La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 5

Chapter 53,773 wordsPublic domain

L'antiquité tout entière a opprimé la femme, quoiqu'elle reconnût en elle quelque chose de supérieur, et en fît une prophétesse et une prêtresse. La femme chrétienne des premiers siècles, qui seule put détrôner la femme païenne, non seulement savait subir le martyre aussi courageusement que l'homme, mais se distinguait par son immense charité, par la pureté et la lucidité de doctrine qui la rendait conseillère des docteurs. On ne sait en réalité jusqu'où peut aller la femme; on ne peut la juger d'après ce qu'elle est aujourd'hui, puisqu'elle est l'œuvre de l'éternelle oppression de l'homme: «Qui nous dit qu'un grand nombre des maux qui déchirent notre monde, et des problèmes insolubles qui le travaillent, n'ont pas en partie pour cause l'annihilation d'une des deux forces de la création, la mise en interdit du génie féminin? Avons-nous le droit de dire à la moitié du genre humain: vous n'aurez pas votre part dans la vie et dans l'état? N'est-ce pas leur dénier (aux femmes) leur titre de créatures humaines? N'est-ce pas déshériter l'état même? Oui, la femme doit avoir sa place dans la vie civile,» conclut M. Legouvé.

La femme et l'homme sont égaux (_chap._ 2), mais différents. A l'homme la synthèse, la supériorité dans tout ce qui demande des vues d'ensemble, le génie, la force musculaire; à la femme l'esprit d'analyse, la connaissance de l'individuel, l'imagination, la tendresse, la grâce. L'homme a plus de force de raison et de corps, la femme a plus de force de cœur, et une merveilleuse perspicacité à laquelle l'homme n'atteindra jamais. Le partage ainsi fixé, que doit faire la femme?

Dans la famille, la tâche de la femme (_chap._ 3) est le gouvernement de l'intérieur, l'éducation des enfants, la consolation du mari dont elle doit être l'inspiratrice. A côté de l'homme éminent, et dans l'ombre, il y a toujours une femme; cette carrière d'utilité cachée, et de dévouement modeste, est ce qui convient le mieux aux femmes. Dans la vie civile elles peuvent parcourir avec succès plusieurs carrières: l'art, la littérature, l'enseignement, l'_administration_, la médecine. «La pudeur même exige qu'on appelle les femmes comme médecins, non pas auprès des hommes, mais auprès des femmes; car il y a un outrage éternel à toute pureté, c'est que leur ignorance livre forcément à l'inquisition masculine, le mystère des souffrances de leurs sœurs..... Les maladies nerveuses surtout, trouveraient dans le génie féminin le seul adversaire, qui puisse les saisir et les combattre.» L'auteur dit qu'il est du devoir de la société de veiller à ce que les femmes pauvres n'aient pas un salaire de deux tiers ou de trois quarts plus faible que celui des hommes; à ce que dans les manufactures, elles n'aient pas les travaux les plus dangereux et les moins rétribués.» Parent-Duchâtelet, dit-il, atteste que sur trois mille créatures perdues, 35 _seulement avaient un état qui pouvait les nourrir_, et que 1,400 avaient été précipitées dans cette horrible vie par la misère! Une d'elles, quand elle s'y résolut, _n'avait pas mangé depuis trois jours_.» M. Legouvé trouve honteux que les hommes fassent concurrence aux femmes dans les industries qui ont pour objet les choses de toilette et de goût.

Dans son dernier chapitre (_chap._ 5) l'auteur reconnaît la capacité remarquable des femmes dans l'administration, et en cite de nombreux exemples. Il demande qu'elles aient celles des prisons de femmes, des hospices, des bureaux de bienfaisance, la tutelle légale des enfants trouvés, enfin le maniement de tout ce qui concerne la charité sociale, parce qu'elles s'en acquitteront infiniment mieux que les hommes. Mais il leur refuse toute participation aux actes politiques et à ce qui touche au gouvernement, parce qu'elles n'ont pas d'aptitude pour ces choses. Enfin il termine ainsi: «Notre tâche est achevée; nous avons examiné les principales phases de la vie des femmes dans leurs rôles de filles, d'épouses, de mères, de femmes, en comparant le présent au passé, et en cherchant à indiquer l'avenir, c'est à dire en signalant le mal, constatant le mieux, cherchant le bien.

«Quel principe nous a servi de guide? L'égalité dans la différence.

«Au nom de ce principe, quelles améliorations avons-nous demandées dans les lois et dans les mœurs?

«Pour les filles:

«Réforme de l'éducation.

«Loi sur la séduction.

«Éloignement de l'âge du mariage.

«Intervention réelle des fiancés dans la rédaction de leur contrat.

«Abolition des sommations respectueuses, qui pèsent sur les pères comme une injure, sur les enfants comme une injustice.

«Pour les épouses:

«Une majorité.

«Administration et droit de disposer d'une partie de leurs biens particuliers.

«Droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari.

«Limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme.

«Création d'un conseil de famille, chargé de contrôler cette part de pouvoir.

«Pour les mères:

«Droit de direction.

«Droit d'éducation.

«Droit de consentement au mariage de leurs enfants.

«Loi sur la recherche de la paternité.

«Création d'un conseil de famille pour juger les dissentiments graves entre le père et la mère.

«Pour les femmes:

«Admission à la tutelle et au conseil de famille.

«Admission aux professions privées.

«Admission, dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs, aux professions sociales.»

On le voit, M. Legouvé n'a qu'un but, celui de faire avancer d'un pas l'émancipation des femmes; il ne demande pas tout ce qu'il croit juste, mais tout ce qui lui paraît mûr et possible.

Nous devons le remercier de sa prudence: il a ramené bien des hommes à notre cause, et les a préparés à entendre la voix de la femme, parlant haut et ferme de son droit comme épouse et comme créature humaine; comme travailleuse et comme membre du corps social.

A côté de M. Legouvé, en dehors des écoles sociales, se place une phalange d'hommes justes et généreux qui ont écrit en notre faveur. Nous les remercions tous de leur bonne parole.

M. E. DE GIRARDIN.

A la page 42 de sa brochure: _La liberté dans le Mariage_, M. E. de Girardin dit avec beaucoup de raison: «L'homme naît de la femme. Donc tout ce qui profitera à la femme sera profitable à l'homme.

«Combattre et vaincre pour elle, c'est combattre et vaincre pour lui.»

Inspiré par ces excellents sentiments, le célèbre publiciste a recherché les causes de l'esclavage et de la dégradation de la femme, et les moyens de les paralyser.

_Tout enfant a pour père le mari de la mère_: tel est, selon M. de Girardin, le principe de ces deux grandes injustices: servage de la femme mariée; inégalité des enfants devant la loi qui les divise en légitimes et illégitimes.

Pour que les enfants soient égaux, pour que la femme soit affranchie du joug de l'homme, il faut, dit l'auteur, substituer le régime de la maternité à celui de la paternité; modifier le Mariage, et rendre la femme indépendante par l'institution et l'universalisation du douaire.

Laissons du reste M. de Girardin exposer lui-même sa doctrine. «Il faut, dit-il, choisir entre ces deux régimes:

«Entre le régime de la paternité _présumée qui est le régime de la loi_, et le régime de la maternité, _portant elle-même sa preuve, qui est le régime de la nature_; celui-ci conforme à la vérité incontestable, celui-là condamné par la statistique incontestée. Le régime de la paternité, _c'est l'inégalité des enfants devant la mère et devant la loi, c'est la femme possédée et ne se possédant pas_;..... ce n'est plus l'esclavage légal de la femme, _mais c'est encore le servage conjugal_.»

(Liberté dans le mariage, p. 66.)

«Sans l'égalité des enfants devant la mère, l'égalité des citoyens devant la loi _n'est qu'une imposture_, car évidemment et incontestablement, cette égalité n'existe pas pour 2,800,000 enfants, qui arbitrairement qualifiés d'illégitimes, sont mis hors du droit commun en violation de la loi naturelle.» (_Id._, p. 44.)

Selon M. de Girardin, les conséquences logiques du régime de la maternité seraient:

L'abolition du mariage civil;

Le nom seul de la mère donné à l'enfant;

L'héritage placé seulement dans la ligne maternelle.

«Le mariage, dit-il, est un acte purement individuel et, comme célébration, un acte purement religieux.» (_Id._ p. 64.)

«Le mariage est un acte de la foi, non de la loi; c'est à la foi à le régir; _ce n'est pas à la loi à le régler_.

«Dès que la loi intervient, elle intervient _sans droit_, sans nécessité, _sans utilité_.

«Pour un abus qu'elle a la prétention d'écarter, _elle en fait naître d'innombrables qui sont pires_, et dont ensuite la société souffre gravement, sans se rendre compte de la cause qui les a produits.» (_Id._, p. 12.)

«La liberté légale dans le mariage, c'est l'amour durable dans le ménage; l'indissolubilité dans le mariage, c'est l'amour habituel hors du ménage.» (_Id._, p. 51.)

Au sujet de l'héritage et de la dot, l'auteur s'exprime ainsi:

«Hériter à la mort de sa mère, parce que maternité et certitude sont deux termes équipollents, et recevoir du vivant de son père, parce que paternité et doute sont deux termes inséparables, telle est la loi vraie de la nature.» (_Id._, p. 52.)

Dans la pensée de M. de Girardin, la femme a les mêmes droits que l'homme à la liberté et à l'égalité; les sexes sont égaux, non par la _similitude_, mais par l'_équivalence_ des facultés et des fonctions, l'homme produit, acquiert, la femme administre, épargne: c'est donc à l'homme de pourvoir aux frais du ménage. Son devoir, en s'unissant à une femme, est de lui constituer un douaire inaliénable, qui lui permette de remplir convenablement ses fonctions maternelles, et de se soustraire aux vices qui résultent fréquemment de la misère et de l'abandon.

Si l'on objecte à M. de Girardin que le salaire de l'ouvrier est insuffisant pour satisfaire à ce devoir: Eh bien, répond le généreux publiciste, relevez le prix du salaire, en éloignant des travaux industriels les femmes et les enfants qui l'abaissent par la concurrence faite aux hommes. Et si cette mesure ne suffit pas pour équilibrer les recettes et les dépenses, vous augmenterez le salaire, car «il n'y a pas une considération au nom de laquelle j'admette, que pour ne pas diminuer le profit de tels hommes, d'autres hommes seront éternellement condamnés à l'insuffisance du salaire; et que, pour mettre telles femmes à l'abri du viol, d'autres femmes seront nécessairement vouées à la prostitution.» (_Id._, p. 26.)

M. de Girardin, comparant le sort de l'épouse sous les deux régimes s'exprime ainsi:

«Sous le régime de la paternité, l'épouse comblée des biens de la fortune, fléchit sous le poids d'une oisevité qui, le plus souvent, enfièvre et égare son imagination. Elle ne sait que faire pour employer son temps. La femme ne fait rien, parce que l'homme fait tout.

«L'épouse qui n'a pas apporté de dot et qui n'a pas reçu de douaire, fléchit sous le poids d'un travail contre nature qui l'oblige, par économie, de se séparer de son enfant peu de jours après lui avoir donné la naissance, et de le mettre en nourrice loin d'elle, moyennant cinq ou six francs par mois; d'aller travailler d'un côté lorsque son mari travaille de l'autre; et de ne se rejoindre que le soir, en rentrant chacun de l'atelier qui les a tenus éloignés de leur ménage toute la journée: si c'est là ce qu'on appelle la famille, _cela vaut-il en conscience le bruit qu'on en fait_?

«Sous le régime de la maternité, au contraire, plus la femme est riche, moins elle est désœuvrée; car non seulement elle a ses enfants à nourrir, à élever, à instruire, à surveiller, mais encore elle a à administrer sa fortune qui sera la leur.

«Conserver cette fortune, l'accroître encore; voilà de quoi occuper ses loisirs, calmer son imagination, la refréner. C'est à tort qu'on suppose que les femmes sont peu aptes à la gestion des affaires; elles y _excellent_ pour si peu qu'elles s'y appliquent, ou qu'elles y aient été exercées. (_Id._ p. 35 et 36.)

«Assez longtemps l'homme a été la personnification de la guerre, de l'esclavage, de la conquête; c'est au tour de la femme d'être la personnification de la paix, de la liberté, de la civilisation.

«Dans ce régime nouveau (_celui de la maternité_) chacun des deux a sa part; à l'homme le travail, le génie de l'entreprise; à la femme l'épargne et l'esprit de prévoyance.

«L'homme spécule, la femme administre;

«L'homme acquiert, la femme conserve;

«L'homme apporte, la femme transmet;

«La dot demeure l'attribut du père, l'héritage devient le privilége de la mère;

«Chacun des deux exerce ainsi la fonction qui lui est _naturelle_, et conformément à l'essence des choses.» (_Id._ p. 53 et 54.)

Plusieurs femmes se sont demandé si M. de Girardin reconnaît le droit politique aux femmes. Il n'en dit rien dans son ouvrage: _La liberté dans le mariage_, ni dans sa _Politique universelle_. Mais quand un homme écrit que:

«La femme, s'appartenant et ne relevant que de sa raison, a les mêmes droits que l'homme à la liberté et à l'égalité;

«Que le suffrage universel doit être _individuel_ et _direct_;

«Que tout porteur d'une assurance générale a droit d'y prendre part;»

Il est clair qu'on peut en induire, sans de grands efforts de logique, que la femme _libre_ et _égale_ à l'homme,

La femme comprise dans l'universalité,

La femme ayant, comme l'homme, sa police d'assurance, a le droit, comme l'homme, d'être électeur, éligible et de voter _individuellement et directement_.

Or, comme M. de Girardin n'est pas de ceux qui reculent devant les conséquences de leurs principes, nous sommes portée à croire qu'il admet pour la femme l'exercice du droit politique.

On me racontait qu'en 1848, un de ces tristes personnages qui n'ont ni assez d'intelligence pour être conséquents, ni assez de justice pour comprendre les opprimés, pérorait devant M. de Girardin, contre les prétentions qu'avaient certaines femmes d'entrer dans la vie politique. Pourquoi pas? aurait demandé M. de Girardin. Croyez-vous que Mme de Girardin déposerait dans l'urne électorale un vote moins intelligent que celui de son valet de chambre?

Si cette anecdote est vraie, l'opinion du publiciste sur le droit politique de la femme n'est pas douteuse.

_La liberté dans le Mariage_ a soulevé, parmi les collets montés, une tempête d'indignation plus ou moins vraie; pendant quelque temps il a fallu du courage pour se déclarer hautement champion (féminin) de l'auteur.

Abolir le Mariage! s'écriaient les unes en se voilant la face d'un air pudibond.

Faire de l'Amour une spéculation! s'écriaient d'autres qui, apparemment, avaient conservé leur sainte innocence et leur sainte ignorance baptismales.

Voyons, Mesdames, leur disait-on, trêve à la délicatesse et à la sentimentalité de convention. Que les hommes se laissent prendre à notre masque, rien de plus simple; mais entre femmes, à quoi bon jouer la comédie?

M. de Girardin ne supprime pas réellement le Mariage; il le transforme sous quelques rapports, et le laisse intact sous le point de vue religieux. Donc, si son système prévalait, vous pourriez vous marier devant les ministres de vos cultes respectifs, absolument comme la chose avait lieu il y a quelque soixante-dix ans, et vous ne seriez pas plus scrupuleuses que vos grand'mères qui se croyaient alors suffisamment mariées.

D'autre part, en supprimant le Mariage civil, l'auteur n'interdit pas telles ou telles stipulations particulières: donc, pour peu que vous ayez la religion du Code, il vous serait loisible de stipuler dans votre contrat notarié:

1º Que vous serez soumises à vos maris;

2º Que vous leur laisserez administrer votre fortune, même contrairement à vos intérêts et à ceux de vos enfants;

3º Que, sans leur autorisation, vous ne pourrez ni plaider, ni rien entreprendre, ni rien vendre, ni rien recevoir, ni rien donner;

4º Que vous renoncez, tant qu'ils vivront, à toute autorité sur vos enfants; qu'ils pourront, s'ils le veulent, vous les enlever; vous reléguer loin d'eux, les faire élever par qui bon leur semblera, même par leur maîtresse; enfin les marier contrairement à votre volonté;

5º Que vous leur reconnaissez le droit de porter ailleurs leur amour, leurs soins, leur fortune et la vôtre, pourvu que la chose ne se passe pas sous votre toit;

6º Qu'enfin vous leur reconnaissez le droit si, délaissées, vous vous attachez à un autre, de vous traîner devant un tribunal, de vous déshonorer, de vous faire emprisonner avec les voleuses et les prostituées; que même, en pareille occurrence, vous les déclarez excusables de vous tuer.

Oui, Mesdames, vous pourriez stipuler tout cela, car M. de Girardin ne conteste à personne le droit de manquer de dignité et d'être imbécile; de quoi donc alors vous plaignez-vous?

Vous reprochez à M. de Girardin de faire de l'amour une spéculation! Voudriez-vous bien me dire ce que sont aujourd'hui la plupart des mariages où l'on a l'impudeur de spéculer même sur la mort! où l'on demande combien une jeune fille a de dot, d'_espérances_ et _quel âge ont les parents_!

Répondez, femmes:

Est-il vrai que l'immense majorité des filles séduites sont mises, par la honte et la pauvreté, hors d'état d'élever leurs enfants?

Que, ce que vous nommez une première faute, pousse la plupart d'entre elles à faire trafic de leurs charmes?

Que l'immense majorité des hommes oublient, après la passion satisfaite, et la femme qu'ils ont égarée, et l'innocente créature qui leur doit la vie?

Est-il vrai que le hideux et cruel égoïsme des hommes et la confiance insensée des femmes donnent, chaque année, un nombre effrayant d'enfants dits illégitimes, dont une grande partie peupleront les prisons, les bagnes, les maisons de tolérance?

Est-il vrai, enfin, que ce même égoïsme et cette même confiance sont cause que des milliers d'existences humaines sont criminellement étouffées?

Et si toutes ces hontes, toutes ces douleurs, tous ces crimes sont vrais;

S'il y a tant de filles séduites, désolées;

S'il y a tant d'enfants abandonnés;

S'il y a tant d'infanticides;

Si la loi ne protége pas la femme trompée, rendue mère;

Si cette loi n'oblige le séducteur à aucune réparation;

Si l'opinion publique laisse à la victime toute la honte;

Pourquoi reprochez-vous à un homme de rappeler à la jeune fille que de l'amour peut sortir la maternité?

De lui dire que, d'avance, elle doit pourvoir à l'avenir de l'enfant qui peut naître, afin de ne point le jeter à la charité publique, et de ne pas risquer elle-même de descendre dans ces sentines immondes qui sont la honte et la dégradation de notre sexe?

Vous reprochez donc à un homme de prendre notre parti contre les passions égoïstes et brutales de son sexe, et contre l'impunité que leur accordent les lois?

Vous lui reprochez donc de prendre en main le parti de la morale et de la santé, contre la dégradation de l'âme et du corps?

Une jeune fille, dites-vous, stipuler la vente de sa personne! Quelle différence essentielle trouvez-vous entre cette sorte de contrat, et ceux qui se font aujourd'hui devant notaire à l'occasion des mariages?

Est-ce que la plupart d'entre vous, mesdames, n'avez pas _acheté_ vos maris par tant de dot, tant de rentes, tant d'_espérances_? Et si Messieurs vos maris n'ont pas trouvé honteux de se _vendre_, et si vous mêmes ne les en estimez pas moins, pourriez-vous bien me dire d'après quel principe vous jugeriez honteux qu'une jeune fille en fit autant pour élever ses enfants et vivre sans se prostituer?

Pour moi, je ne le vois pas du tout.

Mesdames, vous êtes de grandes enfants: les hommes feignent d'avoir du dédain pour la femme qui songe à son intérêt dans l'amour... parce qu'ils veulent, si c'est possible, garder leur argent, voilà tout.

Est-ce à dire que j'admette toutes les idées de M. de Girardin? Non.

J'admets avec lui que la femme ne peut être libre et l'égale de l'homme, en tant qu'épouse, que par la transformation du mariage.

Que, dans l'état d'insécurité où elle se trouve quant au salaire et à la maternité hors du mariage, la femme _fait bien_ de prendre des mesures pour que l'homme ne se décharge pas sur elle des obligations de la paternité.

J'admettrais volontiers que l'enfant ne portât que le nom de sa mère, si les hommes n'y répugnaient pas tant.

L'enfant, appartenant à tous deux, devrait porter les deux noms, et choisir à sa majorité celui des deux qu'il préfère; ou bien les filles devraient porter le nom de la mère et les fils celui du père lors de la majorité.

J'admets volontiers l'égalité des enfants devant la mère et la loi; car la bâtardise est un non-sens devant la nature et une iniquité sociale.

Mais ce que je n'admets pas, c'est l'idéal que M. de Girardin s'est formé des fonctions respectives de chaque sexe;

C'est l'exclusion de la femme des carrières actives;

C'est l'universalisation du douaire;

C'est enfin l'éducation familiale.

Dire que l'homme représente le travail, le génie de l'entreprise, qu'il spécule, acquiert, apporte; que la femme représente l'épargne, l'esprit de prévoyance, qu'elle administre, conserve, transmet, c'est établir une série qui ne me paraît rien moins que conforme à la nature des choses, puisqu'il est notoire qu'un grand nombre de femmes font ce que M. de Girardin attribue à l'autre sexe, et _vice versa_.

Les fonctions, pour être convenablement remplies, doivent être le résultat des aptitudes: or, la nature, excepté en ce qui touche la reproduction de l'espèce, ne paraît pas les avoir sériées selon les sexes. Depuis l'origine des sociétés, nous avons tenté de le faire; mais l'histoire est là pour nous révéler, qu'en agissant ainsi, nous ne sommes parvenus qu'à tyranniser les minorités vigoureuses qui donnent un démenti à de telles prétentions. Or, M. de Girardin, admettant _à priori_ une série fausse, est conduit, sans s'en apercevoir, à préparer des chaînes pour toutes les femmes que la nature n'a pas faites en vue de l'ordre de convention qu'il voudrait voir se réaliser.

Exclure la femme des carrières actives pour la confiner dans les soins de l'intérieur, c'est tenter une chose impossible, fermer la voie au progrès, replacer la femme sous le joug de l'homme. C'est tenter une chose impossible, parce qu'il y a des industries qui ne peuvent être exercées que par les femmes; parce que beaucoup de femmes qui ne se marieraient pas ou seraient sans fortune, veuves et sans ressources, ne pourraient rester honorables qu'en se livrant à une activité qui cependant leur serait interdite. Ne voir la femme que dans le ménage est un point de vue restreint qui retarde l'avènement de sa liberté.

C'est fermer la voie au progrès, parce qu'il y a des fonctions sociales qui ne seront bien remplies que quand les femmes y participeront, et des questions sociales qui ne seront résolues que quand la femme sera placée près de l'homme pour les élaborer. C'est replacer la femme sous le joug de l'homme, parce qu'il est dans la nature humaine de prétendre dominer et maîtriser celui auquel on fournit le pain de chaque jour.

Vouloir faire passer le douaire à l'état d'institution, c'est prétendre restaurer l'un des plus tristes aspects du passé, au moment où l'humanité est en marche vers l'avenir; celui qui nous montre la femme achetée par l'homme. L'universalisation du douaire serait donc un attentat à la liberté et à la dignité morale de la femme. Enfin, prétendre que chaque mère doit elle-même faire l'éducation de ses enfants, nous paraît offrir autant d'impossibilité que de danger social.

Si toute femme bien constituée est apte à mettre au monde des enfants et à les nourrir de son lait, bien peu sont capables de développer leur intelligence et leur cœur, parce que l'éducation est une fonction spéciale qui requiert une aptitude particulière dont ne peuvent être douées toutes les mères.