Part 8
Les femmes d'aujourd'hui sont, en général, intelligentes, parce qu'elles reçoivent une éducation supérieure à celle que recevaient leurs mères. La plupart d'entre elles se livrent à l'existence active soit dans les arts, soit dans l'industrie; les hommes les y reconnaissent leurs émules, et avouent même qu'elles leur sont supérieures dans l'administration. Aucun homme, digne de ce nom, n'oserait contester que la femme ne soit son égale, et que bientôt arrivera le jour de son émancipation civile.
Les femmes, de leur côté, plus indépendantes, plus dignes, sans qu'elles aient rien perdu de leur grâce et de leur douceur, ne comprennent plus votre fameux axiome: _l'homme doit nourrir la femme_; elle comprendraient encore moins votre _admirable_ maxime d'Aristote, bonne pour les esclaves du Gynécée. Soyez bien convaincu que toute _vraie_ femme rira du vêtement de nuages que vous prétendez lui donner, de l'encens dont vous voulez l'asphyxier; car elle ne se soucie plus d'adoration, elle veut du respect, de l'égalité; elle veut porter sans entraves son intelligence et son activité dans les sphères propres à ses aptitudes; elle veut aider l'homme, son frère, à défricher le champ de la théorie, le domaine de la pratique; elle prétend que chaque être humain est juge de ses aptitudes; elle ne reconnaît à aucun homme, à aucune doctrine le droit de fixer sa place et de jalonner sa route. C'est par le travail de la guerre que le patriciat s'est constitué, c'est par le travail pacifique que le servage s'est émancipé, c'est aussi _par le travail_ que la femme prétend conquérir ses droits civils.
Voilà, monsieur, ce que sont, ce que veulent être beaucoup de femmes aujourd'hui: voyez si ce n'est pas folie de vouloir ressusciter le gynécée et l'atrium pour ces femmes imprégnées des idées du XVIIIe siècle, travaillées par les idées de 89 et des réformateurs modernes. Dire à de telles femmes qu'elles ne _seront rien_ ni dans l'État, ni dans le mariage, ni dans la science, ni dans l'art, ni dans l'industrie, ni même dans votre paradis subjectif, est quelque chose de tellement énorme que je ne conçois pas, pour mon compte, que l'aberration puisse aller aussi loin.
Vous ne trouveriez plus une interlocutrice vous disant: «qu'une femme ne peut presque jamais mériter une apothéose personnelle et publique... que des vues qui supposent l'expérience la plus complète et la réflexion la plus profonde sont _naturellement interdites_ au sexe dont les contemplations ne sauraient guère dépasser _avec succès_ l'enceinte de la vie privée... que la _dégradation morale de la femme est encore plus grande quand elle s'enrichit par son propre travail_... qu'il n'y a pas de pires chefs industriels que les femmes...» Et si quelque femme arriérée avait l'imbécillité et l'impudeur de tenir un semblable langage, les hommes de quelque valeur n'auraient pour elle que du dédain.
Mais vous, monsieur, qui voulez annihiler la femme, de quel principe tirez-vous une semblable conséquence? De ce qu'elle est, dites-vous, puissance affective.... oui, mais à ce compte l'homme l'est aussi; et est-ce que la femme, aussi bien que lui, n'est pas également intelligence et activité? Est-ce sur une prédominance tout accidentelle que l'on peut reléguer une moitié de l'espèce humaine par delà les nuages de la sentimentalité? Et toute discipline sérieuse ne doit-elle pas tendre à développer, non pas une face de l'être, mais la pondération, l'harmonie de toutes ses faces. La désharmonie est la source du désordre, du laid. La femme sentimentale seulement commet d'irréparables écarts, l'homme rationnel seulement est une sorte de monstre, et celui chez lequel prédomine l'activité n'est qu'une brute. Puisque vous croyez en Gall et Spurzheim, vous savez que l'encéphale des deux sexes se ressemble, qu'il est modifiable chez l'un comme chez l'autre, que toute l'éducation est fondée sur cette modificabilité: comment ne vous est-il point venu à l'esprit que si l'homme est en masse plus rationnel que la femme, c'est parce qu'éducation, lois et mœurs développent chez lui les lobes antérieurs du cerveau; tandis que chez la femme l'éducation, les lois, les mœurs développent surtout les lobes postérieurs de cet organe; et comment, ayant constaté ces faits, n'avez-vous pas été conduit à conclure que, puisque les organes ne se développent qu'en conséquence des excitants qui leur sont adressés, il est probable que l'homme et la femme, soumis aux mêmes excitants cérébraux, se développeront de la même manière avec les nuances propres à chaque individualité; et que si la femme se développe harmoniquement sous ses trois aspects, il faut qu'elle se manifeste socialement sous trois aspects. Songez-y, monsieur, votre principe est trois fois faux, trois fois en contradiction avec la science, avec la raison; en présence de la physiologie du cerveau toutes les théories de classement tombent: les femmes sont les égales des hommes devant le système nerveux: elles ne pouvaient leur être inférieures que devant la suprématie musculaire attaquée par l'invention de la poudre et que va réduire en poussière le triomphe de la mécanique.
Que de choses j'aurais encore à vous dire, monsieur, si cette ébauche de critique n'était déjà trop longue; mais, quelque mauvaise qu'elle soit, comme elle n'a dans mon esprit que le sens d'une protestation de femme contre vos doctrines, je crois pouvoir m'en tenir là.
M. PROUDHON.
La dixième et la onzième étude du dernier ouvrage de M. Proudhon: _La Justice dans la Révolution et dans l'Église_, renferment toute la doctrine de l'auteur sur la Femme, l'Amour et le Mariage.
Avant d'en donner l'analyse et d'en ébaucher la critique, je dois mettre mes lecteurs au courant du commencement de polémique qui _paraît_ avoir donné lieu à la publication des étranges doctrines de notre grand critique. Dans la _Revue Philosophique_ de décembre 1856, on publia de moi l'article suivant, sous le titre de: _M. Proudhon et la question des femmes_:
Les femmes ont un faible pour les batailleurs, dit-on; c'est vrai, mais il ne faut pas le leur reprocher: elles aiment jusqu'à l'apparence du courage, qui est une belle et sainte chose. Je suis femme, M. Proudhon est un grand batailleur de la pensée, donc je ne puis m'empêcher d'éprouver pour lui estime et sympathie, sentiments auxquels il devra la modération de l'attaque que je dirige contre ses opinions sur le rôle de la femme dans l'humanité.
Dans son premier mémoire sur la propriété, édition de 1841, note de la page 265, on lit ce paradoxe dans le goût du Coran:
«Entre la femme et l'homme il peut exister amour, passion, lien d'habitude, et tout ce qu'on voudra, il n'y a pas _véritablement société. L'homme et la femme ne vont pas de compagnie._ La différence de sexe élève entre eux une séparation de _même nature que celle que la différence des races met entre les animaux_. Aussi, loin d'applaudir à ce qu'on appelle aujourd'hui émancipation de la femme, inclinerais-je bien plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, _à mettre la femme en réclusion_.»
Dans le troisième mémoire sur la propriété, même édition, page 80:
«Cela signifie que la femme, _par nature et par destination_, n'est ni _associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire public.»
J'ouvre la _Création de l'ordre dans l'humanité_, édition de 1843, page 552, et je lis:
«C'est en traitant de l'éducation qu'on aura à déterminer le rôle de la femme dans la société. La femme, jusqu'à ce qu'elle soit épouse, est _apprentie, tout au plus sous-maîtresse_, à l'atelier comme dans la famille, elle _reste mineure et ne fait point partie de la cité_. La femme n'est pas, comme on le dit vulgairement, _la moitié ni l'égale de l'homme_, mais le _complément_ vivant et sympathique qui achève de faire de lui une personne.»
Dans les _Contradictions économiques_, édition de 1846, p. 254, on lit:
«Pour moi, plus j'y pense et moins je puis me rendre compte, hors de la famille et du ménage, de la destinée de la femme: _courtisane ou ménagère_ (ménagère, dis-je, et non pas servante), je n'y vois pas de milieu.»
J'avais toujours ri de ces paradoxes; ils n'avaient à mes yeux pas plus de valeur doctrinale que les mille autres boutades si familières au célèbre critique. Il y a quelques semaines, un petit journal prétendit que M. Proudhon avait, dans des entretiens particuliers, formulé tout un système basé sur l'omnipotence masculine, et il publiait ce système dans ses colonnes. De deux choses l'une, me dis-je: ou le journaliste ment, ou bien il dit vrai; s'il ment, son but évident est de ruiner M. Proudhon dans l'esprit des progressistes et de lui faire perdre sa légitime part d'influence, il faut qu'il en soit averti; s'il dit vrai pour le passé, il faut encore que M. Proudhon soit averti du fait, parce qu'il est impossible, étant père de _plusieurs filles_, que le sentiment paternel ne l'ai pas mis dans le chemin de la raison. Il faut que je le sache; et j'écrivis à M. Proudhon, qui, dès le lendemain, me fit la réponse que je vais transcrire textuellement:
«Madame,
«Je ne connais pas l'article publié par M. Charles Robin dans le _Télégraphe_ d'hier, 7. Afin de m'édifier sur cette paraphrase, comme vous qualifiez l'article de M. Robin, j'ai cherché dans mon premier mémoire sur la propriété, page 265, édition Garnier frères (je n'en ai pas d'autres), et je n'y ai pas trouvé de note. J'ai cherché dans mes autres brochures à la page 265, et n'ai vu de note nulle part. Il m'est donc impossible de répondre à votre première question.
«Je ne sais trop ce que vous appelez _mes opinions_ sur la femme, le mariage et la famille; car sur ce chapitre, pas plus que sur celui de la propriété, je ne crois avoir donné le droit à personne de parler de mes opinions.
«J'ai fait de la critique économique et sociale; en faisant cette critique (je prends le mot dans sa signification élevée), j'ai pu émettre bien des jugements d'une vérité plus ou moins relative, je n'ai nulle part, que je sache, formulé un dogmatisme, une théorie, un ensemble de principes, en un mot un système. Tout ce que je puis vous dire, c'est d'abord, en ce qui me concerne, que mes opinions se sont formées progressivement et dans une direction constante; qu'à l'heure où je vous écris, je n'ai pas dévié de cette direction; et que, sous cette réserve, mes opinions actuelles sont parfaitement d'accord avec ce qu'elles étaient il y a 17 ans, lorsque je publiai mon premier mémoire.
«En second lieu, et par rapport à vous, Madame, qui en m'interrogeant ne me laissez pas ignorer vos sentiments, je vous dirai, avec toute la franchise que votre lettre exige, et que vous attendez d'un compatriote, que je n'envisage pas la question du mariage, de la femme et de la famille comme vous, ni comme aucun des écrivains novateurs dont les idées sont venues à ma connaissance; que je n'admets pas, par exemple, que la femme ait le droit, aujourd'hui, de séparer sa cause de celle de l'homme, et de réclamer pour elle-même une justice spéciale, comme si son premier ennemi et tyran son mari (ou père) et ses enfants, la justice la plus rigoureuse puisse jamais faire d'elle l'ÉGALE de l'homme; que je n'admets pas non plus que cette infériorité du sexe féminin constitue pour lui ni servage, ni humiliation, ni amoindrissement dans la dignité, la liberté et le bonheur: je soutiens que c'est le contraire qui est la vérité.
«Je considère donc l'espèce de croisade que font en ce moment quelques estimables dames de l'un et l'autre hémisphère, en faveur des prérogatives de leur sexe, comme un symptôme de la rénovation générale qui s'opère, mais comme un symptôme exagéré, _un affolement qui tient précisément à l'infirmité du sexe, et à son incapacité de se connaître et de se régir lui-même_.
«J'ai lu, Madame, quelques-uns de vos articles. J'ai trouvé que votre esprit, votre caractère, vos connaissances vous mettaient certainement hors de pair avec une infinité de mâles qui n'ont de leur sexe que la faculté prolétaire. A cet égard, s'il fallait décider de votre thèse par des comparaisons de cette espèce, nul doute que vous n'obteniez gain de cause.
«Mais vous avez trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'il ne s'agit point ici de comparer individu à individu; c'est le sexe féminin tout entier, dans sa collectivité, qu'il faut comparer au masculin, afin de savoir si ces deux moitiés, complémentaires l'une de l'autre, de l'androgyne humanitaire sont ou ne sont pas égales.
«D'après ce principe, je ne crois pas que votre système, qui est, je crois, celui de l'égalité ou de l'équivalence, puisse se soutenir, et je le regarde comme une défaillance de notre époque.
«Vous m'avez interpellé, Madame, avec une brusquerie toute franc-comtoise. Je désire que vous preniez mes paroles en bonne part, et parce que je ne suis sans doute pas d'accord de tout avec vous, que vous ne voyiez pas en moi un ennemi de la femme, un détracteur de votre sexe, digne de l'animadversion des jeunes filles, des épouses et des mères. Les règles d'une discussion loyale vous obligent d'admettre au moins que vous pouvez vous tromper, que je puis avoir raison, qu'alors c'est moi qui suis véritablement le défenseur et l'ami de la femme; je ne vous demande pas autre chose.
«C'est une bien grande question que vous et vos compagnes vous avez soulevée; et je trouve que jusqu'ici vous l'avez traitée tout à fait à la légère. Mais la médiocrité de raison avec laquelle ce sujet a été traité ne doit pas être considérée comme une fin de non-recevoir: j'estime au contraire que c'est un motif pour que les tenants de l'égalité des deux sexes fassent de plus grands efforts. A cet égard, je ne doute pas, Madame, que vous ne vous signaliez de plus belle et j'attends avec impatience le volume que vous m'annoncez; je vous promets de le lire avec toute l'attention dont je suis capable.»
Après la lecture de cette lettre, je transcrivis la note que n'avait pas retrouvée M. Proudhon et je la lui envoyai avec l'article de M. Charles Robin. Comme il ne m'a pas répondu, son silence m'autorise à croire le journaliste.
Ah! vous persistez à soutenir que la femme est inférieure, mineure! vous croyez que les femmes s'inclineront pieusement devant l'arrêt tombé du haut de votre autocratie! Non pas, Monsieur, non pas; il n'en sera pas, il ne peut en être ainsi. A nous deux donc, monsieur Proudhon! Mais d'abord débarrassons le débat de ma personnalité.
Vous me considérez comme une exception en me disant que s'il fallait décider de ma thèse par des comparaisons entre une foule d'hommes et moi, nul doute que la décision ne fût en faveur de mes opinions. Écoutez bien ma réponse:
«_Toute loi vraie est absolue._ L'ignorance ou l'ineptie des grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule imaginé le proverbe: Point de règle sans exception. _La manie d'imposer des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes, a confirmé plus tard cet aphorisme de l'ignorance._» Qui a dit cela? Vous, dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, page 2. Pourquoi votre lettre est-elle en contradiction avec cette doctrine?
Avez-vous changé d'opinion? Alors, je vous prie de me dire si les hommes de valeur ne sont pas tout aussi exceptionnels dans leur sexe que les femmes de mérite dans le leur. Vous avez dit: «Quelles que soient les différences existant entre les hommes, ils sont égaux parce qu'ils sont des êtres humains.» _Il faut, sous peine d'inconséquence_, que vous ajoutiez: Quelles que soient les différences existant entre les sexes, ils sont égaux parce qu'ils font partie de l'espèce humaine..... à moins que vous ne prouviez que les femmes ne font pas partie de l'humanité. La valeur individuelle n'étant pas la base du droit entre les hommes, ne peut le devenir entre les sexes. Votre compliment est donc une contradiction.
J'ajoute enfin que je me sens liée d'une trop intime solidarité avec mon sexe, pour être jamais contente de m'en voir abstraire par un procédé illogique. Je suis femme, je m'en honore; je me réjouis que l'on fasse quelque cas de moi, non pour moi-même, qu'on l'entende bien, mais parce que cela contribue à modifier l'opinion des hommes à l'égard de mon sexe. Une femme qui se trouve heureuse de s'entendre dire: _Vous êtes un homme_, n'est à mes yeux qu'une sotte, une créature indigne avouant la supériorité du sexe masculin; et les hommes qui croient lui faire un compliment ne sont que d'impertinents vaniteux. Si j'acquiers quelque mérite, j'honorerai les femmes, j'en révélerai les aptitudes, je ne passerai pas plus dans l'autre sexe que M. Proudhon ne quitte le sien parce qu'il s'élève par son intelligence au dessus de la tourbe des hommes sots et ignorants; et si l'ignorance de la masse des hommes ne préjuge rien contre leur droit, l'ignorance de la masse des femmes ne préjuge rien non plus contre le leur.
Ceci dit, passons.
Vous affirmez que l'homme et la femme ne forment pas _véritablement société_.
Dites-nous alors ce que c'est que le mariage, ce que c'est qu'une société.
Vous affirmez que la différence de sexe met entre l'homme et la femme une séparation de même nature _que celle que_ _la différence des races met entre les animaux_. Alors prouvez:
Que la race n'est pas essentiellement formée de deux sexes;
Que l'homme et la femme peuvent se reproduire séparément;
Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
Qu'il y a entre eux des caractères dissemblables en dehors de la sexualité.
Et si vous vous tirez à votre gloire de ce magnifique tour de force, vous aurez encore à prouver:
Que la différence de race correspond à une différence _de droit_;
Que les noirs, les jaunes et les cuivrés appartenant à des races inférieures à la race caucasienne, ne peuvent véritablement s'associer avec elle; qu'elles sont mineures.
Allons, monsieur, étudiez l'anthropologie, la physiologie, la phrénologie, et servez-vous de votre dialectique sérielle pour nous prouver tout cela.
Vous inclinez à _mettre la femme en réclusion_, au lieu de l'émanciper?
Prouvez aux hommes qu'ils en ont le droit; aux femmes, qu'elles doivent se laisser mettre sous clef. Je déclare pour mon compte que je ne m'y laisserais pas mettre. M. Proudhon sait de quoi il menace le prêtre qui mettrait la main sur ses enfants? Eh bien! la majorité des femmes ne s'en tiendrait pas à la menace envers ceux qui auraient la musulmane inclination de M. Proudhon.
Vous affirmez que, par _nature_ et par _destination_, la femme n'est ni _associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire. Dites-nous d'abord _quelle nature_ il faut avoir pour être tout cela.
Révélez-nous la _nature_ de la femme, puisque vous prétendez la connaître mieux qu'elle ne se connaît.
Révélez-nous sa _destination_, qui apparemment n'est pas celle que nous lui voyons ni qu'elle se croit.
Vous affirmez que la femme, jusqu'à son mariage, n'est dans l'atelier social qu'_apprentie_, tout au plus _sous-maîtresse_; qu'elle est _mineure_ dans la famille et _ne fait point partie de la cité_.
Prouvez alors qu'elle n'accomplit pas dans l'atelier social, dans la famille, des œuvres _équivalentes_ ou égales à celles de l'homme.
Prouvez qu'elle est moins utile que l'homme.
Prouvez que les qualités qui donnent à l'homme le droit de citoyen n'existent pas chez la femme.
Je serai sévère avec vous, monsieur, sur ce chapitre. Subalterniser la femme dans un ordre social où il faut qu'elle _travaille pour vivre_, c'est _vouloir la prostitution_: car le dédain du producteur s'étend à la valeur du produit; et quand une telle doctrine est contraire à la science, au bon sens, au progrès, la soutenir est une _cruauté_, une _monstruosité morale_. La femme qui ne peut vivre en travaillant ne peut le faire qu'en se prostituant: égale à l'homme ou courtisane, voilà l'alternative. Aveugle qui ne le voit pas.
Vous ne voyez d'autre sort pour la femme que d'être courtisane ou ménagère. Ouvrez donc les yeux et rêvez moins, monsieur, et dites-moi si elles sont uniquement ménagères ou si elles sont courtisanes toutes ces utiles et courageuses femmes qui vivent honorablement:
Par les arts, la littérature, l'enseignement;
Qui fondent des ateliers nombreux et prospères;
Qui dirigent des maisons de commerce;
Qui sont assez bonnes administratrices pour que beaucoup d'entre elles dissimulent ou réparent les fautes résultant de l'incurie ou des désordres de leurs maris.
Prouvez-nous donc que tout cela est mal;
Prouvez-nous que ce n'est pas le résultat du progrès humain;
Prouvez-nous que le travail, cachet de l'espèce humaine, que le travail que vous considérez comme le grand émancipateur, que le travail qui fait les hommes égaux et libres, n'a pas la vertu de faire les femmes égales et libres. Si vous nous prouvez cela, nous aurons à enregistrer une contradiction de plus.
Vous n'admettez pas que la femme ait le droit de réclamer pour elle une justice spéciale, comme si l'homme était son premier ennemi et tyran.
C'est vous, monsieur, qui faites une justice _spéciale_ pour la femme; elle ne veut, elle, que le droit commun.
Oui, monsieur, jusqu'ici l'homme en subalternisant la femme, a été son tyran, son ennemi. Je suis de votre avis lorsqu'à la page 57 de votre premier mémoire sur la propriété, vous dites que tant que le fort et le faible ne sont pas _égaux_, ils sont _étrangers_, ils ne forment point une alliance, _ils sont ennemis_. Oui, trois fois oui, monsieur, tant que l'homme et la femme ne seront pas égaux, la femme est en droit de considérer l'homme comme son _tyran_ et son _ennemi_.
«La justice la plus rigoureuse ne peut faire de la femme l'ÉGALE de l'homme!» Et c'est à une femme que vous placez dans votre opinion au dessus d'une foule d'hommes, que vous affirmez une pareille chose! Quelle contradiction!
«C'est un _affolement_, que les femmes réclamant leur droit!» _Affolement_ semblable à celui des esclaves se prétendant créés pour la liberté; à celui des bourgeois de 89 prouvant que les hommes sont égaux devant la loi. Savez-vous qui était, qui est affolé? Ce sont les maîtres, les nobles, les blancs, les hommes qui ont nié, nient et nieront que les esclaves, les bourgeois, les noirs, les femmes sont nés pour la liberté et l'égalité.
«Le sexe auquel j'appartiens est incapable de se _connaître_ et de _se régir_,» dites-vous!
Prouvez qu'il est dénué d'intelligence;
Prouvez que les grandes impératrices et les grandes reines n'ont pas gouverné aussi bien que les grands empereurs et les grands rois;
Prouvez contre tous les faits patents que les femmes ne sont pas en général bonnes observatrices et bonnes administratrices;
Puis prouvez encore que tous les hommes se connaissent parfaitement, se régissent admirablement, que le progrès marche comme sur des roulettes.
«La femme n'est ni la _moitié_, ni l'_égale_ de l'homme, elle est _son complément_, elle _achève de faire de lui une personne_; les deux sexes forment l'_androgyne humain_!» Voyons, sérieusement, monsieur, qu'est-ce que signifie ce cliquetis de mots vides? Ce sont des métaphores indignes de figurer dans le langage scientifique, quand il s'agit de notre espèce et des autres espèces zoologiques supérieures. La lionne, la louve, la tigresse ne sont pas plus des moitiés ni des compléments de leurs mâles que la femme ne l'est de l'homme. Où la nature a mis deux _extériorités_, deux volontés, elle dit deux unités, deux entiers, non pas un, ni deux _demies_; l'arithmétique de la nature ne peut être détruite par les fantaisies de l'imagination.
Est-ce sur les qualités _individuelles_ que se fonde l'égalité devant la loi? M. Proudhon nous répond dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, pages 209 et 210: