La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 14

Chapter 143,637 wordsPublic domain

MOI. La femme, selon vous, forme avec l'homme un organisme, celui de la justice. Or les deux moitiés de l'androgyne ont, toujours d'après vous, des qualités diverses, appelées à _s'harmoniser_ dans l'égalité sous peine de faire de l'absolutisme au lieu de faire de l'ordre; donc la faculté féminine est appelée à s'équilibrer avec la faculté masculine dans l'égalité.

M. PROUDHON. C'est logique: mais je conclus que la dignité de l'androgyne humanitaire est d'asservir la faculté féminine et de faire du despotisme, _parce que l'homme est le plus fort_.

MOI. Contradiction, mon Maître.

M. PROUDHON. «La justice est le respect spontanément éprouvé et _réciproquement garanti_ de la dignité humaine, en _quelque personne_ et en quelque circonstance qu'elle se trouve compromise.» (1er vol. de la Justice, p. 182.)

MOI. Or la femme est une personne humaine, ayant une dignité qu'on doit respecter et garantir par la loi de réciprocité; donc on ne peut manquer de respect envers la dignité féminine sans manquer à la justice.

M. PROUDHON. C'est logique; mais quoique la femme soit une personne humaine, identique d'espèce avec l'homme et que je croie qu'il n'y a pas d'autre base du droit que l'égalité, je n'en affirme pas moins que la dignité de la femme est inférieure à celle de l'homme, _parce qu'il est le plus fort_.

MOI. Contradiction, mon Maître.

M. PROUDHON. «Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le respect de la dignité humaine dans sa personne,» le devoir «est l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui.» (1er vol. de la Justice, p. 183.)

MOI. Or la femme étant d'espèce identique, l'homme a une dignité _égale_ à la sienne; donc elle doit être respectée dans sa dignité, c'est à dire dans sa personne, sa liberté, sa propriété, ses affections; c'est son droit comme personne humaine, et l'homme ne peut le méconnaître sans manquer à la justice et à son devoir.

M. PROUDHON. C'est logique. Mais moi, je prétends que la femme n'a pas le droit que mes principes lui attribuent; que l'homme seul a des droits, _parce que l'homme est le plus fort_.

MOI. Contradiction, mon Maître.

M. PROUDHON. «La liberté est un droit _absolu_, parce qu'elle est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une _condition sine quâ non d'existence_.» (1er mémoire sur la Propriété, p. 47.)

MOI. Or la femme est un être humain, elle a donc un droit _absolu_ à la liberté, qui est sa condition _sine quâ non_ d'existence.

M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire que la femme n'a pas besoin de liberté, que cette condition _sine quâ non_ d'existence pour notre espèce, ne regarde pas la moitié de l'espèce, qu'il n'y a que l'homme qui ne puisse exister sans liberté, _parce qu'il est le plus fort_.

MOI. Contradiction, mon Maître.

M. PROUDHON. «L'égalité est un droit absolu, _parce que sans l'égalité, il n'y a pas de société_.» (_Id._)

MOI. Or la femme est un être humain et social; elle a donc un droit absolu à cette égalité sans laquelle, dans la société, elle ne serait qu'une paria.

M. PROUDHON. C'est logique. Mais je n'en conclus pas moins que la femme n'a pas plus de droit à l'égalité qu'à la liberté. Que quoique de même espèce que l'homme, conséquemment devant relever de la loi d'égalité, cependant elle n'en relève pas, et doit être inégale et soumise à l'homme, _parce qu'il est le plus fort_.

MOI. Fi! mon Maître. Vous contredire de la sorte est honteux pour votre réputation. Il aurait mieux valu soutenir que la femme n'a pas les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle est d'une autre espèce.

M. PROUDHON. La femme est tenue de sentir qu'elle n'a pas une dignité égale à celle de l'homme; dans leur association formée pour produire de la justice, les notions de droit et de devoir _ne seront plus corrélatives_. L'homme aura tous les droits et n'acceptera de devoirs que ceux qu'il voudra bien se reconnaître.

MOI. Songez-vous que l'homme, après avoir nié la dignité et le droit de la femme, travaillera de plus en plus à l'abêtir dans l'intérêt de son despotisme?

M. PROUDHON. Cela ne me regarde pas: la famille doit être murée: le mari y est prêtre et roi. Si, comme toute liberté opprimée, la femme regimbe, nous lui dirons _quelle ne se connaît pas elle-même, qu'elle est incapable de se juger et de se régir_; qu'elle est un néant; nous l'outragerons dans sa valeur morale, nous la nierons dans son intelligence et son activité: et à force de l'intimider, nous parviendrons à la faire taire: car mordieu! il faut que l'homme reste le maître, _puisqu'il est le plus fort_!

MOI. Niez et outragez; cela ne nous fait rien, Maître: les seigneurs usaient de cette méthode contre vos pères leurs serfs... aujourd'hui on s'indigne contre eux. Les possesseurs d'esclaves usaient et usent de cette méthode contre les noirs, et le monde civilisé s'indigne contre eux, l'esclavage est restreint et tend à disparaître.

En attendant je signale à mes lecteurs vos contradictions: votre autorité sur les esprits en sera, j'espère, amoindrie.

Ceux qui prétendront, d'après la majeure des syllogismes précédents, que vous fondez le droit sur l'identité d'espèce, abstraction faite des qualités individuelles; que vous croyez le droit et le devoir corrélatifs, que vous voulez l'égalité, la liberté, auront tout aussi raison que ceux qui prétendront, d'après la conclusion des mêmes syllogismes, que vous basez le droit sur la force, la supériorité des facultés; que vous acceptez l'inégalité, le despotisme, niez la liberté individuelle et l'égalité sociale, et ne croyez point à la corrélation du droit et du devoir.

S'il est triste pour vous d'être tombé dans des contradictions aussi monstrueuses, croyez qu'il ne l'est pas moins pour moi, dans l'intérêt de ma cause, de les signaler devant tous.

Prenant en main la cause de mon sexe, j'étais dans l'obligation de riposter à vos attaques, en retournant contre vous toutes vos allégations contre nous.

Il fallait le faire, non par des dénégations et des déclamations qui ne prouvent rien, ou par des affirmations sans preuves selon votre procédé; mais en vous opposant la science et les faits; en ne me servant que de la méthode rationnelle que vous préconisez sans vous en servir, en vous chargeant souvent de vous contredire quand les preuves de fait eussent demandé trop de détail et de temps.

Vous accusiez les femmes de _prendre des chimères pour des réalités_... Je vous ai prouvé que vous méritez ce reproche, puisque votre théorie est en contradiction avec la science et les faits.

Vous accusiez les femmes d'_ériger en principes de vaines analogies_... Je vous ai prouvé que vous en avez fait autant, en induisant de la _prétendue_ absence de germes physiques chez la femme, l'absence de germes intellectuels et moraux.

Vous accusiez la femme de _raisonner à contre sens_.... je vous ai mis en présence de vos propres principes, pour en tirer des conséquences contradictoires.

Vous accusiez la femme de ne faire que des _Macédoines, des Monstres_... L'anatomie de votre théorie prouve que vous en savez faire tout autant.

Vous accusiez la femme d'inintelligence, de défaut de justice, de vertu, de chasteté... J'en appelle à vous même, et vous dites positivement le contraire.

Où vous êtes fantasque, contradictoire, j'en appelle moi, _femme_, à la logique.

Où vous manquez de méthode, moi, _femme_, j'emploie la méthode scientifique et rationnelle.

Où vous démentez vos propres principes, j'en appelle à ces mêmes principes pour vous juger et vous condamner.

Lequel de nous deux, Monsieur, est le plus raisonnable et le plus rationnel?

Ma modestie souffre, je vous l'avoue, de penser que j'ai joué _le rôle de Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries_. Enfin, cet ennuyeux rôle est fini!

Je vous ai adressé tant de duretés, et d'un ton si ferme et si résolu, que j'aurais regret de vous quitter sans vous dire quelques bonnes paroles partant du fond de mon cœur. Vous devez être bien convaincu de ma sincérité, car vous voyez que vous avez affaire à une femme qui ne recule devant personne; qu'on n'intimide pas, quelque grand qu'on soit et quelque nom qu'on porte. Vous pouvez être mon adversaire: je ne serai jamais votre ennemie, car je vous estime comme un honnête homme, un vigoureux penseur, une des gloires de la France, une des illustrations de notre Comté, toujours si chère au cœur de ses enfants, enfin comme une des admirations de ma jeunesse. Vous et moi, M. Proudhon, nous appartenons à la grande armée qui donne l'assaut à la citadelle des abus et y porte la mine et la sape: je ne fuis pas cette solidarité. Est-il donc si nécessaire que nous nous battions? Vivons en paix; je puis vous en prier sans m'abaisser, puisque je ne vous crains pas. Comprenez une chose que je vous dis sans fiel: c'est que vous êtes incapable de comprendre la femme, et qu'en continuant la lutte, vous la rangerez immanquablement sous la bannière de la Contre-Révolution.

Votre orgueil a mis inimitié entre vous et la femme, et vous lui avez mordu le talon: personne ne serait plus affligé que moi de la voir vous écraser la tête.

RÉSUMÉ.

Comparaissez tous, novateurs modernes, devant le public votre juge, et venez vous résumer vous-mêmes.

LE COMMUNISTE. Les deux sexes diffèrent, ne remplissent pas les mêmes fonctions; mais _ils sont égaux devant la loi_.

Pour que la femme soit réellement émancipée, il faut faire subir à la société une refonte économique et supprimer le mariage.

LE PHILADELPHE ET L'ICARIEN. Nous sommes de votre avis, excepté en ce qui touche le mariage, frère.

LE SAINT-SIMONIEN ORTHODOXE. Si le Christianisme a méprisé la femme, s'il l'a opprimée, c'est, qu'à ses yeux, elle représentait la matière, le monde, le mal. Nous qui venons donner le véritable sens de la Trinité, nous réhabilitons ou expliquons ce que nos prédécesseurs ont condamné. La femme est l'égale de l'homme, parce qu'en Dieu, qui est tout, la matière est égale à l'esprit. Avec l'homme, la femme forme le couple qui est l'individu social, le fonctionnaire. Comme la femme est très différente de l'homme, nous ne nous permettons pas de la juger; nous nous contentons de l'_appeler_ pour qu'elle se révèle. Cependant nous pensons qu'elle ne peut s'affranchir qu'en s'émancipant dans l'amour.

PIERRE LEROUX, _s'agitant_. Prenez garde! Ce n'est pas en tant que sexe que la femme doit être affranchie; ce n'est qu'en qualité d'_épouse et de personne humaine_. Elle n'a de sexe que pour celui qu'elle aime; pour tous les autres hommes elle est ce qu'ils sont eux-mêmes: sensation--sentiment--connaissance. Il faut qu'elle soit libre dans le mariage et la cité, comme le doit être l'homme lui-même.

LE FUSIONIEN, _interrompant_. Vous avez raison, Pierre Leroux; mais le préopinant n'a pas tout à fait tort non plus; la femme est libre et l'égale de l'homme en tout, parce que l'esprit et la matière sont égaux en Dieu, parce que l'homme et la femme forment ensemble l'androgyne humain, dérivation de l'androgyne divin. N'est-ce pas, ma chère sœur?

MOI. Permettez-moi, mes frères, de ne point entrer dans vos débats théologiques: je n'ai pas les ailes assez fortes pour vous suivre dans le sein de Dieu, afin de m'assurer s'il est esprit et matière, androgyne ou non, binaire, trinaire, quaternaire ou rien du tout de cela. Il me suffit que vous conveniez tous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme.

Je ne me permettrai qu'une seule observation: c'est que votre notion du couple ou de l'androgyne, au fond une seule et même chose, tend fatalement à l'asservissement de mon sexe: quand, par une métaphore, une fiction l'on fait de deux êtres doués chacun d'une volonté, d'un libre arbitre et d'une intelligence à part, une seule unité: _dans la pratique sociale_, cette unité se manifeste par une seule intelligence, une seule volonté, un seul libre arbitre; et l'individualité qui prévaut dans notre monde, est celle qui est douée de la force du poignet: l'autre est annihilée, et le droit donné au couple n'est en réalité que le droit du plus fort. L'usage que fait M. Proudhon de l'androgynie devrait vous guérir de cette fantaisie-là; comme l'usage que vos prédécesseurs ont fait du ternaire devrait vous avoir garantis de la métaphysique trinitaire. Ceci soit dit sans vous offenser, Messieurs, j'ai une antipathie prononcée pour les trinités et les androgynies quelconques; je suis ennemie jurée de toute métaphysique, qu'elle soit profane ou sacrée; c'est un vice de constitution aggravé chez moi par Kant et son école.

UN PHALANSTÉRIEN. Pour Dieu! Messieurs, laissons là ce mysticisme. L'homme et la femme diffèrent, mais ils sont aussi nécessaires l'un que l'autre à la grande œuvre que doit accomplir l'humanité: donc ils sont égaux. Comme chaque individu a droit de se développer intégralement, de se manifester complétement pour remplir la tâche parcellaire que lui attribuent ses attractions, l'on ne peut pas plus mettre en question la liberté d'un sexe que de l'autre. L'homme module en majeur, la femme en mineur, avec un huitième d'exception; mais, comme dans toutes les fonctions générales, la combinaison des deux modes est nécessaire, il est clair que chacune d'elles doit être double, et que la femme doit être partout de moitié avec l'homme.

M. DE GIRARDIN, _avec un peu de brusquerie_. Messieurs, je conviens avec vous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme; seulement je soutiens que sa fonction est d'administrer, d'épargner, d'élever ses enfants, tandis que l'homme travaille et apporte dans le ménage le produit de ses labeurs.

Comme je veux que la femme soit délivrée du servage, et que je veux rendre tous les enfants légitimes, je supprime le mariage civil et j'institue le douaire universel.

M. LEGOUVÉ, _souriant_. Vous allez bien vite et bien loin mon cher Monsieur; vous effarouchez tout le monde. Au fond du cœur, je crois bien comme vous à l'égalité des sexes par l'équivalence des fonctions, mais je me garde bien d'en souffler mot. Je me contente de réclamer pour les femmes l'instruction, une diminution de servage conjugal et des emplois de charité: comptant bien, entre nous, que, ces conquêtes obtenues, les femmes seront en mesure, par leur instruction et leur utilité constatée, de s'affranchir tout à fait. Eh bien! malgré ma réserve et ma modération, vous verrez que les uns me traiteront de _femmelin_, les autres de _sans-culotte_!

M. MICHELET, _se levant les larmes aux yeux_. Hélas! Messieurs, tous vous faites fausse route; et j'ai grande douleur, mon cher académicien Legouvé, de vous voir employer votre plume élégante à mettre les femmes dans une voie aussi périlleuse et aussi déraisonnable.

Quant à vous, Messieurs, qui réclamez pour la femme la liberté et l'égalité de droits, vous n'y êtes point autorisés par elle; elle ne demande aucun droit; qu'en ferait-elle, cet être faible, toujours malade, toujours blessé! La Pauvre..... Quel peut être son rôle ici bas, si ce n'est d'être adorée de son mari, qui doit se constituer son instituteur, son médecin, son confesseur, sa garde malade, sa femme de chambre; la tenir en serre chaude, et, avec tous ces soins si multipliés, gagner encore le pain quotidien; car la femme ne peut, ni ne doit travailler; elle est l'amour et l'autel du cœur de l'homme.

Quelques uns d'entre vous ont osé prononcer le vilain mot: Divorce.

Pas de Divorce! La femme qui s'est donnée, a reçu l'empreinte de l'homme. Vous ne devez pas la quitter, quelque coupable qu'elle puisse être. J'ai pensé d'abord qu'à votre mort elle devait prendre le deuil jusqu'à la tombe, au delà de laquelle il y aura fusion d'elle et de son mari dans l'unité de l'Amour. Mais je me suis ravisé: vous pouvez vous nommer un successeur.

Tandis que M. Michelet se rassied en s'essuyant les yeux, on voit se lever le couvercle d'un cercueil.

M. COMTE. _Dignement_ et _admirablement_ parlé! illustre professeur, prononce une voix sépulcrale.

Comment! Vous, ici!... s'écrie l'assemblée. On ne meurt donc pas tout entier comme vous l'enseigniez à vos disciples?

M. COMTE. Non, Messieurs; et j'ai été fort agréablement surpris de voir que je m'étais trompé. Mais ce n'est pas pour vous instruire de la vie d'outre tombe que je reviens; cela n'aurait pas valu la peine d'un dérangement. C'est pour témoigner au grand professeur Michelet toute la satisfaction que j'éprouve, à le voir si richement poétiser l'idéal que je me suis fait de la femme, et jeter tant de fleurs sur l'_admirable_ maxime d'Aristote et le _commandement_ du grand saint Paul.

Oui, Maître trois fois illustre, vous avez bien dit: la femme est faite pour l'homme, doit lui obéir, se dévouer; n'est qu'une dole dans la vie privée, absolument rien dans la vie publique. Oui, l'homme doit travailler pour elle; oui le mariage est indissoluble; tout cela est d'un _Auguste-Comtisme_ irréprochable. Je n'ai qu'un regret: c'est que vous n'ayez pas conservé les oraisons jaculatoires de la femme à son mari et de celui-ci à sa femme: il eut été d'un bon exemple et d'un bel effet, de les voir chaque matin, agenouillés l'un en face de l'autre, les mains jointes et les yeux fermés. J'espère que ce n'est qu'un oubli, et que vous rétablirez ce détail dans la prochaine édition. Je vous félicite hautement de l'heureuse idée que vous avez eue de justifier l'absorption de la femme par l'homme, à l'aide d'une blessure et des mystères de l'imprégnation: cela fera grand effet sur les ignorants.

Les femmes révoltées, et les insensés _au cœur corrompu_ qui les soutiennent, diront que vous êtes un égoïste poétique et naïf; notre cher Proudhon, un égoïste brutal; moi, un égoïste par A plus B. Laissons les dire: je vous approuve et vous bénis.

L'apparition se disposait à se recoucher dans son cercueil; moi qui coudoie volontiers les fantômes, je la tirai par un coin de son suaire et, quoiqu'elle me fit un geste de _Vade retro_ non équivoque, j'eus le courage de représenter humblement au défunt Grand-Prêtre, que le front de M. Proudhon méritait tout autant d'être béni que celui de M. Michelet. Le défunt leva _dignement_ l'index et le medium de sa dextre décharnée sur la tête altière et peu vénérante du grand critique, qui ne se courba point et ne parut pas infiniment flatté.

Comme c'était son tour de parler, M. Proudhon se leva et dit: Messieurs les Communistes, les Philadelphes, les Fusioniens, les Phalanstériens, les Saint-Simoniens, et vous, Messieurs de Girardin et Legouvé ainsi que tous vos adhérents, vous êtes tous des _femmelins_, et des gens _hardis dans l'absurde_.

Si mon ami Michelet vous a doré, parfumé et sucré la pilulle, je ne puis avoir son adresse et sa modération, car vous savez que, par tempérament, moi, P. J. Proudhon, je ne suis ni tendre, ni poète. Permettez-moi donc de vous dire tout brutalement la vérité sur une question _où vous n'entendez pas le premier mot_.

L'Église, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Paul, Auguste Comte, aussi bien que les Romains, les Grecs, Manou et Mahomet, enseignent que la femme est faite pour le plaisir et l'utilité de l'homme, et qu'elle lui doit être soumise; or j'ai suffisamment établi ces grandes vérités par des _affirmations_ sans réplique. Il est donc aujourd'hui démontré pour quiconque croit en moi, que la femme est un être passif, n'ayant germe de rien, qui doit tout à l'homme, que, conséquemment, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier. Ma solution devant paraître un peu brutale, ou trop antique ou moyen âge, j'ai pris aux novateurs modernes leur petite drôlerie d'Androgynie; j'ai fait du Couple l'organe de la Justice: dans ce couple la femme, transformée par l'homme, devient une triple beauté, une idole domestique, soumise en tout à son prêtre. Je l'enferme dans le ménage, et permets qu'elle ait l'intendance des fêtes et spectacles, l'éducation des enfants et des jeunes filles, etc. N'est-il pas évident, Messieurs, que la femme, parce qu'elle est plus faible que nous, est, _de par la justice_, condamnée à nous obéir? Et que _sa liberté consiste à n'éprouver aucune émotion amoureuse, même pour son mari_? N'est-il pas évident, en conséquence, que vous, qui ne pensez pas comme moi, êtes des _femmelins_, des _gens absurdes_, et que les femmes qui ne veulent pas plus être esclaves que nous autres ne consentions à l'être en 89, sont des _insurgées_, des _impures que le péché a rendues folles_?

La majorité de l'assemblée rit; M. de Girardin hausse les épaules; M. Legouvé se mord les lèvres pour ne pas sourire; M. Michelet paraît inquiet de cette sortie qui peut tout gâter. Comme, en prononçant le mot _insurgée_, l'orateur m'a regardée de travers avec une intention très marquée, je ne puis m'empêcher de lui dire: Oui, je mérite le nom d'_insurgée_ comme nos pères de 89. Quant à vous, si vous ne vous amendez, je crains bien de vous voir mourir dûment confessé et extrême-onctionné... et vous l'aurez bien mérité!

Maintenant, dépouillons le vote de votre honorable assemblée, Messieurs.

Quatre Écoles: les Communistes, les Saint-Simoniens, les Fusioniens, les Phalanstériens et un publiciste, M. de Girardin, qui fait autant de bruit à lui tout seul qu'une école, sont pour la liberté de la femme et l'égalité des sexes.

MM. Comte, Proudhon, Michelet sont contre la liberté de la femme et l'égalité des sexes.

M. Legouvé et ses innombrables adhérents veulent la liberté de la femme, et désirent qu'elle travaille à devenir l'égale de l'homme par l'équivalence des fonctions.

Ce qui veut dire que l'immense majorité de ceux _qui pensent_ sont, à différents degrés, pour notre Émancipation.

Maintenant que mes lecteurs sont au fait de vos opinions diverses, Messieurs, à moi, femme, de parler, _de moi-même_ pour mon droit, sans m'appuyer sur autre chose que sur la Justice et la Raison.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DU PREMIER VOLUME.

Pages

A mes lecteurs, à mes adversaires, à mes amis. A mes lecteurs 5 A mes adversaires 9 A mes amis 11

PREMIÈRE PARTIE.

Communistes modernes 17 Saint-Simoniens 24 Fusioniens 37 Phalanstériens 44 M. Ernest Legouvé 56 M. É. de Girardin 78 M. Michelet 91 M. A. Comte 110 M. Proudhon 126 Résumé 221

ERRATA.

Page 10, ligne 1, au lieu de: _ne sachant pas écrire_, lisez: _ne sachant pas même écrire_.

Page 21, ligne 27, au lieu de: _brave Jeanne Durain_, lisez: _brave Jeanne Deroin_.

Page 101, ligne 3, au lieu de: _une borne pierre_, lisez: _une bonne N pierre_.

Page 106, ligne 18, au lieu de: _aient appartenu_, lisez: _n'aient appartenu_.

Page 107, ligne 27, au lieu de: _devaient être_, lisez: _doivent être_.

Page 124, ligne 26, au lieu de: _que'éducation_, lisez: _qu'éducation_.

Page 142, ligne 12, au lieu de: _de régir_, lisez: _de se régir_.

Page 163, ligne 5, au lieu de: _je le tiendra_, lisez: _je le tiendrai_.

Page 194, ligne 6, au lieu de: _ne sont que de_, lisez: _ne sont que des_.

Page 207, ligne 28, au lieu de: _ubstance_, lisez: _substance_.