Part 9
«Ni la naissance, ni la figure, _ni les facultés_, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes, et _la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au _dessus_ ou au _dessous_ de l'espèce humaine.»
Prouvez-nous, Monsieur, que les femmes sont au _dessus_ ou au _dessous_ de l'espèce humaine, qu'elles n'en font pas partie, ou bien, _sous peine de contradiction_, subissez les conséquences de votre doctrine.
Vous dites dans la _Révolution sociale_, page 57:
«Ni la conscience, ni la raison, ni la liberté, ni le travail, forces pures, _facultés premières et créatrices_, ne peuvent, sans périr être mécanisées... C'est en elles-mêmes qu'est leur raison d'être; c'est dans leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir. En cela consiste la personne humaine, personne sacrée, etc.»
Prouvez, Monsieur, que les femmes n'ont ni conscience, ni raison, ni liberté morale, qu'elles ne travaillent pas. S'il est démontré qu'elles ont les _facultés premières et créatrices_, respectez leur personne humaine, car elle est sacrée.
Dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, page 412, vous dites:
«Par la spécification, le travail satisfait au vœu de notre personnalité, qui tend invinciblement à se différencier, à _se rendre indépendante, à conquérir sa liberté_ et son caractère.»
Prouvez donc que les femmes n'ont pas des travaux spécialisés, et si les faits vous démentent, reconnaissez que, fatalement, elles vont à l'_indépendance, à la liberté_.
Contestez-vous qu'elles soient vos égales parce qu'en masse elles sont moins intelligentes que les hommes? D'abord, je le conteste, mais je n'aurais nul besoin de le contester; c'est vous-même qui allez résoudre cette difficulté à la page 292 de la _Création de l'ordre dans l'humanité_:
«L'inégalité des capacités, quand elle n'a pas pour cause les vices de constitution, les mutilations ou la misère, résulte de l'ignorance générale, de l'insuffisance des méthodes, de la nullité ou de la fausseté de l'éducation, de la divergence de l'intuition par défaut de série, d'où naissent l'éparpillement et la confusion des idées. Or, tous ces faits producteurs d'inégalité sont essentiellement anormaux, donc l'inégalité des capacités est anormale.»
A moins que vous ne prouviez que les femmes sont mutilées de nature, je ne vois pas trop comment vous pouvez échapper à la conséquence de votre syllogisme: non seulement l'infériorité féminine a les mêmes sources que l'ignorance masculine, mais l'éducation publique leur est refusée, les grandes écoles professionnelles fermées; celles qui, par leur intelligence, égalent les plus intelligents d'entre vous ont eu vingt fois plus de difficultés et de préjugés à vaincre.
Voulez-vous subalterniser les femmes parce qu'en général elles ont moins de force musculaire que vous; mais à ce compte les hommes faibles ne devraient pas être les égaux des autres, et vous combattez cette conséquence vous-même en disant à la page 57 de votre premier mémoire sur la propriété:
«La balance sociale est _l'égalisation du fort et du faible_.»
Si je vous ai ménagé, M. Proudhon, c'est parce que vous êtes un homme intelligent et progressif, et qu'il est impossible que vous restiez sous l'influence des docteurs du moyen âge sur une question, tandis que vous êtes en avant de la majorité de vos contemporains sur tant d'autres. Vous renoncerez à soutenir une _série logique_ sans fondement, vous rappelant, comme vous l'avez si bien dit à la page 201 de la _Création de l'ordre dans l'humanité_:
«Que la plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de ce qu'on attribue aux séries logiques une réalité qu'elles n'ont pas, et que l'on s'est efforcé d'expliquer la nature de l'homme par des abstractions.»
Vous reconnaîtrez que toutes les espèces animales supérieures se composent de deux sexes;
Que dans aucune la femelle n'est l'inférieure du mâle, si ce n'est quelquefois par la force, qui ne peut être la base du droit humain;
Vous renoncerez à l'androgynie, qui n'est qu'un rêve.
La femme, individu distinct, doué de conscience, d'intelligence, de volonté, d'activité, comme l'homme, ne sera plus séparée de lui devant le droit.
Vous direz de toutes et de tous comme à la page 47 de votre premier mémoire sur la propriété: «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition _sine qua non_ d'existence. L'égalité est un _droit absolu_, parce que sans l'égalité il n'y a pas de société.»
Et vous monterez ainsi au second degré de la sociabilité, que vous définissez vous-même: «la reconnaissance en autrui d'une personnalité _égale_ à la nôtre.»
J'en appelle donc de M. Proudhon grisé par le théologisme, à M. Proudhon éclairé par les faits et la science, ému par les douleurs et les désordres résultant de sa propre doctrine.
J'espère que je ne rencontrerai pas sa massue d'Hercule levée contre la sainte bannière de la vérité et du droit; contre la femme, cet être si faible physiquement, si fort moralement, qui, sanglante, abreuvée de fiel sous sa couronne de roses, achève de gravir la rude montagne où bientôt le progrès lui donnera sa légitime place à côté de l'homme. Mais si mon espoir était déçu, entendez-le bien, M. Proudhon, vous me trouveriez ferme sur la brèche, et, quelle que soit votre force, je vous jure que vous ne me renverseriez pas. Je défendrais courageusement le droit et la dignité de vos filles contre le despotisme et l'égarement logique de leur père, et la victoire me resterait, car, en définitive, elle est toujours à la vérité.
M. Proudhon répondit à cette mise en demeure par la lettre suivante, imprimée dans la _Revue Philosophique_ de janvier 1857:
«Paris, 20 décembre 1856.
«_A madame Jenny d'Héricourt._
«Eh bien! Madame, que vous disais-je dans ma lettre du 8 octobre?
«Je considère l'espèce de croisade que font, en ce moment, quelques estimables dames de l'un et de l'autre hémisphère, en faveur de leur sexe, comme un symptôme de la révolution générale qui s'opère, mais comme un symptôme exagéré, un affolement qui tient précisément à l'infirmité du sexe et à son incapacité de se connaître et de se régir lui-même.
«Je commence par retirer le mot d'_affolement_, qui a pu vous blesser, mais qui n'était pas, vous le savez, destiné à la publicité.
«Ce point réglé, je vous dirai, Madame, avec tous les égards que je dois à votre qualité de femme, que je ne m'attendais pas à vous voir confirmer si tôt, par votre pétulante interpellation, mon jugement.
«Je ne savais pas d'abord d'où venait le mécontentement féminin qui pousse les plus braves, les plus distinguées d'entre vous, à un assaut contre la suprématie paternelle et maritale. Je me disais, non sans inquiétude: Qu'y a-t-il donc? qu'est-ce qui les trouble? que nous reprochent-elles? A laquelle de nos facultés, de nos vertus, de nos prérogatives, ou bien de nos défaillances, de nos lâchetés, de nos misères, est-ce qu'elles en veulent? Est-ce le cri de leur nature outragée, ou une aberration de leur entendement?
«Votre attaque, jointe aux études que j'ai immédiatement commencées sur la matière, est venue enfin me tirer de peine.
«Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe; vous ne savez pas le premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point, cette question; si, dans les huit pages de réponse que vous avez faites à ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je vous l'ai dit, à votre _infirmité sexuelle_. J'entends par ce mot, dont l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses, qu'autant que nous, hommes, vous les faisons toucher du doigt. Il y a chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours. Tel est, Madame, le résultat de mes observations directes et positives: je le livre à votre sagacité obstétricale, et vous laisse à en calculer, pour votre thèse, les conséquences incalculables.
«J'engagerai volontiers avec vous, Madame, dans la _Revue Philosophique_, une discussion à fond sur cette obscure matière. Mais, et ceci vous le comprendrez comme moi, plus la question est vaste, plus elle touche à nos intérêts sociaux et domestiques les plus sacrés, plus aussi elle exige que nous y apportions de gravité et de prudence.
«Voici donc ce qu'il me paraît indispensable de faire:
«D'abord, vous nous avez promis un livre, et je l'attends. J'ai besoin de cette pièce qui complétera mes documents et parachèvera ma démonstration. Depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et que j'ai eu celui de vous répondre, j'ai fait, sur la femme, de très sérieuses et très intéressantes études, que je ne demande qu'à rectifier si elles sont erronées; comme aussi je désire y mettre le sceau, si, comme j'ai tout lieu de le présumer, votre publication ne m'apporte qu'une confirmation de plus.
«J'ai constaté, sur faits et pièces, la vérité de toutes les assertions que vous me sommez de rétracter, à savoir:
«Que la différence de sexe élève entre l'homme et la femme une séparation ANALOGUE--je n'ai pas dit égale--à celle que la différence des races et des espèces met entre les animaux;
«Qu'en raison de cette séparation ou différence, l'homme et la femme ne sont point _associés_: je n'ai pas dit qu'ils ne pussent être autre chose;
«Que, par conséquent, la femme ne peut être dite _citoyenne_ qu'en tant qu'elle est l'épouse du citoyen, comme on dit madame la présidente à l'épouse du président: ce qui n'implique pas qu'il n'existe point pour elle d'autre rôle.
«En deux mots, je suis en mesure d'établir, par l'observation et le raisonnement, les faits, que la femme, plus faible que l'homme quant à _la force musculaire_, vous-même le reconnaissez, ne lui est pas moins inférieure quant à LA PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que si la condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que vous le réclamez pour elle, par la même justice que la condition de l'homme, c'est fini d'elle: elle est esclave.
«A quoi j'ajoute aussitôt, que c'est précisément le système que je repousse: le principe du droit pur, rigoureux, de ce droit terrible que le Romain comparait à une épée dégainée, _jus strictum_, et qui régit entre eux les individus d'un même sexe, n'étant pas le même que celui qui gouverne les rapports entre individus de sexes différents.
«Quel est ce principe, différent de la justice, et qui cependant n'existerait pas sans la justice: que tous les hommes sentent au fond de l'âme et dont vous autres femmes ne vous doutez seulement pas? Est ce l'amour? pas davantage... Je vous le laisse à deviner. Et si votre pénétration réussit à débrouiller ce mystère, je consens, Madame, à vous signer un certificat de génie; _Et eris mihi magnus Apollo_. Mais alors vous m'aurez donné gain de cause.
«Voilà, Madame, en quelques lignes, à quelles conclusions je suis parvenu, et que la lecture de votre livre ne modifiera sûrement pas. Cependant, comme à toute force il est possible que vos observations personnelles vous aient menée à des résultats diamétralement contraires, la bonne foi du débat, le respect de nos lecteurs et de nous-mêmes exigent qu'avant d'entamer la controverse, communication réciproque soit faite entre nous de toutes les pièces recueillies. Vous pourrez prendre connaissance des miennes.
«Une autre condition, que je vous supplie, Madame, de prendre en bonne part, et dont, sous aucun prétexte, je ne sairaos me d&partir, c'est que vous choisirez un parrain.
«Vous ne voulez pas, vous vous êtes à cet égard prononcée énergiquement, que dans une discussion aussi sérieuse votre adversaire fasse le moindre sacrifice à la galanterie; et vous avez raison. Mais moi, Madame, qui suis si loin d'admettre vos prétentions, je ne puis ainsi me donner quittance de ce que prescrit envers les dames la civilité virile et honnête; et comme je me propose, d'ailleurs, de vous faire servir de sujet d'expérience; comme, après avoir fait, pour l'instruction de mes lecteurs, l'autopsie intellectuelle et morale de cinq ou six femmes du plus grand mérite, je compte faire aussi la vôtre, vous concevez qu'il m'est de toute impossibilité d'argumenter sur vous, de vous, avec vous, sans m'exposer à chaque mot à violer toutes les bienséances.
«Je comprends, Madame, qu'une pareille condition vous chagrine: c'est un désavantage de votre position qu'il vous faut courageusement subir. Vous êtes demandeur, et, comme femme, vous vous prétendez tyrannisée. Paraissez donc devant le tribunal de l'incorruptible opinion avec cette chaîne de tyrannie qui vous indigne, et qui, selon moi, n'existe que dans le dérèglement de votre imagination. Vous n'en serez que plus intéressante. Aussi bien vous vous moqueriez de moi, si, tandis que je soutiens la prépotence de l'homme, je commençais, en disputant de pair à compagnon avec vous, par vous accorder l'égalité de la femme! Vous n'avez pas compté, j'imagine, que je tomberais dans cette inconséquence.
«Les champions, du reste, ne vous manqueront pas. Et je n'attends pas moins que ceci de votre courtoisie, madame: celui que vous me choisirez pour antagoniste, qui devra signer et affirmer tous vos articles, assumer la responsabilité de vos dits et contredits, sera digne de vous et de moi; tel, enfin, que je n'aurai pas le droit de me plaindre que vous m'avez jeté un homme de paille.
«Ce qui m'a le plus surpris, depuis que cette hypothèse de l'égalité des sexes, renouvelée des Grecs comme tant d'autres, s'est produite parmi nous, a été de voir qu'elle comptait parmi ses partisans presque autant d'hommes que de femmes. J'ai longtemps cherché la raison de cette bizarrerie, que j'attribuais d'abord au zèle chevaleresque: je crois, aujourd'hui, l'avoir trouvée. Elle n'est pas à l'avantage des chevaliers. Je serais heureux, Madame, pour eux et pour vous, qu'il ressortît de cet examen solennel que les nouveaux émancipateurs de la femme sont les génies les plus hauts, les plus larges, les plus progressifs, sinon, les plus mâles, du siècle.
«Vous dites, Madame, que les femmes ont un faible pour les batailleurs. C'est sans doute à cause de cela que vous m'avez fouaillé d'importance: _Qui aime bien châtie bien._--J'avais trois ans et demi quand ma mère, pour se débarrasser de moi, m'envoya chez la maîtresse d'école du quartier, une excellente fille, qu'on appelait la Madelon. Un jour, pour quelque sottise, la Madelon me menaça de me donner le fouet. A ce mot, j'entrai en fureur, je lui arrachai son martinet et le lui jetai à la figure. J'ai toujours été un sujet désobéissant. J'aimerais autant, madame, ne pas vous voir prendre vis-à-vis de moi ces airs de _fouette-coco_, qui ne vont plus à un homme sur le retour; mais je laisse cela à votre discrétion. Frappez, redoublez, ne me ménagez pas; et s'il m'arrivait de regimber contre la férule, croyez, Madame, que je n'en suis pas moins votre affectionné serviteur et compatriote.
«P. J. PROUDHON.»
A mon tour, reprenant la parole dans le numéro de février de la même année, je répondis à M. Proudhon:
Il m'est interdit, monsieur, de répondre à votre lettre sur le ton peu convenable que vous avez cru pouvoir prendre envers moi:
Par respect pour la gravité de mon sujet;
Par respect pour nos lecteurs;
Par respect pour moi-même.
Vous vous trouvez mal à l'aise dans le cercle de Popilius qu'a tracé autour de vous la main d'une femme; tout le monde le comprend, moi comme les autres. Mal armé pour la défense, plus mal armé peut-être pour l'attaque, vous voudriez bien échapper, et je le conçois de reste; votre habileté de tacticien est en pure perte: vous ne sortirez du cercle fatal que vaincu, soit par moi, soit par vous, si vous avouez votre faiblesse sur le point en litige, en continuant de refuser une discussion sous des prétextes dérisoires; soit enfin par l'opinion publique, qui vous octroiera votre certificat d'inconséquence, le moins désirable de tous pour un dialecticien.
Ceci bien entendu, je dois vous dire que je suis personnellement satisfaite que vous attaquiez, dans le _droit des femmes_, la cause de la justice et du progrès. C'est pour cette cause un gage de succès: vous avez toujours été fatal à tout ce que vous avez voulu soutenir.
Il est vrai que votre attitude dans cette question fait de vous l'_allié du dogmatisme moyen âge_; il est vrai que les _représentants officiels_ de ce dogmatisme s'emparent, à l'heure qu'il est, de vos arguments et de votre nom pour maintenir leur influence sur les femmes, et, par elles, sur les hommes et sur les enfants, et cela pour restaurer le passé, étouffer l'avenir. Est-ce votre intention? Je ne le crois pas. A mes yeux, vous êtes un démolisseur, un destructeur, chez lequel l'instinct emporte parfois l'intelligence et à qui il dérobe la vue nette des conséquences de ses écrits: nature de lutte, il vous faut des adversaires; et, faute d'ennemis, vous frappez cruellement sur ceux qui combattent dans les mêmes rangs que vous. Dans tous vos écrits on sent que la seconde éducation, celle que donnent le respect et l'amour de la femme, vous a complétement manqué.
Venons à votre lettre.
Vous me reprochez d'avoir fait _quarante paralogismes_: il fallait au moins en citer un. Cependant voyons.
Vous dites: entre l'homme et la femme il y a une séparation de _même nature que celle que la différence de race met entre les animaux_.
La femme, par nature et par destination, n'est _ni associée_, _ni citoyenne_, _ni fonctionnaire_.
Elle n'est, jusqu'à son mariage, qu'_apprentie_ dans l'atelier social, tout au plus _sous-maîtresse_; elle est _mineure_ dans la famille et ne _fait point partie de la cité_.
Vous ne concevez pas pour elle de destinée hors du ménage: elle ne peut être que _ménagère_ ou _courtisane_.
Elle est incapable de _se connaître_ et de _se régir_.
Faire un paralogisme, c'est être à côté de la question; or, étais-je à côté de la question en vous disant:
Pour que tous ces paradoxes deviennent vérités, vous avez à prouver:
Que l'homme et la femme ne sont pas de la même race;
Qu'ils peuvent se reproduire séparément;
Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
Que la différence de races correspond à la différence de droits.
Vous avez à nous dire ce que c'est qu'une association, ce que c'est qu'une nature citoyenne ou fonctionnaire.
Vous avez à prouver que la femme est moins utile que l'homme dans la société;
Qu'à l'heure qu'il est, elle est nécessairement ménagère quand elle n'est pas courtisane;
Qu'elle est dénuée d'intelligence, qu'elle ne sait rien régir.
Vous prétendez que la femme n'a pas le droit de _demander pour elle une justice spéciale_.
Quel paralogisme ai-je commis, en vous faisant remarquer que ce n'est pas elle _mais vous_ qui la demandez, puisque vous posez en principe l'inégalité des sexes devant le droit humain?
Tout ce que vous dites relativement à la _prétendue_ infériorité de la femme et les conséquences que vous en tirez s'appliquant aux races humaines inférieures à la nôtre, il me serait bien facile de démontrer que les conséquences de vos principes sont le _rétablissement de l'esclavage_. Le plus parfait a le droit d'exploiter à son profit le plus faible, au lieu d'être son éducateur... Admirable doctrine, Monsieur, pleine d'intelligence du progrès, pleine de générosité! Je vous en fais mon très sincère compliment.
Vous dites que le travail _spécialisé_ est le grand émancipateur de l'individualité humaine; que le travail, la conscience, la liberté, la raison ne trouvent _qu'en eux_ leur raison d'être et d'agir; que ces forces pures constituent la personne humaine _qui est sacrée_.
Vous posez en principe que la loi est la même pour tous; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont _au dessus_ ou _au dessous_ de l'espèce humaine.
Vous dites que la balance sociale est l'_égalisation du fort et du faible_; que tous ont les mêmes droits, non par ce qui les différencie, mais par _ce qui leur est commun, la qualité d'êtres humains_.
Ai-je fait des paralogismes en vous disant:
Alors vous ne pouvez, en raison de sa faiblesse et même d'une infériorité supposée, exclure la femme de l'égalité de droit: vos principes vous l'interdisent, à moins que vous ne prouviez:
_Qu'elle est au dessus_ ou _au dessous de l'espèce humaine, qu'elle n'en fait pas partie_;
Qu'elle est _dépourvue de conscience, de justice, de raison; qu'elle ne travaille pas, qu'elle n'exécute pas des travaux spécialisés_.
Il est évident, Monsieur, que votre doctrine sur le droit général est en contradiction avec votre doctrine sur le droit de la femme; il est évident que vous êtes très inconséquent et que, quelque habile que vous soyez, vous ne pouvez sortir de cet embarras.
Dans ce que vous appelez une réponse, il y a quelques passages qui valent la peine qu'on s'y arrête.
Vous vous demandez _ce qui pousse les plus braves, les plus distinguées d'entre nous à un assaut contre la suprématie paternelle et maritale_.
Vous ne comprenez pas le mouvement, car vous auriez dit la _suprématie masculine_.
A mon tour je vous demande:
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave romain, à prendre le rôle de Spartacus?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf féodal, à organiser une Jacquerie?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave noir, à devenir un Toussaint-Louverture?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf russe, à prendre le rôle de Poutgachef?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, bourgeois de 89, à renverser les priviléges de la noblesse et du clergé?
Qu'est-ce qui pousse M. Proudhon... mais je ne veux pas faire d'actualité.
Qu'aurait répondu M. Proudhon à tous les possesseurs de _prérogatives_, de _suprématie_, qui ne manquaient pas de s'adresser, eux aussi, cette naïve demande: Ah ça! que nous veut donc ce vil esclave, cet indigne serf, cet audacieux et stupide bourgeois? _A laquelle de nos facultés, de nos vertus, de nos prérogatives en veut-il? Est-ce le cri de sa nature outragée ou une aberration de son entendement?_
La réponse que se fera M. Proudhon est celle que lui feront toutes les femmes _majeures_.
Il y a dans le cerveau de la femme, dites-vous, _un organe que l'esprit mâle est seul capable de faire fonctionner_. Rendez donc à la science le service de le lui indiquer et de démontrer son mode de fonctionnement. Quant à l'autre organe dont vous parlez, c'est sans doute _son inertie_ qui l'a fait définir par quelques-uns: _parvum animal furibondum, octo ligamentis alligatum_. Avant de choisir pour preuves de vos assertions des faits anatomiques et physiologiques, consultez un médecin instruit: voilà ce que vous conseille non seulement ma _sagacité obstétricale, mais aussi ma sagacité médicale_.