La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 14

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Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal de cette destinée, et avoir en elle foi complète.

En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la nature humaine en général, et vous faire une idée nette de celle de chacune de vos élèves.

Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à dire une méthode rationnelle de direction.

Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se trouvent celles-ci:

L'homme est un composé d'esprit et de matière;

L'homme est une intelligence servie par des organes;

L'homme est sensation--sentiment--connaissance;

L'homme est une liberté organisée.

Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce que c'est que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; ces définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à rien.

La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre arbitre, la meilleure arme de l'éducateur.

La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez notre penchant; mais nous sommes bien obligées de nous dire qu'elle n'est pas exacte, puisqu'une partie de notre vie se passe dans la fatalité de l'instinct.

Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un ensemble de facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous la présidence de la Raison; mais cette définition a besoin d'être développée par l'éducateur; c'est à dire qu'il doit bien connaître nos divers groupes de facultés, l'âge de leur prépondérance, leur antagonisme, etc.

Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse vivante, où l'organe et la fonction sont inséparablement unis; tellement dépendants l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, exalter l'un, sans opprimer, exalter l'autre; qu'en un mot toute manifestation de ce qu'on nomme l'âme, se révèle comme fonction d'une partie de notre corps, conséquemment que, cultiver le corps, c'est cultiver l'âme et réciproquement.

Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la pensée que la vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit d'un rapport: ainsi il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, si cet organe n'était excité par la présence du sang, s'il n'était pas mis en contact, en rapport avec lui; il n'y aurait point d'images dans le cerveau, s'il n'était mis en rapport, par les sens, avec les corps qui les _occasionnent_, pas plus qu'il n'y aurait vie de l'estomac, s'il n'était mis en rapport avec le bol alimentaire.

De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour développer un organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, dans une juste mesure et _graduellement_, à l'action de ses excitants propres: que tout organe grandit vitalement par la lutte et s'étiole par le repos.

L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le développe, le rend plus fort, plus vivant, produit l'_habitude_. L'habitude qui, vous le savez, modifie profondément notre être, nous imprime un cachet particulier, nous rend indifférentes, agréables, nécessaires mêmes, des impressions et des choses d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend facile ce que nous croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde nature, transmissible par la génération.

Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous de savoir convenablement les employer.

Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions simples et involontaires.

Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse, et entrent en lutte contre les facultés sociales.

Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles, la tendance à l'idéal, etc.

Toutes ces impulsions ont pour ministre la _volonté_, qu'il faut bien se garder de confondre avec le _libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de préférence_.

Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.

Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à respecter en elles _la liberté_, _la volonté_, _l'instinct de lutte_: vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à porter des fers et ne peuvent être vertueux.

Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le sentiment de leur valeur et de leur dignité.

Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction.

La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des instincts égoïstes.

Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni _briser leur volonté, ni leur ordonner de croire_, ni les punir en nuisant à leur santé, _ni leur tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent empêcher_.

Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.

II

L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc d'avoir un établissement préparatoire annexe pour les enfants de six mois à cinq ans. Vous les feriez diriger et surveiller par des jeunes filles préalablement instruites de la méthode de Frœbel un peu modifiée.

Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, de la chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le premier surtout.

Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent être que temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide de quelques minutes, puis être promené à l'air quand il ne pleut pas.

Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.

Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture et le laisserez se rouler, essayer ses forces.

Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter leurs enfants; d'avoir le soin de leur laisser les membres et la poitrine libres, la tête nue ou très légèrement couverte; de tourner leur petit lit de manière à ce qu'ils aient la lumière directement en face si elle est peu vive, et directement opposée si elle l'est beaucoup, afin d'éviter le strabisme, la fatigue des yeux ou leur différence de force; vous leur recommanderez aussi de les coucher plus longtemps sur le côté gauche que sur le droit, parce que l'enfant fort jeune a le foie très développé.

Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse prendre tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par l'imitation, à certains mouvements réglés, afin de développer et d'égaliser la force de ses muscles, et de le préparer à une gymnastique sérieuse à laquelle vous soumettrez toutes vos élèves de cinq à seize ou dix-sept ans.

Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des promenades auxquelles vous donnerez toujours un but utile.

Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements trop chauds; point de corsets; que vos élèves soient vêtues de pantalons, de tuniques flottantes, retenues à la taille par une ceinture quand elles sortiront, et d'un chapeau rond contre la pluie et le soleil. Ne les harcelez pas des éternels: prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te mouiller, tu vas gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta robe, ton pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à leurs dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.

Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de grimper aux arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, sous prétexte que ce sont des exercices masculins: jamais ne dites à vos enfants: une fille ne doit pas faire cela: c'est bon pour un garçon. Quelles bonnes raisons auriez-vous à lui en donner? l'_usage_ n'est pas une réponse convaincante pour une rationaliste.

Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on transporte le goût de l'ordre physique dans les choses morales et intellectuelles. Et, comme vous voulez qu'elles sachent que chacun est tenu de subir les conséquences de ses propres actes, et n'a le droit de compter que sur soi pour réparer ses fautes et sa maladresse; que, devant la Justice, personne ne nous doit rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que de rendre un service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches qu'elles se font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à faire leur lit, à nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs chaussures, à aider par escouades aux travaux de la cuisine, de la buanderie, etc.

Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs filles, que vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent aucun homme: que, de retour dans leur famille, elles ne rendront à leurs frères aucun service sans équivalent, parce qu'elles se considéreront comme leurs égales.

Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent pas la Justice. Vous devez donc vous attendre à voir les plus jeunes de vos filles exiger des grandes et des domestiques les services qu'elles ne peuvent se rendre, et se montrer insolentes et colères lorsqu'on refusera. Ne vous épuisez pas à faire de la morale: demandez-leur tranquillement ce qu'elles donnent en échange des services qu'elles demandent. Rien, seront-elles forcées de vous répondre.

Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. Vous êtes faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, d'avoir besoin des gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce que l'on fait pour vous est donc pure bonté; or, mes chères enfants, ne trouveriez-vous pas que ce serait une sotte manière de vous rendre bonnes pour les autres, que de s'y prendre à votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles qui l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous répondre que non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service comme vous trouveriez juste qu'on vous le demandât.

Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses caprices et à ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est fort que de la faiblesse de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni ne crie à crédit. Toutefois que votre résistance soit calme; ne grondez pas, n'élevez pas la voix, n'essayez pas d'intimider l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou à la raison, non pas à la peur qui affaiblit l'âme.

Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes mères qui porteront leurs enfants à votre maison annexe, vous demanderont souvent des conseils sur ce point: dites-leur que toute mère doit nourrir son enfant, à moins qu'il ne soit constaté qu'elle est trop faible ou atteinte d'une affection organique; qu'après le lait de la mère, celui qui convient le mieux, est celui d'une autre femme ayant à peu près le même âge, la même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais, qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il vaut mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet usage serait celui de la jument; mais comme il est difficile de se le procurer, il faut avoir celui de la même vache: le lait de chèvre rend les enfants vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. Peu à peu l'on ajoute à cette nourriture de la panade faite avec de la croûte de pain desséchée au four. En général l'alimentation doit être réglée sur la dentition: plus celle-ci est difficile et tardive, moins la nourriture doit être substantielle, et plus l'allaitement doit se prolonger.

Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance de l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la culture d'un idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, les œufs, les légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à discrétion: telle doit être la base de l'alimentation de l'enfant; la viande doit être donnée en très petite quantité et toujours bien cuite: un régime de viandes presque crues, rend dur et arrogant. Je vous recommande par dessus tout d'éviter pour vos élèves, le thé, le café, les liqueurs, les épices et le vin pur. Rappelez-vous que les excitants sont souvent le germe des terribles habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi avec soin les bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne promettrez jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne donnerez du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres humains que vous devez conduire par l'honneur non par les papilles nerveuses de la langue.

Revenons aux qualités morales.

III

L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend pas la Justice;

Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;

Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste à ce qui lui plaît;

Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux parce qu'il ne sent que lui-même;

En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre chose;

Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.

Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent.

Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse.

Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos exemples vaudront toujours mieux que des leçons.

Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté.

Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.

A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement: pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.

A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai, répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire: tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.

Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié, donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement: qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle préfère son orgueil à votre appréciation.

Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus fort te fît.

Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on devrait la soigner sans la plaindre.

Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie envers tout ce qui vit.

Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte; obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des majorités de lâches.

Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et, quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront, et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.

Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.

Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes. Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles comme les forts ont agi envers elles.

Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou personnalité.

Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette: votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.

En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous, si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent, quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail: notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.

Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès et l'auxiliaire de la tyrannie.