Part 11
Cette femme, mère avant l'âge, non seulement ne sera pas la compagne sérieuse, la conseillère de son mari qui, étant beaucoup plus âgé qu'elle, s'en amusera comme d'une petite fille, mais toute sa vie elle sera sa pupille et rusera pour faire sa propre volonté.
Ainsi affaiblir la femme sous tous les rapports, abréger sa vie, la mettre en tutelle, préparer des générations étiolées et mal élevées, tels sont les résultats les plus clairs du mariage précoce des femmes.
Il suffirait, pour tenir les femmes dans un servage volontaire et pour organiser le harem parmi nous, de profiter de la permission de la loi qui autorise leur mariage à quinze ans.
Pour qu'une femme ne soit pas esclave, puisse être mère sans dommage pour sa santé, et au profit de la bonne organisation des enfants; pour qu'elle soit une épouse digne et sérieuse, prête à remplir tous ses devoirs, je le répète, il ne faut pas la marier avant vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il ne faut pas lui faire épouser un homme plus âgé qu'elle.
LA JEUNE FEMME. Mais on prétend que le mari doit avoir dix ans de plus que la femme, parce que celle-ci vieillit plus vite: qu'il est nécessaire qu'il ait l'expérience de la vie pour apprécier sa femme et la rendre heureuse.
L'AUTEUR. Erreurs et préjugés que tout cela, Madame. La femme ne vieillit plus que l'homme que par le mariage et la maternité prématurés: un homme et une femme bien conservés ne sont pas plus vieux l'un que l'autre au même âge. Seulement la femme consent à vieillir, l'homme y consent beaucoup moins, puisqu'il ne rougit pas, lorsqu'il a les cheveux gris, d'épouser une jeune fille et d'afficher la ridicule prétention d'en être aimé d'amour. Il faut déshabituer les hommes de se croire perpétuellement dans le bel âge de plaire; de s'imaginer qu'ils sont tout aussi agréables à nos yeux quand ils sont vieux ou laids que s'ils étaient des Adonis. Il faut leur redire sans cesse que ce qui est malséant pour nous l'est pour eux; et qu'une vieille femme ne serait pas plus ridicule de rechercher l'amour d'un jeune homme, qu'un vieillard de prétendre à celui d'une jeune femme.
Le mari et la femme doivent être à peu près du même âge; d'abord pour se traiter plus facilement en égaux, puis parce qu'il y a plus d'harmonie dans la manière de sentir et de voir et dans le tempérament, toutes choses très nécessaires à l'organisation des enfants.
Il le faut encore, pour que la femme ne soit pas tentée d'infidélité: vous savez que de désordres naissent des unions disproportionnées sous le rapport de l'âge.
Il faut, dit-on, que l'homme ait _vécu_; c'est l'opinion des gens qui permettent à leurs fils de _jeter la gourme du cœur_; qui croient que l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais lieux et qu'il y a deux morales. Or, Madame, nous ne sommes pas de ces gens-là. Vous ne donnerez pas à votre fille un homme qui ait _vécu_, parce qu'il serait blasé, la pervertirait ou l'exposerait, par la désillusion, à chercher dans un autre ce que ne lui donne pas son mari.
Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour votre fils: il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que lui; car vous ne devez pas plus vouloir une situation désavantageuse pour votre belle-fille que pour votre fille: toutes deux vous sont chères et respectables devant la solidarité du sexe.
LA JEUNE FEMME. J'élèverai mon fils, Madame, de manière à ce qu'il comprenne que la formule du mariage prescrite par le Code n'est qu'un reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance qu'au Devoir; qu'elle est un être libre, son égale; qu'il n'a de droits sur sa personne que ceux qu'elle-même lui accorde. Je lui dirai que l'amour est une plante délicate qu'on doit cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne et la malpropreté la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne, étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de sa fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta femme; rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par la brutalité d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils, est une chose grave et sainte: la pureté en est le plus bel ornement; sache que beaucoup d'hommes ont dû l'adultère de leur femme aux tristes soins qu'ils ont pris de dépraver leur imagination. Bien loin d'user de ton influence sur celle qui sera la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes volontés, pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le caractère: en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil et un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de biens afin que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à tes principes; et si jamais tu me donnes la douleur d'y manquer, ta femme deviendra doublement ma fille; je serai sa compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes bras et ma maison.
L'AUTEUR. Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter: intéresse ta femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours être occupée, parce que le travail est le conservateur de la chasteté.
LA JEUNE FEMME. A ma fille, je dirai: l'ordre social dans lequel nous vivons exige, mon enfant, que tu administres ta maison; c'est une fonction dont notre sexe ne sera relevé que dans un ordre de choses encore loin de nous. N'oublie pas que la prospérité de la famille dépend de l'esprit d'ordre et d'économie de la femme. Ce que ta fortune ou ton travail spécial te dispensent de faire, règle-le et surveille-le. Aujourd'hui, le luxe de la toilette et de l'ameublement dépasse toutes les bornes. Le luxe en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est un grand mal relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème d'augmenter, de varier les produits, sans augmenter en même temps la misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple: cela n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de soie, de dentelles qui traînent dans la poussière du macadam; mais ces diamants, ces pierres précieuses qui font la fortune de quelques-uns aux dépens de la moralité de beaucoup d'autres, et qui ne sont que des capitaux enfouis, dont la mobilisation ferait grand bien. Ne te laisse pas prendre à ce sophisme: il faut que les honnêtes femmes se parent pour empêcher les hommes de passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas honteuse de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas; et l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il la peine?
Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère, et propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de biens pour épargner à ton mari la tentation de se considérer comme ton maître; pour qu'il soit obligé de prendre ton avis, et de voir en toi son associée. Malgré ces précautions, tu seras mineure, puisque la loi le veut ainsi. Mais notre loi n'est pas la Raison: n'oublie jamais que tu es une créature humaine, c'est à dire un être doué, comme ton mari, d'intelligence, de sentiments, de libre arbitre, de volonté; que tu ne dois de soumission qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton devoir de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de tolérer les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal: _je le veux!_
Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants; élève-les dans les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés dans ton intelligence et dans ton cœur, afin d'en faire, non seulement des femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais des ouvriers de la grande œuvre du Progrès.
Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes Droits et tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme n'est pas plus faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là; qu'en conséquence, la femme ne peut, sans manquer à son devoir, se perdre et s'absorber dans l'homme: car elle doit aimer avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité; elle doit plus à ses enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la famille et les sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne doit pas plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice.
L'AUTEUR. On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement votre fille.
LA JEUNE FEMME. Puisque de nos jours les hommes jouent de la mandoline, ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement?
Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent confisquer la femme à leur profit, lui vantent les charmes du gynécée, suppriment ses droits et lui prêchent les douceurs de l'absorption, ne faut-il pas que les femmes réagissent contre ces doctrines soporifiques, et rappellent leurs filles au sentiment de la dignité et de la personnalité?
L'AUTEUR. Je vous approuve de tout mon cœur:
Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les points, nous n'avons plus qu'à nous résumer et à donner l'ébauche des principales réformes nécessaires à opérer pour que la femme soit placée dans une situation plus conforme au Droit et à la Justice. [Blank Page]
CHAPITRE IV.
RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES.
I
L'AUTEUR. L'identité de Droit étant fondée sur l'identité d'espèce, et la femme étant de la même espèce que l'homme, que doit-elle être devant la dignité civile, dans l'emploi de son activité et le Mariage?
LA JEUNE FEMME. L'égale de l'homme.
L'AUTEUR. Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité civile?
LA JEUNE FEMME. Lorsqu'elle sera membre du conseil de famille, aura place au jury et près de tout fonctionnaire civil; sera membre des conseils de Prud'hommes, des tribunaux de commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous les cas où est requis le témoignage de l'homme.
L'AUTEUR. Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être admis dans tous les cas où est requis celui de l'homme?
LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est aussi croyable que l'homme; qu'elle est, comme lui, une personne civile.
L'AUTEUR. Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme, du conseil de famille?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'une tante, une parente, une amie ont autant d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un parent, un ami;
Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury?
LA JEUNE FEMME. Parce que le Code la déclarant l'égale de l'homme devant la culpabilité, le délit, le crime et la punition, elle est, par ce fait, déclarée comprendre comme l'homme le mal en autrui;
Parce que le jury étant une garantie pour _le_ coupable, _la_ coupable doit en avoir une semblable;
Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la criminelle le sera mieux par les femmes;
Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime, il faut que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée par les deux pour le juger et le condamner.
Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens moral, l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les hommes prétendent que notre sexe, en général, est plus moral et plus miséricordieux que le leur.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès des fonctionnaires civils?
LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, représentée par ces fonctionnaires, est composée des deux sexes;
Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui, il y a un département plus spécial à la femme;
Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple, si la femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la Société n'est pas suffisamment représentée, mais l'épouse peut se considérer comme livrée au pouvoir d'un homme par tous les hommes du pays.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans les conseils de Prud'hommes et les tribunaux de commerce?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'elle est de moitié dans la production industrielle;
Parce qu'elle est de moitié dans le commerce;
Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est mieux, aux transactions et aux contrats;
Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter elle-même.
L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans l'emploi de son activité et de ses autres facultés?
LA JEUNE FEMME. Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des académies, des écoles spéciales et que toutes les carrières lui seront accessibles.
L'AUTEUR. Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même éducation nationale que les hommes?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'elles exercent une immense influence sur les idées, les sentiments et la conduite des hommes, et qu'il est de l'intérêt social que cette influence soit salutaire;
Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et d'élever les sentiments des femmes pour qu'elles se servent de leur ascendant naturel au profit du Progrès, du vrai, du bien, du beau moral;
Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver son intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne l'État;
Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation nationale, c'est un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les académies, les écoles professionnelles?
LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, n'ayant le droit de nier aucune aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment pas le droit d'empêcher celui qui prétend les posséder de les cultiver, ni de lui fermer les trésors de science et de pratique dont elle dispose;
Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes, etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans les institutions sociales les mêmes ressources que les hommes pour la culture de leurs aptitudes;
Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui ont besoin des enseignements qu'on leur interdit.
L'AUTEUR. Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être accessibles aux femmes?
LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est une créature libre, dont on n'a le droit ni de contester ni de gêner la vocation;
Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières que lui interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude et de temps; qu'il est donc tout aussi inutile de les lui interdire qu'on ne le fait à certains hommes.
L'AUTEUR. Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut de la force, où l'on s'expose à des périls?
LA JEUNE FEMME. On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers, couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature s'y oppose; c'est précisément parce que la nature s'y oppose, que je trouverais la Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce qui est impossible, on n'a pas besoin de l'interdire et, si ce que l'on a déclaré impossible, se fait, c'est que c'était possible: or la Société n'a pas le droit d'interdire le possible à aucun de ses membres; cela lui parût-il même excentrique, lorsqu'il est question de vocation.
L'AUTEUR. Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques et périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions publiques qui ne conviennent pas aux femmes?
LA JEUNE FEMME. Nul ne le sait puisqu'on ne les développe pas pour les remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile: le concours ferait justice de prétentions mal fondées.
L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans le mariage?
LA JEUNE FEMME. Quand la personne des époux ne sera pas engagée par le mariage; lorsque les engagements seront réciproques et que la femme ne sera pas traitée en mineure et absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en soit ainsi:
Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une semblable aliénation est _immorale_ et _nulle_ de soi;
Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement absorbée par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle repose sur une fiction et suppose une chose impossible;
Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme devant la Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité par suite d'une association plus intime avec lui.
L'AUTEUR. Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle de la personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous pas que la femme mariée doive être comme la fille majeure maîtresse de ses biens, libre d'exercer toute profession qui lui conviendra, maîtresse de vendre, d'acheter, de donner, de recevoir, de plaider?
LA JEUNE FEMME. L'homme marié ayant tous ces droits, il est évident que la femme mariée doit les posséder sous la loi d'égalité. N'êtes-vous pas de cet avis?
L'AUTEUR. Dans toute association, l'on engage une part de liberté sur certains points convenus. Or les époux sont associés, donc ils ne peuvent être aussi complétement libres que des étrangers à l'égard l'un de l'autre: seulement il faut, répétons-le, que la situation soit la même et les engagements réciproques: Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner, ni donner, ni recevoir, ni ester en jugement sans le consentement du mari, il n'est pas permis au mari de faire ces choses sans le consentement de sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une profession sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la femme ne peut engager la communauté sans le mandat du mari, celui-ci ne peut l'engager sans le mandat de la femme. Je vais plus loin, je n'admettrais pas volontiers que la femme, avant vingt-cinq ans accomplis, donnât à son mari l'autorisation d'aliéner rien de ce qui appartient à l'un des deux: le mari a trop d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre avant cet âge.
LA JEUNE FEMME. Mais si l'un des deux s'oppose par caprice, ou par de mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable et avantageuse?
L'AUTEUR. Dans les différends qui surviennent entre associés, souvent l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux est la Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous croyons qu'il serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel qui aurait un premier degré de juridiction: ce serait le conseil de famille, organisé tout autrement qu'il ne l'est aujourd'hui. Devant ce tribunal intime, mieux à même d'apprécier que tout autre, les époux porteraient, non seulement les différends survenus entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux qui auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des scandales seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du reste toujours appeler devant le tribunal social.
Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère sur les enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des deux pouvait être contesté, ce ne serait pas celui de la mère qui seule peut dire je _sais_, je suis _certaine_ que ces enfants sont à moi.
LA JEUNE FEMME. En effet, il est révoltant que la plénitude du droit se trouve du côté de la simple présomption légale, de l'acte de foi, de l'incertitude.
Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne penseriez-vous pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et la distinction des personnalités dans le nom porté par les époux et leurs enfants?
L'AUTEUR. Certainement, Madame; le jour du mariage, chacun des époux joindrait à son nom celui de son conjoint: cela se fait déjà dans certains cantons de la Suisse et même en France chez quelques particuliers.
Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double nom de leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le nom de la mère et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut introduire dans cette question le régime de liberté il serait statué qu'à la majorité, l'enfant choisirait lui-même celui des deux noms qu'il veut porter et transmettre.
II
LA JEUNE FEMME. Maintenant, Madame, revenons, comme vous me l'avez promis, sur le droit politique.
L'AUTEUR. Une nation est une association d'individus libres et égaux, concourant, par leur travail et leurs contributions, au maintien de l'œuvre commune; ils ont le droit incontestable de faire tout ce qui est nécessaire pour que leurs personnes, leurs droits et leurs biens ne soient pas lésés. L'homme a des droits politiques parce qu'il est libre, l'égal de ses co-associés; selon d'autres parce qu'il est producteur et contribuable; or la femme, étant, par identité d'espèce, libre et l'égale de l'homme; étant de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes intérêts généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits politiques que lui.
Voilà les principes, passons à l'application.
Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit vraie d'une manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le bien en mal, qu'on tienne compte du milieu dans lequel on prétend l'introduire: c'est ce que les hommes oublient beaucoup trop. La vérité _pratique_ dans notre question est qu'il n'est bon de reconnaître le droit politique que _dans la mesure où il est réclamé_, parce que ceux qui ne le réclament pas sont intellectuellement incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent, c'est, dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La prudence exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un homme ou d'un parti.
Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament pas leurs droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en parle: elles se font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui regarde les intérêts généraux: elles se reconnaissent donc incapables.
D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des préjugés, dépourvues d'instruction générale, soumises pour la plupart à l'influence du mari, de l'amant ou du confesseur, en ce qui concerne la politique; engagées en majorité dans les voies du passé. Si donc elles entraient sans préparation dans la vie politique, ou elles doubleraient les hommes, ou elles feraient reculer l'humanité.
Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de femmes plus capables qu'une infinité d'hommes de concourir aux grands actes politiques, aiment mieux y renoncer que de compromettre la cause du Progrès par l'extension du Droit à toutes les femmes.
LA JEUNE FEMME. Personnellement, je suis de votre avis; mais il faut prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être faites par des femmes fort intelligentes: ces femmes là vous diront: songez-y, la négation du Droit est une iniquité, car c'est la négation de l'égalité et de la nature humaine. Il est aussi faux que dangereux de poser en principe la reconnaissance du Droit seulement dans la mesure où il est réclamé; car il est notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves qui songent à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc l'émancipation des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.
Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité des femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout aussi bien l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés qu'elles; qui sont souvent la doublure de leur femme ou de leur confesseur, ou n'ont d'autre opinion que celle de leur comité électoral.
Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: les femmes s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis bien; car c'est beaucoup plus en jouant d'un instrument qu'on apprend à s'en servir, qu'en en apprenant la théorie.
L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions qu'il aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir à les résoudre. Voulez-vous donc que les femmes prennent à cœur les intérêts généraux? Donnez-leur le Droit politique.
Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.
L'AUTEUR. C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs femmes éminentes et plusieurs hommes dévoués au triomphe des principes nouveaux.