La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 12

Chapter 123,855 wordsPublic domain

Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés.

La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière!

Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but?

Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui, certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit!

Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous, comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais sensé, c'est autre chose.

Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas; seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait. Je ne pose pas en principe que _tout espèce_ de Droit ne doit être reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil, et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu.

Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous nommez mon intelligence _aristocrate_, si je vois vos émancipés politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de garder mon opinion.

Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit, à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler les doigts.

LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de distribuer les droits?

L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique; si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes se diriger; mais dans la _réalité_ sociale, il y a des majeurs, et des mineurs destinés à devenir majeurs.

Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de refuser le droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes principes: c'est la _loi_, expression des consciences les plus avancées, en attendant qu'elle le soit de la conscience de tous, qui prononce sur la majorité politique et en fixe les conditions. Le droit est virtuel en chacun de nous: donc nul n'a le droit de le donner, de l'ôter, de le contester: il se _reconnaît_ quand on est en état de l'exercer et qu'on le revendique; et l'on prouve que l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux conditions fixées par la loi.

LA JEUNE FEMME. Quelles seraient, d'après vous, ces conditions pour la jouissance du Droit politique?

L'AUTEUR. Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste qu'on sait lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement l'histoire et la géographie de son pays; de plus, une bonne théorie du Droit et du Devoir et de la destinée de l'humanité sur cette terre. L'assimilation d'un petit volume suffirait, comme vous le voyez, pour que tout homme et toute femme de vingt-cinq ans et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits politiques, après avoir subi une initiation par la jouissance des droits civils. Mais, je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique ceux qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un droit reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les exercer. Quant aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement et qu'elles s'instruisent: leur tour viendra.

LA JEUNE FEMME. Il est bien important, Madame, que les hommes comprennent que vous ne niez pas, mais que vous ajournez seulement les droits politiques de notre sexe.

L'AUTEUR. Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne prendront pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu d'infériorité et une démission.

III

LA JEUNE FEMME. Voudriez-vous maintenant formuler les réformes légales que nous devons demander successivement.

L'AUTEUR. En ce qui concerne la vie civile nous devons demander:

Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement que par le mariage.

Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement civil.

Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de l'état civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici.

Vous savez que déjà, en dérogation à la loi, les sages-femmes signent les actes de naissance des enfants naturels non reconnus, et que, dans certains actes de notoriété, rédigés par le juge de paix, le témoignage des femmes est admis.

Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent partie des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux de commerce; que dans tout jugement criminel, les femmes aient place au jury; qu'aux femmes soient confiées l'administration et la surveillance des hôpitaux, des prisons de femmes, des bureaux de charité.

Que, dans chaque commune, soit nommée une _mairesse_ pour surveiller les écoles de filles, les crèches et les nourrices.

Vous savez, Madame, que déjà, toujours en dérogation à la loi, des femmes remplissent des emplois publics, puisque le professorat et l'inspection des écoles de filles et des crèches et asiles, fondés par les communes, leur sont confiés et que d'autres femmes ont des bureaux de poste, de papier timbré, etc.

LA JEUNE FEMME. Voilà pour le Droit civil en général; quelles réformes demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée?

L'AUTEUR. Nous demanderons que le domicile conjugal soit celui qu'habitent _ensemble_ les époux, non plus l'homme seul.

Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme d'obéir à son mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider.

Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner, plaider, etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit étendue à l'homme relativement à la femme.

Que le _mariage sous le régime de la séparation de biens devienne le droit public de la France_.

LA JEUNE FEMME. Quelles réformes demanderez-vous quant au conseil de famille et à la tutelle?

L'AUTEUR. Nous demanderons que le conseil de famille soit composé de vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents, alliés, amis, choisis par les époux.

Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix, soient déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort les différends survenus entre les époux quant aux enfants, aux biens, à la tutelle, etc.

Nous demanderons que toute femme puisse être nommée tutrice et subrogée tutrice.

Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le conseil de famille.

Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur définitif et un conseil de tutelle à son mari survivant.

Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès, le père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une subrogée tutrice de la sienne, afin que les enfants soient toujours sous l'influence des deux sexes.

Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée, appartienne de droit à un membre de la famille du défunt, du même sexe que lui.

Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux, le subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire adjuger par le conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice.

Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne de droit à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à l'ascendante la plus proche de l'autre ligne.

S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de famille choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans l'autre et dans le sexe différent.

Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent, non seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts moraux et intellectuels des pupilles.

Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se remarie sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil de famille.

Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage des hommes et les filles sous celui des femmes: cette société serait un grand conseil de famille.

LA JEUNE FEMME. J'aime mieux votre conception que celle de la loi, non seulement parce que la femme y est l'égale de l'homme, mais parce que les pupilles seront mieux protégés: j'ai connu des hommes qui ont fait interdire leur femme, exaltée par leurs mauvais traitements, afin de rester maîtres de leurs biens; d'autre part, vous savez que d'enfants sont malheureux et lésés par le second mariage de leur père! Une marâtre a tout pouvoir pour faire souffrir les pauvres petits.

Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents sur leurs enfants.

L'AUTEUR. L'autorité des parents sur leurs enfants est la même: l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable serait autorité _parentale_. Sur ce chapitre, nous demanderons que, s'il y a dissidence entre le père et la mère au sujet des enfants, le conseil de famille décide en premier ressort.

Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant qu'_étant d'accord tous deux_.

Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours à cette mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la subrogée tutrice, ou, en cas de dissidence, avec l'approbation du conseil de famille; sauf toujours le recours à la justice.

Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans pour les deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés.

LA JEUNE FEMME. Demanderons-nous que la séparation de biens et celle de corps qui entraîne l'autre, soient supprimées?

L'AUTEUR. Non: Mais nous demanderons que le _Divorce soit rétabli_.

Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices, injure grave, condamnation à une peine afflictive et infamante, vices notables, incompatibilité d'humeur, consentement mutuel.

Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce, l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne et que, si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un subrogé tuteur de sexes différents.

Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable devant le conseil de famille.

Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la séparation de biens régissent leurs biens propres.

Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des biens communs, l'administration en soit enlevée à l'époux, pour être confiée à la femme.

Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine infamante, l'autre époux reste administrateur.

Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux le plus utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un ou deux membres de la famille de l'autre époux, avec obligation de lui fournir une provision alimentaire.

Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le nombre, le nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme annuelle que chaque époux est tenu de fournir pour leur entretien et leur éducation.

Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de consentement mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire.

Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce, à la porte de la mairie et inséré dans les principaux journaux du département.

Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage subséquent sous des peines très graves.

LA JEUNE FEMME. Ces mesures sont sévères: s'il est facile de divorcer, il ne sera pas facile de se marier ensuite.

L'AUTEUR. Je ne le nie pas, Madame; mais il vaut mieux empêcher le divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en y mettant des restrictions: dans le premier cas, l'empêchement vient des entraves qu'on s'est créé soi-même: on s'est fait son sort; dans le second la liberté individuelle est atteinte par l'autorité sociale: ce qui est un abus de pouvoir.

LA JEUNE FEMME. Abordons les réformes légales concernant les mœurs.

L'AUTEUR. Nous demanderons que toute promesse de mariage, si elle n'est pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts.

Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins ou par lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux charges de la paternité.

Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de la maternité.

Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit sévèrement punie.

Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des mœurs qu'après vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction avant cet âge, si elle se livre à la prostitution.

Que toute femme de mauvaises mœurs soit punie de la prison et de l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de vingt-cinq ans, et que la peine soit terrible si elle n'est pas saine.

LA JEUNE FEMME. On dira que la paternité ne peut être prouvée, Madame.

L'AUTEUR. Je ne nie pas qu'il ne soit possible que le père attribué à l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui doit être établi par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas d'être réputé tel; c'est la probabilité de la paternité dans le mariage, étendue à la paternité hors du mariage. Tant pis pour les hommes qui s'y laisseront prendre: c'est une honte que d'attacher l'impunité au plus désordonné, au plus subversif des penchants égoïstes: il faut que les femmes ne supportent plus seules la charge des enfants naturels et ne soient plus tentées de les abandonner.

LA JEUNE FEMME. Mais s'il est établi qu'un homme marié s'est mis dans le cas d'être père hors du ménage?

L'AUTEUR. Ce doit être d'abord un cas de divorce, puis de punition pour lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme doit en subir la charge de concert avec la mère.

LA JEUNE FEMME. Voilà des lois bien draconiennes!

L'AUTEUR. Ne voyez-vous pas, Madame, que la corruption nous enserre âme et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement contre elle par la sévérité des lois, par la réforme de l'éducation et le réveil de l'idéal, notre société ne sera bientôt plus qu'un immense lupanar?

LA JEUNE FEMME. Hélas! Ce n'est que trop vrai.

L'AUTEUR. Demandons donc, Madame, non seulement une réforme rationnelle de l'éducation nationale, mais encore que les lycées soient doublés pour les filles.

Que tous les établissements de haut enseignement dépendant de l'État, leur soient ouverts comme aux garçons.

Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires, les mêmes diplômes de capacité que les hommes.

Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant les hommes;

Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne soit plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent vivre de leur travail et que la misère, le découragement, le suicide ne terminent plus leur vie, quand elles ne choisissent pas le triste rôle d'éléments de démoralisation. [Blank Page]

QUATRIÈME PARTIE

Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme; Profession de foi; Éducation rationnelle.

CHAPITRE I.

APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC.

I

APPEL AUX FEMMES.

Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière partie de ce livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien général, au nom de vos filles et de vos fils.

Vous dites: les mœurs se corrompent; les lois, en ce qui concerne notre sexe, ont besoin d'une réforme.

C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise pour le guérir?

Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité, l'État, le Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera forcée de vivre de l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant elle-même.

C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise pour remédier à notre abaissement?

Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est déplorable au point de vue de la destinée de l'humanité.

C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour améliorer, transformer les méthodes d'éducation?

Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent changer quelque chose?

Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir.

Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut: c'est travailler soi-même à la réforme, c'est prouver _par ses œuvres_ qu'on est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument la place contestée; en un mot, c'est avoir de l'intelligence, du courage et de l'activité.

Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous abandonnez vous-mêmes?

Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en partie découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine s'ils vous défendent contre ceux qui, pour vous opprimer, appellent à leur aide toutes les ignorances, tous les despotismes, tous les égoïsmes, tous les paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes lorsqu'il s'agit de leur sexe.

L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on vous plaint, afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous en indignez!

Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne?

Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents et généreux vous ont fait?

Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines, et vous déciderez-vous à compléter la Révélation de l'humanité, en faisant enfin entendre le Verbe de la Femme dans la Religion, la Justice, la Politique et la Science?

Que faire? Dites-vous.

Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi. Regardez celles qui ont donné leur âme à un dogme; elles s'organisent, enseignent, écrivent, agissent sur leur milieu et sur les jeunes générations, afin de faire triompher la foi qui a l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en faites-vous pas autant?

Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme et de morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous pas qui portent le cachet du rationalisme, de la Morale solidaire et d'une sainte foi au Progrès?

Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs, afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de leurs dogmes et de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous pas autant au profit des idées nouvelles?

Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous pas?

Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas?

Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de 89 et est issu du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée d'entraver les héritières directes des principes posés par 89, tandis qu'il laisserait agir librement celles qui leur sont plus ou moins hostiles? Aucune de vous n'admet une telle possibilité, n'est-ce pas?

Que faire!

Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations.

Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige une suite de traités sur les principales branches des connaissances humaines, afin d'éclairer les femmes et le peuple.

Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes.

Vous avez à aider vos sœurs ouvrières à s'organiser en ateliers d'après des principes économiques plus équitables que ceux d'aujourd'hui.

Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées qui vous demanderont aide et conseil.

Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des méthodes d'éducation.

Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que faire?

Ah! si vous avez du cœur et du courage, femmes majeures, levez-vous!

Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et celles qui ont du temps et de la liberté constituent l'_Apostolat de la Femme_.

Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de Progrès, afin que chacune serve la cause commune selon ses moyens.

Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'_Union fait la force_.

II

PROFESSION DE FOI.

L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée sur des principes communs, non sur le dévouement à une ou plusieurs personnes. Car les personnes passent et peuvent changer: les principes restent.

Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être moins l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, sa profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences et les cœurs, et les diriger vers un but unique.

Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce Credo, que nous diviserons en six titres et vingt quatre articles.

1º LOI DE L'HUMANITÉ.

1º _La loi de l'humanité est le Progrès._

2º Nous nommons Progrès le développement de l'individu et de l'espèce en vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de bonheur, idéal de moins en moins imparfait et qui est le produit des facultés humaines.

3º La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les lois du monde; elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; d'où il résulte que l'humanité peut, pendant un certain temps, comme l'individu, demeurer stationnaire et même rétrograder.

2º INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.

4º Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à former une harmonie sous la présidence de la Raison ou principe d'ordre.

5º La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de s'exercer en vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du droit égal posé par les autres facultés.

6º Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du bien-être et du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe de notre liberté sur ce que les lois générales de l'univers ont de blessant pour notre organisme; et, dans l'ordre moral, le triomphe sur la tendance incessante de nos instincts égoïstes à se sacrifier les instincts plus élevés de la Justice et de la Sociabilité.

7º La destinée de l'individu s'accomplit par le développement de ses facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.

3º BIEN ET MAL PHYSIQUES.

8º La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par notre faute, ou par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité du sang. C'est un produit de notre insuffisance, de nos erreurs ou de celles de nos prédécesseurs dans la vie.

9º La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par la lutte qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses successeurs: si l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, parce que rien ne tiendrait en éveil et en action l'intelligence et les autres facultés.