La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 7

Chapter 73,637 wordsPublic domain

Très bien, M. Michelet: ainsi votre sexe aime la femme _pour ce quelle vaut_; on n'entend jamais dire à un homme, épris de quelque indigne créature: que voulez-vous, je l'aime! Votre amour est toujours sage, raisonnablement donné; il n'y a que les femmes méritantes qui plaisent. Je me demande alors pourquoi tant d'honnêtes femmes sont délaissées, malheureuses, et tant de femmes impures, vicieuses, poursuivies, adorées, en possession de l'art de charmer, de ruiner et de pervertir les hommes.

Je ne sais si le Dieu de la théologie féminine serait un Dieu de préférence et de caprice, sauvant sans raison celui qui lui plaît; mais je sais bien que ce n'est pas nous qui avons inventé la grâce et la prédestination, à moins que les pères des conciles et de l'Église, les pères de la Réforme, au lieu d'appartenir au sexe _sans caprice_, qui aime les gens pour ce qu'ils valent, n'aient appartenu à mon sexe fantaisiste. L'histoire se serait-elle trompée?

Est-ce que saint Paul, saint Augustin, Luther, Calvin, l'auteur de l'_Augustinus_, les docteurs de Port-Royal etc., étaient des femmes? Je soupçonne fort que le dogme de la grâce et celui de la prédestination seraient restés inconnus de l'humanité, si les femmes eussent fait une religion.

M. Michelet déplore l'état de divorce qui s'établit entre les sexes: nous le déplorons comme lui: mais nos plaintes n'y remédieront pas. Les hommes fuient le mariage par des motifs qui ne leur font pas honneur: ils ont à discrétion les filles pauvres que la misère met à leur merci; ils fuient le mariage parce qu'ils ne veulent pas à leurs côtés une vraie femme, c'est à dire une femme autonome; la liberté, ils la veulent pour eux; pour leur femme, l'esclavage.

De leur côté, les femmes tendent à l'affranchissement, et c'est un bien pour elles, comme c'en est un pour les hommes: elles ne s'en laisseront pas détourner; d'autre part, comme les hommes sont attirés par le luxe de la toilette, qu'ils négligent les femmes simples, celles qui veulent plaire et retenir les hommes, imitent les lorettes: à qui la faute! Est-ce la nôtre qui désirons vous plaire et être aimées, ou la vôtre à qui l'on ne peut plaire que par la toilette? Si vous nous aimiez _pour ce que nous valons_, et non parce que nos robes et nos bijoux vous plaisent, nous ne vous ruinerions pas.

Signalons en quelques lignes les contradictions et différences qui se trouvent entre le premier et le second ouvrage de M. Michelet.

Dans tous les deux la femme est la flamme d'amour et la flamme du foyer, une religion, une harmonie, une poésie, la gardienne du foyer domestique, une ménagère dont les soins sont anoblis par l'amour: c'est à sa grâce qu'est due la civilisation: elle doit être la grâce sinon la beauté.

Dans les deux livres, le ménage doit être isolé: la femme ne doit avoir aucune amitié particulière; mère, frères et sœurs l'empêchent de s'absorber comme elle le doit dans son mari. On sait ce que nous pensons de cette absorption; nous dirons seulement ici que si les amis et parents de la femme doivent être éliminés, ceux de l'homme ne devraient pas l'être moins: la mère et les amis du mari ont plus de puissance de nuire à la femme, que ceux de cette dernière de nuire au mari: de tristes et nombreux faits le prouvent.

Dans le livre de l'Amour la femme est une réceptivité, incapable de comprendre les œuvres de conscience; elle doit tout recevoir du mari au point de vue intellectuel et moral.

Dans le livre de la Femme, elle est la moitié du couple, a la même raison que l'homme, est capable des plus hautes spéculations et s'entend parfaitement à l'administration; c'est elle qui donne à l'enfant l'éducation qui influera sur tout le reste de sa vie. «Tant que la femme, dit l'auteur, n'est pas l'associée du travail et de _l'action_, nous sommes serfs, nous ne pouvons rien,» elle peut même être en science médicale l'égale de l'homme: elle est une école, elle est seule éducatrice, etc.

Très bien jusque là; et sans doute M. Michelet serait conséquent, s'il ne s'était mis en tête un idéal masculin et un idéal féminin qui viennent gâter tout: il s'est dit: l'homme est un créateur, la femme une harmonie dont le but et la destination est l'amour, et, en conséquence, il nous trace pour cette dernière un plan d'éducation différant de celui qui doit développer l'homme: ce qui convient à la femme, ce sont les sciences naturelles; l'histoire ne doit lui être enseignée que pour former en elle une ferme foi morale et religieuse. Comme l'amour est sa vocation, à chaque âge de la femme doit correspondre un objet d'amour: les fleurs, la poupée, les enfants pauvres, puis l'amant, puis le mari et les enfants, puis le soin des jeunes orphelines, des prisonnières, etc.

Dans le livre de l'Amour, la femme seule semble tenue de se confesser au mari. Dans le livre de la Femme, l'obligation est réciproque.

La veuve du livre de l'Amour ne doit pas se remarier, celle du livre de la Femme peut épouser un ami de son mari, ou mieux quelqu'un que lui choisit le mourant; si elle est trop âgée, elle peut patronner un jeune homme; mais elle ferait mieux de protéger des jeunes filles, de réconcilier des ménages, de faciliter des mariages, de surveiller des prisonnières, etc.

Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse: tout ce que nous pourrions objecter à la doctrine de l'auteur, se trouvera dans l'article Proudhon et la suite de l'ouvrage.

M. A. COMTE.

Qu'était-ce que M. Auguste Comte, mort en septembre 1857?

Pour résoudre cette question, il faut préalablement partager l'homme en deux, non pas comme l'entendait le sage roi Salomon au sujet de l'enfant contesté par deux mères, mais par la pensée, en en faisant deux hommes distincts: un philosophe et un révélateur.

M. Comte qui a renié et insulté son maître Saint-Simon, n'est que le vulgarisateur de ses travaux, récemment édités: voilà pour l'aspect rationnel.

Ce qu'il a en propre, c'est une organisation socio-religieuse qui ne peut être l'œuvre d'un esprit sain.

Ce qu'il a en propre, c'est un style lourd, sec, insulteur, orgueilleux au point d'en être révoltant; chargé et surchargé d'adjectifs et d'adverbes.

Ce qu'il a en propre, c'est d'avoir noyé quelques idées dans des volumes qui n'ont pas moins de 750 à 800 pages, petit caractère. Je ne vous conseille pas de les lire, lecteurs, à moins que, en votre âme et conscience, vous ne croyiez avoir mérité un grand nombre d'années de purgatoire et que vous ne préfériez les faire sur la terre que..... je ne sais s'il faut dire en haut ou en bas, puisque l'astronomie a bouleversé toutes les situations du monde matériel et spirituel.

Les disciples de M. Comte se divisent en deux écoles: celle des Philosophes Positivistes et celle des Sacerdotes.

Les premiers repoussent l'organisation religieuse de M. Comte, et ne sont en réalité que les enfants de la Philosophie moderne, et de très estimables adversaires de cette chose nébuleuse qu'on nomme la Métaphysique. Nous ne pouvons donc les avoir en vue dans cet article: ainsi, que M. Littré et ses honorables amis ne froncent point le sourcil en nous lisant: nous n'avons maille à partir qu'avec le grand prêtre et ses sacerdotes.

La doctrine de M. Comte sur la femme tenant à l'ensemble de son système social, disons d'abord un mot de ce système.

_Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas d'âme_: ce que nous devons adorer, c'est l'Humanité, représentée par les meilleurs de notre espèce.....

Il y a trois éléments sociaux: la femme, le prêtre et l'homme.

La femme est la providence morale, la gardienne des mœurs.

Sans l'amour tout mystique, je veux bien le croire, que M. Comte eut pour madame Clotilde de Vaux, il est probable que la femme n'eût pas été la _Providence morale_; grâce à cet amour, elle n'est rien moins que cela. On va voir qu'elle n'en est pas plus avancée.

De nature supérieure à celle de l'homme (au dire de M. Comte), elle n'en est pas moins soumise à lui, en conséquence d'un paradoxe philosophique que nous n'avons point à réfuter dans cet ouvrage.

La fonction de la femme est de _moraliser_ l'homme, tâche qu'elle ne peut bien remplir que dans la vie privée; donc toutes les fonctions sociales et sacerdotales lui sont interdites.

Elle doit être _préservée du travail_, renoncer à la dot et à l'héritage; l'homme est chargé de la nourrir; fille, elle est à la charge de son père ou de ses frères; épouse, à celle de son mari; veuve, à celle de ses fils. A défaut de ses soutiens naturels, l'État, _sur la demande du sacerdoce_, subvient à ses besoins.

Le mariage est institué pour le perfectionnement des époux, surtout pour celui de l'homme: la reproduction de l'espèce en est si peu le but, qu'un jour, le progrès des sciences en permet l'espoir, la femme pourra reproduire _seule_ l'humanité, de manière à réaliser et à généraliser l'hypothèse de la Vierge Mère. Alors on pourra réglementer la production humaine en ne confiant qu'aux plus dignes femmes la tâche de concevoir et de mettre au jour les enfants, surtout les membres du sacerdoce.

Le divorce n'est pas permis et le veuvage est éternel pour les deux sexes.

Tel est, en résumé, la doctrine Comtiste en ce qui concerne la femme, le mariage et la procréation. Comme le lecteur pourrait nous soupçonner d'exagération malicieuse, prions le de lire attentivement les pages suivantes, émanées de la plume de l'inventeur du système.

Selon lui, les femmes n'ont jamais demandé leur émancipation; les hommes qui la réclament pour elles, ne sont, dans le style plein d'aménité de M. Comte, que des _utopistes corrompus_ des _rétrogrades_. «Tous les âges de transition, dit-il, ont suscité comme le nôtre des aberrations sophistiques sur la condition sociale des femmes. Mais la loi naturelle qui assigne au sexe effectif une existence essentiellement domestique, n'a jamais été gravement altérée..... Les femmes étaient alors (dans l'antiquité) trop abaissées pour repousser dignement, même par leur silence, les doctorales aberrations de leurs prétendus défenseurs..... Mais chez les modernes, l'heureuse liberté des femmes occidentales, leur permet de manifester des répugnances décisives, qui suffisent, à défaut de ratification rationnelle, pour neutraliser ces divagations de l'esprit, _inspirées par le déréglement du cœur_ (Politique positive, t. Ier, p. 244 et 245).

«Sans discuter de vaines utopies rétrogrades, il importe de sentir, pour mieux apprécier l'ordre réel, que si les femmes obtenaient jamais cette égalité temporelle que demandent, sans leur aveu, leurs prétendus défenseurs, leurs garanties sociales en souffriraient autant que leur caractère moral. Car elles se trouveraient ainsi assujéties, dans la plupart des carrières, à une active concurrence journalière qu'elles ne pourraient soutenir, en même temps que la rivalité pratique corromprait les principales sources de l'affection mutuelle..... L'homme doit nourrir la femme, telle est la loi naturelle de notre espèce (_Id._ p. 248).

«Il faut concevoir la juste indépendance du sexe affectif comme fondée sur deux conditions connexes, son affranchissement universel du travail extérieur et sa libre renonciation à toute richesse.....

«(Les femmes) prêtresses domestiques de l'humanité, nées pour modifier par l'affection le règne nécessaire de la force, elles doivent fuir, comme radicalement dégradante, toute participation au commandement (Politique posit., tome IV, p. 69).

«La dégradation morale m'a paru plus grande encore, quand la femme s'enrichit par son propre travail. L'âpreté continue du gain lui fait perdre alors jusqu'à cette bienveillance spontanée que conserve l'autre type au milieu de ses dissipations.

«Il ne peut exister de pires chefs industriels que les femmes (Caté. Pos. p. 286).»

Ainsi, mesdames, qui préférez le travail à la prostitution, qui passez jours et nuits pour subvenir aux besoins de votre famille, il est bien entendu que vous vous _dégradez_; une femme ne doit rien faire; respect et gloire à la paresse.

Vous, Victoria d'Angleterre, Isabelle d'Espagne, vous commandez, donc vous vous _dégradez radicalement_.

M. Comte prétend que la supériorité masculine est incontestable en tout ce qui concerne le caractère proprement dit «source du commandement..... que l'intelligence de l'homme est plus forte, plus étendue que celle de la femme (Cat. Pos., p. 277).

«Une saine appréciation de l'ordre universel fera comprendre au sexe affectif combien la _soumission_ importe à la dignité (Id., p. 70).

«Le sacerdoce fera sentir aux femmes le mérite de la _soumission_, en développant cette _admirable_ maxime d'Aristote: _la principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir_; leur éducation les aura préparées à comprendre que toute domination, loin de les élever réellement, les dégrade nécessairement, en altérant leur principale valeur, pour attendre de la force l'ascendant qui n'est dû qu'à l'amour (Cat. Pos., p. 287).»

Voici quelques pages du système de Politique Positive, t. IV: elles sont trop curieuses pour ne pas intéresser le lecteur.

«Afin de mieux caractériser l'indépendance féminine, je crois devoir introduire une hypothèse hardie, que le progrès humain réalisera peut-être, quoique je ne doive examiner ni quand ni comment.

«Si l'appareil masculin ne contribue à notre génération que d'après une simple excitation, dérivée de sa destination organique, on conçoit la possibilité de remplacer ce stimulant _par un ou plusieurs autres dont la femme disposerait librement_. L'absence d'une telle faculté chez les espèces voisines ne saurait suffire pour l'interdire à la race la plus éminente et la plus modifiable.....

«Si l'indépendance féminine peut jamais atteindre cette limite, d'après l'ensemble du progrès moral, intellectuel et même matériel, la fonction sociale du sexe affectif se trouvera notablement perfectionnée. Alors cesserait toute fluctuation entre la brutale appréciation qui prévaut encore, et la noble doctrine systématisée par le positivisme. La production la plus essentielle (celle de notre espèce) deviendrait indépendante des caprices d'un instinct perturbateur, dont la répression normale constitue jusqu'ici le principal écueil de la discipline humaine. Une telle attribution se trouverait naturellement transférée, avec une responsabilité complète, à ses meilleurs organes, seuls capables de s'y préserver d'un vicieux entraînement, afin d'y réaliser toutes les améliorations qu'il comporte» (p. 68 et 69).»

Ce qui veut dire en bon français, lectrices, que viendra peut-être le temps où vous ferez des enfants sans le concours de ces messieurs; que cette fonction sera confiée à celles d'entre vous qui en seront le plus digne, et qu'elles seront rendues responsables de l'imperfection du produit.

«Dès lors, reprend l'auteur, l'utopie de la Vierge-Mère deviendra pour les plus pures et les plus éminentes, une limite idéale, directement propre à résumer le perfectionnement humain, ainsi poussé jusqu'à systématiser la procréation en l'anoblissant..... Le succès devant surtout dépendre du développement général des relations entre l'âme et le corps, sa recherche permanente (celle du problème de la virginité féconde) instituera dignement l'étude systématique de l'harmonie vitale, en lui procurant à la fois le but le plus noble et les meilleurs organes (p. 241).»

Traduisons: l'étude des relations du cerveau avec le corps nous conduira à découvrir le moyen de procréer des enfants sans le concours de l'homme; c'est le but le plus noble de cette étude; comme la faculté d'être vierge-mère, doit être l'idéal que se proposeront d'atteindre les femmes les plus pures et les plus éminentes.

«Voilà, poursuit M. Comte, comment je suis conduit à représenter l'utopie de la Vierge-Mère comme le résumé synthétique de la religion positive, dont elle combine tous les aspects (p. 76).»

Traduction: Procréer des enfants sans le concours de l'homme, _résume la religion positive et en combine tous les aspects_.

Cela peut être fort beau, mais _rationnel_ et _positif_..... qu'en pensez vous, lecteurs?

«La rationalité du problème, ajoute l'auteur, est fondée sur la détermination du véritable office de l'appareil masculin, destiné surtout à fournir au sang un fluide excitateur, capable de fortifier toutes les opérations vitales, tant animales qu'organiques. Comparativement à ce service général, la stimulation fécondante devient un cas particulier, de plus en plus secondaire, à mesure que l'organisme s'élève. On conçoit ainsi que chez la plus noble espèce, ce liquide cesse d'être indispensable à l'éveil du germe, qui pourrait artificiellement résulter de plusieurs autres sources, même matérielles, surtout d'une meilleure réaction du système nerveux sur le système vasculaire (p. 276).»

Tout cela serait possible, j'en conviens, _si_ le fluide dont vous parlez, Grand-Prêtre, avait _surtout_ la fonction générale que vous lui attribuez;

_Si_ la reproduction de notre espèce par le concours des deux sexes, n'était pas une _loi_;

_Si_ l'on pouvait conserver une espèce en détruisant sa loi;

_Si_ les faits ne contredisaient pas la possibilité de l'hypothèse.

Or mettre un _si_ devant une loi naturelle et les phénomènes qui en sont l'expression, n'est qu'une grosse absurdité: on explique les lois, on ne les réforme pas sans modifier profondément l'être qu'elles régissent; on ne les détruit pas sans détruire cet être: car l'être individuel est _la loi en forme_.

L'auteur s'arrête ainsi sur les conséquences de l'hypothèse absurde.

«Dès lors on conçoit que la civilisation, non seulement dispose l'homme à mieux apprécier la femme, mais augmente la participation de ce sexe à la reproduction humaine qui doit, à la limite, _émaner uniquement de lui_.

«Personnellement envisagée, une telle modification doit améliorer la constitution cérébrale et corporelle des deux sexes, en y développant la chasteté continue dont l'importance fut de plus en plus pressentie par l'instinct universel, même pendant les déréglements (p. 277).

«Domestiquement considérée, cette transformation rendrait la constitution de la famille humaine plus conforme à l'esprit général de la sociocratie, en complétant la juste émancipation de la femme, ainsi devenue indépendante de l'homme, même physiquement. L'ascendant normal du sexe affectif ne serait plus contestable envers des enfants _exclusivement émanés de lui_.

«Mais le principal résultat consisterait à perfectionner l'institution fondamentale du mariage (Amélioration des époux sans motif sexuel) dont la théorie positive deviendrait alors irrécusable. Ainsi purifié, le lien conjugal éprouverait une amélioration aussi prononcée que quand la Monogamie y remplaça la Polygamie; car on généraliserait l'utopie du Moyen Age, où la Maternité se conciliait avec la Virginité.

«Appréciée civiquement, cette institution permet seule de régler la plus importante des productions, qui ne saurait devenir assez systématisable, tant qu'elle s'accomplira dans le délire et sans responsabilité.

«Réservée à ses meilleurs organes, cette fonction perfectionnerait la race humaine en déterminant mieux la transmission des améliorations dues à l'ensemble des influences extérieures tant sociales que personnelles..... La procréation systématique devant demeurer plus ou moins concentrée chez les meilleurs types, la comparaison des deux cas susciterait, outre de précieuses lumières, une importante institution qui procurerait à la Sociocratie le principal avantage de la Théocratie. Car le développement du nouveau mode ferait bientôt surgir une caste sans hérédité, mieux adaptée que la population vulgaire _au recrutement des chefs spirituels et même temporels_, dont l'autorité reposerait alors sur une origine vraiment _supérieure_ qui ne fuirait pas l'examen.

«L'ensemble de ces indications suffit pour faire apprécier l'utopie de la Vierge-Mère, destinée à procurer au Positivisme un résumé synthétique, équivalant à celui que l'institution de l'Eucharistie fournit au Catholicisme (p. 278 et 279).»

Il est fort à craindre, hélas! que les disciples du grand homme, quelqu'ardents chercheurs d'_harmonie vitale_ qu'ils puissent être, ne trouvent jamais le _résumé synthétique_ du Positivisme, l'_équivalent_ de l'Eucharistie: et ce sera grand dommage: commander des enfants comme on commande des chaussures, et les laisser pour compte aux mères qui les auraient mal réussis, eût été fort commode.

Et que feront, je vous le demande, les futurs conducteurs de l'humanité, s'ils n'obtiennent le respect et l'obéissance qu'à la condition de prouver qu'ils sont _fils de vierges_?

Mais ne plaisantons pas avec un aussi grave personnage que le Grand-Prêtre de l'Humanité; disons seulement en passant, que jamais on ne vit athée se montrer plus profondément chrétien que lui par le mépris de l'œuvre de chair. Écoutons-le à la page 286 de l'ouvrage précité.

«Inutile à la conservation individuelle, l'instinct sexuel ne concourt que d'une manière _accessoire et même équivoque_ à la propagation de l'espèce. Les philosophes vraiement dégagés de toute superstition, doivent de plus en plus le regarder comme tendant surtout à troubler la destination principale du fluide vivifiant. Mais sans attendre que l'utopie féminine se trouve réalisée, on peut déterminer, _sinon l'atrophie, du moins l'inertie de cette superfétation cérébrale_, avec plus de facilité que ne l'indiquent les efforts insuffisants du théologisme. Outre que l'éducation positive fera partout sentir les vices d'un tel instinct, et _suscitera l'espoir continu de sa désuétude_, l'ensemble du régime final doit naturellement instituer à son égard, un traitement révulsif plus efficace que les austérités catholiques. Car l'essor universel de l'existence domestique et de la vie publique développera tellement les affections sympathiques, que le sentiment, l'intelligence et l'activité concourront toujours à flétrir et à réprimer le plus perturbateur des penchants égoïstes.»

Malgré tout cet _essor_ et toutes ces _flétrissures_, défiez-vous, Grand-Prêtre! Croyez-moi, employez le camphre, beaucoup de camphre; mettez-en partout comme certain amphitryon mettait de la muscade.

C'est en prévision des excommunications lancées par vous contre ce _vil_ instinct, cet instinct _inutile_, que la nature a prodigué du camphre.

En somme vous voyez, lectrices, que si M. Comte nous croit moins fortes que l'homme de corps, d'esprit, de caractère, en revanche il nous croit meilleures que lui.

Nous sommes la providence morale, des anges gardiens: il rêve pour nous l'affranchissement par le renversement d'une loi naturelle.

Mais en attendant il nous place sous le joug de l'homme en nous dispensant du travail;

Il rive nos fers, en nous engageant patelinement à nous dépouiller de notre avoir;

Il nous dit de la plus douce voix du monde: ne commandez jamais: cela vous dégraderait;

Votre grande force est d'obéir à celui que _votre destinée est de diriger_.

Vous ne serez rien dans le temple, rien dans l'État;

Dans la famille vous êtes prêtresses domestiques, les auxiliaires du sacerdoce.

Trois sacrements sur neuf vous sont refusés: celui de la destination parce que, pour vous, il se confond avec celui du mariage; celui de la retraite, parce que vous n'avez pas de profession; enfin celui de l'incorporation, parce qu'une femme ne peut, par elle-même, mériter une apothéose personnelle et publique.

Si vous avez été de dignes auxiliaires, vous serez enterrées près de ceux que vous aurez influencés, comme leurs autres auxiliaires utiles: le chien, le cheval, le bœuf et l'âne; et l'on fera mention de vous lorsqu'on honorera le membre de l'humanité auquel vous aurez appartenu.

Réfuterons-nous de telles doctrines? Non. Ce que nous aurions à en dire, sera plus utilement placé dans l'article consacré à M. Proudhon qui a largement puisé dans la doctrine de M. Comte.

Quand aux sacerdotes qui continuent les enseignements de leur maître, contentons-nous de les renvoyer à ce que je disais à M. Comte dans la _Revue Philosophique_ de décembre 1855.