de son cerveau, comme elle en a tiré tous les autres.

Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques égaux, et un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient au profit de tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir aux actes politiques qui sauvegardent ses autres droits, et à l'aide desquels les progrès réalisés dans les esprits s'incarnent dans les faits sociaux. La Raison générale, bien pénétrée de ces vérités, organisera sous la loi d'égalité, le concours de tous à la vie politique, concours par lequel seul on peut se réputer libre, en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.

Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; idéal qui confond toutes les races, tous les peuples devant le Droit.

A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de nos pères, nous comprenons que les individualités, les nations et les races supérieures ne sont pas des _maîtres_, mais des frères aînés, des _éducateurs_; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs passions égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;

Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, tombent tous leurs hypocrites prétextes de domination;

Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient les leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des brutes, elles se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont pour loi que la force et la ruse.

Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, combien, en même temps, se précise, se purifie, s'élève la sublime notion du Devoir!

Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;

Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas présente _ou n'a pas pourvu_;

Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui qui, sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice de ses mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il peut faire par suite de l'impunité de sa première faute;

Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, mais en vue de la destinée collective, observant, autant qu'il est en soi, la bonne foi et l'équité dans l'échange des produits;

S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer vanité, ce qui est puéril; mais afin de rendre tous les services dont on est capable, au grand corps dont on est un organe;

Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, à l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées vraies et morales, à la destruction des idées fausses;

Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, comme solidaire de tous;

Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;

Chérir par dessus tout la Justice.

Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal nouveau; de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes de la société qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux pères.

Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord notre perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et le respect de nos semblables et de l'Ordre.

VIII

Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en autrui, dans les limites du Devoir.

Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?

C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre: car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un.

Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre.

Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique, intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent, d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs.

Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères, Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs devant l'héritage: c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de Messieurs vos frères.

De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous, quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer, d'agir librement, d'accomplir leur destinée.

Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique générale et notre pratique particulière.

Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les services auxquels les appelait leur organisation.

L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès, que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux.

Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre.

IX

Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.

Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être conçues que par l'être humain.

Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent.

Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée.

Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure que nous mettons l'ordre en nous.

Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle, la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour, de nos facultés productrices, de notre autonomie.

Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation, et qui est accomplie par l'activité et la liberté.

Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; _Droit_ légitime de chacune d'elles à s'exercer; _Devoir_ de toutes de se soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous principe d'Ordre.

Dans nos rapports avec la nature, _Droit_ de possession concédé par nos besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; _Devoir_ envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance.

Dans nos rapports avec nos semblables, _Droit_ et _Devoir réciproques_; limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants:

Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de la liberté et de l'autonomie d'autrui;

Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la société, et aux institutions générales;

Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui pourvoit à ses besoins;

Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou le choix des co-associés.

Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa personne, de sa liberté. Ses engagements sont _personnels_.

Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique, créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler.

Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu des éclairs et des tonnerres de notre Révolution.

Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi, parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison.

Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son terme.

Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne peut être une créature humaine, enfin, _que par la liberté individuelle dans l'égalité collective_.

Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la remettre dans la voie de ses sublimes destinées!

On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés!

Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle! Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur passera sur le corps pour obéir à son génie: _Car la Femme commence à comprendre_.

CHAPITRE II

OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.

I

De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit?

Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce que, disent-ils, la première femme a péché.

Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe d'adversaires.

Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté, condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que, disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que l'homme;

Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;

Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel;

Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines fonctions;

Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses enfants;

Parce que l'homme la protège et la nourrit;

Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et pour lui;

Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer certains droits.

Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent quelques-uns, faisant la bouche en cœur.

La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles.

Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les soutiennent, espérant, par là, intimider les premières et dégoûter les seconds.

Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur injustice.

Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant un à un les arguments de ces Messieurs.

1º La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les _facultés humaines comme base du Droit_;

Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les autres.

Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous; je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités soient égales.

Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui nous montrent une foule de femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus intelligentes que la grande masse des hommes?

Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les qualités.

Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question de celui de la femme?

Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas à la même espèce que vous.

2º La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre inférieur.

De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que _les fonctions sont la base du Droit_;

Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal;

Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de l'homme.

Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions _individuellement_ remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier, Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes d'épingles.

Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets d'enfants.

Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste, de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.;

Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se casser le nez contre les milliers de _faits_ qui nous montrent la femme _réelle_ remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir compte.

Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures, puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité.

Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme?

Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous décrocherai.

II

3º La femme produit moins que l'homme industriellement, dites-vous. Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour rien la grande fonction maternelle? Les risques que court la femme en l'accomplissant?

Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins qui vous sont prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?

Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, pourquoi ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne produisent rien, et vous tous qui produisez inégalement avez-vous un Droit égal?

Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs maris ou leurs fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des droits et ces derniers en ont-ils?

Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du Droit quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous entrer quand il s'agit de la femme?

Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, injustes.

4º La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que son tempérament particulier lui interdit certaines fonctions.

Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, décréter que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres au métier des armes, par exemple, sont hors de l'égalité de Droit?

Le tempérament, source de Droit!

Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée d'un bout du monde à l'autre.

Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les hommes faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les fonctions que vous _préjugez_ la femme incapable de remplir?

Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de remplir toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en user; pourquoi ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est question de nous? Que penseriez-vous des femmes si, ayant vos droits et vous le servage, elles vous tenaient dans une position inférieure sous le prétexte que vous ne pouvez pas accomplir la grande fonction de la gestation et de l'allaitement?

L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, n'aura pas le droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme nous une dignité civile. Son tempérament grossier le rend incapable d'être témoin dans un acte de naissance et de mort; il est évident que sa maladresse l'exclut juridiquement des fonctions diplomatiques; donc nous ne pouvons lui reconnaître le Droit de les briguer, etc.

Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, en excluant la femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, elle est d'un tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire que vous raisonnez d'une manière absurde.

5º La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce qu'il la protège et la nourrit.

Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que nous ne devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc leur Droit aux filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez ni ne protégez.