La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 16

Chapter 163,806 wordsPublic domain

Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une _probabilité_. N'oublie pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est _composé_, conséquemment _étendu_, _divisible_, _limité_, en _relation_; que la _diversité est la condition de l'unité_, et qu'_un être est d'autant plus parfait qu'il est plus composé_. D'autre part, ton sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse fondée sur le _simple_, _l'inétendu_, _l'indivisible_, _l'absolu_, _l'infini_. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un ordre de choses régi par des lois _opposées_ à celles de la Raison et de l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est contradictoire à lui-même?

C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels; rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés, n'attirera que leur dédain.

Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue, ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont domptés;

Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices, et en maisons pour nous abriter;

Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des objets d'utilité;

Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures;

Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos forces musculaires, des aides infatigables, des ornements;

Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et notre travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice progressive.

Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la nature: car nous avons puissance de la dompter, de la façonner: notre arme, contre elle, _c'est le travail_: c'est lui qui fait notre puissance et notre gloire, et nous rend dignes d'occuper une place dans l'humanité.

Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: la vie, nous la devons à nos parents;

Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui font leurs instruments de travail;

Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui fournissent les matières premières, les filent, les tissent, les teignent, les taillent, les cousent;

Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la chaux, le fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, coupent le bois; à tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et meublent nos demeures, pour qu'elles nous soient commodes;

Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces collections, rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces machines, fait ces classifications, ces méthodes que nous admirons; à ceux qui ont réfléchi sur les faits, trouvé leurs lois, et leurs applications dans l'industrie et l'art;

Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos labeurs, de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts que nous, nous les devons encore an génie de l'humanité qui a tiré de lui-même et formulé les principes de Justice et d'équité.

Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce qui a pensé et travaillé, pense et travaille pour nous; notre devoir est donc, au point de vue de la Justice, de rendre, autant qu'il est en nous, à l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, en travaillant à son profit et au nôtre.

Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier avec fruit l'histoire de leur espèce.

VII

Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire dont la science n'est pas faite encore.

Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.

Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte, tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous.

Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des Sciences, des Arts et de l'Industrie.

Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité, et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe, lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus.

Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode, sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la Botanique.

Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire: cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion, les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous. Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux quatre éléments précités, mais transformés.

Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les doctrines et les hommes comme _exclusivement_ bons ou mauvais, conservateurs ou novateurs, etc., mais comme _principalement_ une de ces choses.

La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.

Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera, sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail philosophique que vous seriez obligée de faire.

Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première doit être représentée à vos élèves comme fille surtout de la Raison, et ayant un rôle principalement critique; la seconde est surtout fille du sentiment religieux, et joue principalement le rôle d'élément conservateur.

Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme inhérent à la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à nous relier avec l'univers et nos semblables; comme une disposition à sentir qu'il y a des rapports entre nous et les lois dont nous voyons les résultats, sans que nous puissions en atteindre les causes. Vous marquerez avec soin les diverses transformations de ce sentiment sous l'influence du développement intellectuel et moral, jusqu'au moment où l'humanité, arrivant à la conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité de l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la Divinité celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, Immortalité qui, selon la belle expression de M. Charles Renouvier, est _le droit au Progrès_.

Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le sentiment religieux ne saurait être une loi de notre être sans en être une de l'univers. Sans régir des rapports dont un des termes, quoiqu'inconnu, n'en existe pas moins; que la Divinité et l'Immortalité ne sauraient être les objets de la foi humaine, sans avoir une réalité objective, parce que la voix de la nature ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux d'avec les religions.

Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules et les représentations des objets du sentiment religieux: le philosophe pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; il croit presque toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne cherche pas à se figurer ce qu'elle sera: il pense seulement qu'au delà de la tombe, se trouvera la sanction des actes moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas de plus, pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.

Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de ce qui persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence qui suivra celle-ci, des peines et des récompenses, etc.

Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, l'appui, mais non la source et la raison du Droit et du Devoir; pour le croyant, jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la Religion; s'il cessait de croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de base.

Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, pendant un certain temps, le soutien des principes moraux les plus avancés. Mais comme elles se prétendent immuables et que l'humanité progresse, arrive l'instant où elles sont dépassées en Rationalité, en Science et en Moralité: il faut alors qu'elles disparaissent, sans quoi l'humanité mourrait: Toujours la lutte contre elles est rude et longue, et elle ne cesse que quand un idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités: car _les religions ne cèdent la place qu'aux religions_, non aux philosophies. Un tel changement est toujours précédé d'un changement de principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: jamais Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, si d'abord elles n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les mains d'un César: car les nations ont une tendance invincible à modeler leur gouvernement et leurs lois sur leurs conceptions religieuses, et _vice versâ_: il résulte de cela, qu'un pays qui change de principes et de lois, tend invinciblement à changer de Religion.

Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer de l'étude des religions: car c'est surtout par l'étude des religions et des philosophies, qu'elles peuvent connaître le génie des peuples.

N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de chaque doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la bonne heure; qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et Hegel, Descartes et Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur en quoi ils ont fait fausse route; car vos enfants ne doivent pas plus avoir de fétiches parmi les hommes que parmi les choses: elles doivent rester elles-mêmes, et n'être le daguerréotype de personne.

Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez pas non plus de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques et sociales, les différentes formes politiques et les lois, et le rapport de ces choses, avec la justice.

Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans la Doctrine que vous leur avez inculquée touchant les destinées humaines, et la théorie des Droits et des Devoirs.

Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher sur votre demande, exige un ensemble de connaissances que vous ne possédez pas. Je le sais: aussi vous conseillé-je de vous entourer de collaboratrices qui aient une ou deux spécialités: mais votre devoir est d'assister aux leçons, et de veiller à ce que jamais on ne s'éloigne de la direction rationnelle.

Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes.

Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire transformer les lois qui subalternisent leur sexe.

Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la plus sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà, la preuve vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite par les faits.

VIII

Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des créations de la conscience humaine, vous me demanderez sans doute, Madame, s'il vous est permis d'en inculquer une à vos élèves; s'il est même possible qu'elles y croient lorsqu'elles seront rationnellement élevées.

Il n'y a que les esprits sans portée, les cœurs sans chaleur qui ne se posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. Or, vos élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, origine d'une religion positive, elles se la poseront et la résoudront, si vous ne la posez et ne la résolvez pour elles.

La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos enfants auront une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement de leur être.

Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue d'une fin; elles sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent une foule d'aptitudes et de besoins qu'une seule vie ne peut développer et satisfaire: elles en induiront une vie future, que leur vif sentiment de la justice ne leur permettra pas de concevoir autrement que comme la conséquence logique de l'emploi de celle-ci.

Anti _substantialistes_ et anti _réalistes_ par éducation, elles ne croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus, seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du principe ou loi d'unité de chaque être.

Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale, c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister ailleurs.

Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici, parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance; c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une dans leurs jeunes cœurs.

Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul besoin d'une Révélation divine pour croire.

Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement, faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la probabilité? Qui pourrait _prouver_ que le soleil se lèvera demain, que le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez éviter par dessus toutes choses.

Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique de tous vos enseignements.

Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme simple, infinie, absolue.

L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait qu'il sera plus simple.

Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive, s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu, aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice.

Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui n'est que l'hypothèse.

Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que le travail est un _châtiment_, une marque de dégradation.

Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non d'amélioration, condamnant la créature punie _à vouloir_ éternellement le mal, ce qui équivaut, dans le législateur _tout puissant_, à l'amour du mal.