Part 13
M. PROUDHON. Ah! j'en ai dit bien d'autres!... Cet amour, moteur de justice, père de la civilisation, est cependant l'_abolition de la justice_ (_Id._, p. 465), ce qui exige qu'on l'écarte aussitôt son office de moteur rempli. L'élan, le mouvement donné, il faut se passer de lui. Dans le mariage, il doit avoir la plus petite part possible; «toute conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de la pratique du devoir social.» (_Id._, p. 473.) Un mariage de pure inclination est près de la honte et «le père qui y donne son consentement mérite le blâme.» (_Id._, p. 483.)
MOI. Un père mériter le blâme parce qu'il unit ceux qui cèdent au mobile de la justice!
M. PROUDHON. «Que les jeunes gens s'épousent sans répugnance, à la bonne heure...» Mais «quand un fils, une fille, pour satisfaire son inclination, foule aux pieds le vœu de son père, l'exhérédation est pour celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs.» (_Id._, p. 483.)
MOI. Ainsi l'amour, moteur de justice, cause de civilisation, nécessaire à la reproduction, est en même temps une chose honteuse, qu'on doit craindre et bannir du mariage et qui, en certains cas, mérite l'exhérédation... Que les Dieux bénissent vos contradictions, et que la postérité leur soit légère!
M. PROUDHON, _soucieux_: Je ne puis rien vous dire de plus satisfaisant sur la matière; mais, en revanche, parlons du mariage; je suis véritablement de première force sur ce sujet.
Toute fonction suppose un organe; l'homme est l'organe de la liberté; mais la justice exige un organe composé de deux termes, c'est le couple. Il faut que les deux personnes qui le composent soient dissemblables et inégales «parce que, si elles étaient pareilles, elles ne se complèteraient pas l'une l'autre; ce seraient deux touts indépendants, sans action réciproque, incapables pour cette raison de produire de la justice... En principe, il n'y a de différence entre l'homme et la femme qu'une simple diminution d'énergie dans les facultés.
«L'homme est plus fort, la femme est plus faible, voilà tout... L'homme est la puissance de ce que la femme est l'idéal, et réciproquement la femme est l'idéal de ce que l'homme est la puissance.» (_Id._, p. 474.)
L'Androgyne posé, je définis le Mariage, «le sacrement de la justice, le mystère vivant de l'harmonie universelle; la forme donnée par la nature même à la religion du genre humain. Dans une sphère moins haute, le mariage est l'acte par lequel l'homme et la femme, s'élevant au dessus de l'amour et des sens, déclarent leur volonté de s'unir selon le Droit, et de poursuivre, autant qu'il est en eux, la destinée sociale, en travaillant au Progrès de la Justice.
«Dans cette religion de la famille, on peut dire que l'époux ou le père est le prêtre, la femme l'idole, les enfants, le peuple..... _Tous sont dans la main du père_, nourris de son travail, protégés de son épée, soumis à son gouvernement, _ressortissant de son tribunal_, héritiers et continuateurs de sa pensée...... _La femme reste subordonnée à l'homme_, parce qu'elle est un objet de culte, et qu'il n'y a pas de commune mesure entre la force et l'idéal..... L'homme mourra pour elle, comme il meurt pour sa foi et ses dieux, mais il gardera le commandement et la responsabilité.» (_Id._ p. 474 et 475.)
En résultat les époux sont égaux, puisqu'il y a communauté de fortune, d'honneur, de dévouement absolu; «_en principe et dans la pratique_..... cette égalité n'existe pas, _ne peut pas exister_..... L'égalité des droits supposant une balance des avantages dont la nature a doué la femme avec les facultés plus puissantes de l'homme, il en résulterait que la femme, au lieu de s'élever par cette balance, serait dénaturée, avilie. Par l'idéalité de son être, la femme est pour ainsi dire hors prix..... Pour qu'elle conserve cette grâce inestimable, qui n'est pas en elle une faculté positive, mais une qualité, un mode, un état, il faut qu'elle accepte la loi de la puissance maritale: _l'égalité la rendrait odieuse_, serait la dissolution du mariage, la mort de l'amour, _la perte du genre humain_. (_Id._, p. 454.)
«Et la gloire de l'homme est de régner sur cette merveilleuse créature, de pouvoir se dire: c'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et pourtant ce ne serait rien sans moi..... Malgré cela ou à cause de cela, je suis et je dois rester le chef de la communauté: que je lui cède le commandement, elle s'avilit et nous périssons.» (_Id._, p. 472.)
Le mariage doit être monogame «parce que la conscience est commune entre les époux, et qu'elle ne peut pas, sans se dissoudre, admettre un tiers participant.» (_Id._, p. 475.)
Il doit être indissoluble, parce que la conscience est immuable, et que les époux ne sauraient se donner un rechange _sans commettre un sacrilége_. S'ils sont obligés de se séparer «le digne n'a besoin que de guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur, l'autre n'a plus le droit d'aspirer au mariage: ce qu'il lui faut, c'est le concubinage.» (_Id._, p. 476.)
Hein! Que dites-vous de cette théorie là?
MOI. Jusqu'ici j'avais refusé de croire au dieu Protée; mais en vous contemplant, j'abjure mon incrédulité, Maître.
Vous nous apparaissez d'abord sous l'habit et la forme de Manou, et nous débitez sa physiologie;
Vous nous apparaissez ensuite, et successivement, sous la forme et les vêtements de Moïse, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure; vous vous incarnez un moment dans Paracelse;
Enfin vous prenez la toge romaine, par dessus laquelle vous endossez le frac disgracieux d'Auguste Comte.
Tout cela est bien vieux, bien laid pour notre époque..... Est-ce que, vraiment, vous n'avez pas mieux à nous donner que la résurrection du droit romain au beau temps où Cincinnatus mangeait tout nu son plat de lentilles?
M. PROUDHON. Quoi! contesteriez-vous que le mariage par _confarreation n'est pas le chef-d'œuvre de la conscience humaine_?
MOI. Si je vous le conteste? Par dieu, oui; et bien d'autres choses encore. Mais, dites-moi, quel sens donnez-vous aux mots _sacrement_, _mystère_, qui sonnent si creux et si faux dans votre bouche?
M. PROUDHON. Malgré toutes mes explications sur le mariage, il n'en reste pas moins un mystère (_Id._, p. 457). Voilà tout ce que je puis vous dire de plus clair. Il faut que vous compreniez que «le mariage est une institution _sui generis_, formée tout à la fois au for extérieur par le contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que l'un ou l'autre de ces deux éléments disparaît.» (_Id._, p. 211.) Il faut que vous compreniez encore que «le mariage est une fonction de l'humanité, hors de laquelle l'amour devient un fléau, la distinction des sexes n'a plus de sens, la perpétuation de l'espèce constitue pour les vivants un dommage réel, _la justice est contre nature et le plan de la création absurde_.» (_Id._, p. 231.)
MOI. Le plan de la création absurde et la justice contre nature sans le mariage! Qu'est-ce que cela veut dire en bon français, Maître?
M. PROUDHON. Quoi! Votre intelligence est si débile qu'elle ne comprend pas que, sans le mariage, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de justice?
MOI. Alors le mariage est nécessaire à tous?
M. PROUDHON. Non; mais «tous y participent et en reçoivent l'influence par la filiation, la consanguinité, l'adoption, l'amour qui, universel par essence, n'a pas besoin pour agir, de cohabitation..... Au point de vue animique ou spirituel, le mariage est pour chacun de nous une condition de félicité... Tout adulte, sain d'esprit et de corps, que la solitude ou l'abstraction n'a pas séquestré du reste des vivants, aime, et, en vertu de cet amour, se fait un mariage en son cœur... La justice qui est la fin du mariage, et que l'on peut obtenir soit par l'initiation domestique, soit par la communion civique, soit enfin par l'amour mystique» suffit «au bonheur dans toutes les conditions d'âge et de fortune.» (_Id._, p. 481.)
Et ne confondez pas le mariage avec tout autre union, avec le concubinage, par exemple, «qui est la marque d'une conscience faible.» Je ne condamne cependant pas le concubinat car «la société n'est pas l'œuvre d'un jour, la vertu est d'une pratique difficile, sans parler de ceux à qui le mariage est _inaccessible_.»
A mon avis, il est dans l'intérêt des femmes, des enfants et des mœurs que le législateur réglemente le concubinage. Tout enfant devrait porter le nom du père concubin qui pourvoierait à sa subsistance et aux frais de son éducation; «la concubine délaissée aurait droit aussi à une indemnité, à moins qu'elle n'ait la première convolé en un autre concubinage.» (_Id._, p. 477.)
Mais ce n'est pas du concubinage, c'est du mariage que ressort toute justice, tout droit. Ceci est tellement vrai, que si vous «ôtez le mariage, la mère reste avec sa tendresse, mais sans autorité, sans droits: d'_elle à son fils il n'y a plus de justice_; il y a bâtardise, un premier pas en arrière, un retour à l'immoralité.» (_Id._, p. 357.)
MOI. Tout ce que vous venez de me dire sur l'amour, le mariage, la justice et le droit, renferme tant d'équivoques, d'erreurs, de sophismes, et une si haute dose de pathos, mon Maître, que, pour vous réfuter après vous avoir préalablement éclairci, il ne faudrait rien moins qu'un gros volume. Nous allons donc nous contenter d'insister sur les points principaux.
VII
1º L'Androgyne, par définition, est un être réunissant les deux sexes. Or, le mariage ne fait point de l'homme et de la femme _un seul être_; chacun d'eux conserve son individualité; donc votre Androgyne humanitaire ne vaut pas la peine d'être discuté: ce n'est qu'une fantaisie.
2º Toute fonction suppose un organe, c'est vrai, mais quels _faits_ vous autorisent à dire que le couple marié est l'organe de la justice? Surtout lorsque vous prenez vous-même la peine de vous contredire, en avouant que l'on produit de la justice hors du mariage; qu'on n'a pas besoin d'être marié pour être juste?
L'organe de la justice est en chacun de nous, comme tous les autres; c'est le sens moral qui entre en action lorsqu'il s'agit d'apprécier la valeur morale d'un acte, ou d'appliquer à notre propre conduite la science morale acceptée par la raison du siècle.
3º D'après vous, la balance, c'est _l'égalité_; _l'égalité c'est la justice_: il y a donc, de votre part, contradiction d'exiger de deux créatures douées chacune de liberté, de volonté, d'intelligence, qu'elles se reconnaissent _inégales_ pour produire de _l'égalité_.
4º Affirmer, comme vous l'avez fait, que le progrès est la réalisation de l'idéal par le libre arbitre; que, conséquemment, l'idéal est supérieur à la réalité, et que l'homme progresse parce qu'il se laisse guider par lui; puis affirmer que la femme est l'idéal de l'homme et que, cependant, elle est _moindre_ et doit _obéir_, c'est une double contradiction. Si l'on admettait votre point de départ, la logique exigerait que l'homme se laissât guider par la femme. Mais à quoi bon discuter une chose qui n'offre aucun sens à l'intelligence? Si l'homme, d'après vous, représente en réalité la force, la raison, la justice, la femme étant l'idéalisation de l'homme, serait donc la plus grande force, la plus haute raison, la plus sublime justice..... Avez-vous prétendu dire cela, vous qui affirmez le contraire?
5º Dire que le mariage est une institution _sui generis_, un _sacrement_, un _mystère_, c'est affirmer quoi? Et quelles lumières pensez-vous nous avoir données? Êtes-vous bien sûr de vous être compris plus que nous ne vous avons compris? J'en doute.
6º Pourriez-vous nous démontrer pourquoi dans une association entre des hommes forts, intelligents et des hommes faibles et bornés, la justice exige _l'égalité_, le respect de la dignité de tous, et déclare _avili_ l'esclave qui se soumet, tandis que dans l'association de l'homme et de la femme, _identiques d'espèce_ selon vous, la femme qui, toujours selon vous, est l'être faible et borné, serait _avilie_ et deviendrait _odieuse_ par l'égalité?
Pourriez-vous nous expliquer aussi comment dans un couple producteur de justice ou d'égalité, cette égalité _serait la mort de l'amour et la perte du genre humain_?
Convenez qu'un tel tohu-bohu de non sens et de contradictions offre autant de _mystères_ insondables que votre mariage.
7º Nous ne parlerons point ensemble du divorce: nous nous en référerons à la raison et à la conscience modernes que la dissolution des mœurs et de la famille, dues en grande partie à l'indissolubilité du mariage, mettent à même de se prononcer. Quelles raisons d'ailleurs donnez-vous pour soutenir votre opinion? Une plaisanterie; que la rupture du mariage est un _sacrilége_; une affirmation démentie par les faits: que la conscience est immuable.
8º Entre le bâtard et sa mère, il n'y a pas de justice, dites-vous. Votre conscience est plus jeune de deux mille et quelques cents ans que la conscience moderne, Monsieur. Dans l'œuvre de la reproduction, la tâche à remplir envers le nouvel être se partage entre les parents. A la femme plus vivante, plus élastique, plus résistante, est dévolue la partie la plus périlleuse de cette tâche. Tu risqueras ta vie pour former l'humanité de ta propre substance, lui a dit la nature. A l'homme de payer sa dette envers ses enfants, en bâtissant le toit où ils s'abritent, d'apporter la nourriture que tu élabores ou prépares pour eux. A lui d'accomplir ses devoirs envers ses fils par l'emploi de ses forces, comme tu l'accomplis, toi, en fournissant ton sang et ton lait.
Vos droits sur l'enfant ressortent, ajoute la conscience, de son incapacité de se guider lui-même, des devoirs que vous remplissez envers lui, de l'obligation où vous êtes de former sa raison, sa conscience, d'en faire un citoyen utile et moral.
Eh bien! Monsieur, qu'arrive-t-il, la plupart du temps, dans les cas de bâtardise? C'est que le père, ayant lâchement, cruellement, contre toute justice, déserté sa tâche, la mère seule a rempli le double devoir envers ses enfants: _elle a été à la fois père et mère_.
Et c'est quand cette mère a un _double_ droit que vous osez dire qu'elle n'en a _aucun_! qu'entre elle et son fils il n'y a pas de justice! En vérité, j'aimerais mieux vivre au milieu des sauvages que dans une société qui penserait et _sentirait_ comme vous.
Une mère, Monsieur, a sur son enfant un droit incontestable, car elle a risqué sa propre vie pour lui donner le jour: le père n'acquiert des droits sur lui que quand il remplit son devoir: lorsqu'il ne le remplit pas, il n'a pas de droit; ainsi le veut la raison. Dans cette question, le mariage ne signifie rien. Si j'étais bâtarde, et que mon père m'eût lâchement abandonnée, je l'aurais méprisé et haï comme le bourreau de ma mère, comme un homme sans cœur et sans conscience, un vil égoïste: et j'aurais doublement aimé et respecté celle qui eût été à la fois ma mère et mon père: Voilà ce que disent, Monsieur, ma conscience, ma raison et mon cœur.
9º Qu'est-ce que votre mariage, _première forme donnée par la nature à la religion du genre humain_, où la femme est une idole qui fait la cuisine et raccommode les chausses de son prêtre?
Qu'est-ce que cette institution où l'homme est censé défendre, de son épée, sa femme et ses enfants que la loi défend, même contre lui?
Où l'homme est censé nourrir de son travail celle qui travaille souvent plus que lui ou lui apporte une dot?
La femme et les enfants _ressortir du tribunal de l'homme_! Que les dieux nous préservent de cet affreux retour aux mœurs patriarcales et romaines! Femmes et enfants ressortent du tribunal social, et c'est plus sûr pour eux: au moins la femme française n'a pas à craindre que son Abraham sacrifie son petit Isaac, ni que son despote domestique, laissant l'enfant à terre, comme le vieux Romain, le condamne ainsi à la mort. La société a un cœur et des procureurs généraux qui, heureusement, ne comprennent plus le tribunal de famille comme M. P. J. Proudhon. Il est vrai que notre auteur est un Épiménide qui s'éveille après un sommeil de plus de deux mille ans.
J'ai fini, Maître; avez-vous quelque chose à me dire encore?
M. PROUDHON. Certainement. J'ai à vous parler du rôle de la femme. Ce rôle est «le soin du ménage, l'éducation de l'enfance, l'instruction des jeunes filles sous la surveillance des magistrats, le service de la charité publique. Nous n'oserions ajouter les fêtes nationales et les spectacles qu'on pourrait définir les semailles de l'amour (3e vol. p. 480).
«L'homme est travailleur, la femme ménagère.
«Le ménage est la pleine manifestation de la femme.
«Pour la femme le ménage est une nécessité d'honneur, disons même de toilette.
«De même que toute sa production littéraire se réduit toujours à un roman intime dont toute la valeur est de servir, par l'amour et le sentiment, à la vulgarisation de la justice; de même sa production industrielle se ramène en dernière analyse à des travaux de ménage; elle ne sortira jamais de ce cercle.» (_Id._, p. 482.)
MOI. Vous me permettrez de m'étonner, Maître, que la femme, qui a l'esprit d'une _fausseté irrémédiable_, qui est _immorale_, qui ne compose que des _macédoines_, des _monstres_, qui _prend des chimères pour des réalités, qui ne sait pas même faire un roman_, sache cependant, de votre aveu, faire un roman pour vulgariser la justice par le sentiment et l'amour. Elle comprend donc, sent donc et aime donc la justice?
Je vous ferai remarquer ensuite que les soins du ménage sont un _travail_;
Que l'éducation est un _travail_;
Que le service de la charité publique est un travail;
Que l'organisation et l'intendance des fêtes et des spectacles supposent des _travaux_ variés.
Que vulgariser la justice par un roman intime est un travail;
D'où il résulte que la femme est une _travailleuse_, c'est à dire une productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me charge, quand vous voudrez, d'établir par les _faits_ cette _équivalence_.
Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance, celle des jeunes filles, le service de la charité publique, l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la femme n'est pas _uniquement ménagère_.
Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être _ni ménagère ni courtisane_.
Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes relativement à tous les hommes?
M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives.
MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a pas un père ou un mari?
M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, _pas même pour son mari_.» (_Id._, p. 483.)
MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté étant une _vertu_, suppose la domination de la raison et du sens moral sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme!
Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général?
M. PROUDHON. Volontiers... puisque je ne puis faire autrement.
MOI. Vous admettez que la femme est d'espèce identique à l'homme?
M. PROUDHON. Oui, seulement ses facultés sont moins énergiques.
MOI. Je vous accorde cela pour les besoins de la discussion.
Exposez-moi votre doctrine générale sur le droit, j'en ferai l'application à la femme, et vous tirerez la conclusion.
VIII
M. PROUDHON. «La loi ne réglant que des rapports humains, _elle est la même pour tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au dessus ou au dessous de l'espèce humaine.» (_Créat. de l'ordre, etc._, p. 210.)
MOI. Or, vous avouez que la femme n'est ni au dessus ni au dessous de l'espèce humaine, mais est d'espèce identique à l'homme; donc la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. Je conclus le contraire, _parce que l'homme est le plus fort_.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «Ni la figure, ni la naissance, ni les _facultés_, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni _rien de ce qui distingue les individus_ n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous.» (_Ordre dans l'humanité_, p. 209.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme; elle n'en diffère que par des modes et qualités qui, selon vous, ne la font point différer d'essence; donc encore la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je conclus le contraire, _parce que l'homme est le plus fort_.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La balance sociale est l'égalisation du fort et du faible. Tant que le fort et le faible ne sont pas égaux, ils sont _étrangers_, ils ne forment point une alliance, ils sont _ennemis_.» (1er _Mémoire sur la propriété_, p. 57.)
MOI. Or, d'après vous, l'homme est le fort et la femme le faible d'une espèce identique; donc la balance sociale doit les _égaliser_, pour qu'ils ne soient ni étrangers ni ennemis.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je prétends, moi, qu'ils doivent être _inégalisés_ dans la société et dans le mariage. L'homme doit avoir la prépotence, _parce qu'il est le plus fort_.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité mutuelle, résulte l'égalité devant la justice.» (1er volume _De la justice, etc._, p. 183.) Chacun est né libre: entre les libertés individuelles il n'y a d'autre juge que la balance, _qui est l'égalité_; l'identité d'essence ne permet pas de créer une hiérarchie. (2e vol. toute la 8e _Étude_.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme. Elle est née libre: entre elle et l'homme il n'y a donc d'autre juge que l'égalité; il n'est donc pas permis d'établir entre eux une hiérarchie.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire qu'il faut hiérarchiser les sexes et donner la prépotence à l'homme, _parce qu'il est le plus fort_.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «C'est la dignité de l'âme humaine de ne vouloir souffrir qu'aucune de ses puissances _subalternise_ les autres, de vouloir que toutes soient au service de l'ensemble; là est la morale, là est la vertu. Qui dit harmonie ou accord, en effet, suppose nécessairement des termes en opposition. Essayez une hiérarchie, une prépotence, _vous pensiez faire de l'ordre, vous ne faites que de l'absolutisme_.» (2e vol. de la Justice, p. 381 et 382.)