La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 12

Chapter 123,743 wordsPublic domain

Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez vous-même que l'injustice est partout dans ce monde _fait par votre sexe_, et vous dites que l'homme a le sens juridique!

Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les priviléges!

Elles peuvent les aimer, _comme vous_, mais elles sont meilleures que vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu, vous, vous le tuez!

Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je vous prie?

Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines.

Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et retenez bien ce que je vais vous dire.

La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards.

Elle veut la liberté et l'égalité pour _toutes_ et _tous_, ou elle saura bien empêcher qu'elles ne soient pour personne.

Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de quiconque niera le droit de la femme à la liberté.

Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos, phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas.

M. PROUDHON, _s'éveillant en sursaut_: Insurgée! Insurgée aux doigts tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle!

MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête de granit. Vous m'avez exposé votre _femme thèse_; je vous ai discuté comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre _femme antithèse_.

M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant enfin parvenu, nous renouons l'entretien.

IV

M. PROUDHON. J'ai dit que la femme, considérée en dehors de l'influence masculine, est un _néant_......

MOI. Oui, Maître; parce que c'est une pure création de votre pensée.

M. PROUDHON. Mais la femme, considérée sous l'influence de l'homme, est la moitié de l'être humain, et _je chante des litanies en son honneur_.

MOI. Vous faites donc rentrer la femme dans l'humanité par la porte de l'Androgynie, afin de lui rendre sa part de droits?... C'est drôlet, mais cela m'est égal.

M. PROUDHON. Non pas! non pas! La femme avoir des droits!... Jamais, tant que je serai P. J. Proudhon. Elle est bien le complément de l'homme qui, sans elle, ne serait qu'une brute.....

MOI. Ah! ça, mon docte Maître, comment tout cela s'arrange-t-il dans votre cerveau? Vous m'avez dit jusqu'ici que _la femme doit tout à l'homme_, puis vous me dites maintenant que, sans la femme, l'homme ne serait qu'une _brute_... Il n'est donc pas _adéquat à sa destinée_ comme vous l'avez affirmé? Et si la femme n'est rien sans lui, et qu'il ne soit rien sans la femme, je ne vois plus du tout sur quoi vous vous appuyez pour faire de lui l'initiateur de cette pauvre malheureuse.

M. PROUDHON. Je n'ai point à m'expliquer là dessus: c'est mon idée. Je compare seulement les qualités respectives des sexes, et comme je trouve qu'elles sont _incommutables_.....

MOI. Ah! J'entrevois: alors vous ne les équilibrez pas, parce que vous pensez qu'elles ne se ressemblent pas; et, ne pouvant préjuger les droits de la femme, vous la laissez libre.

M. PROUDHON. Comment! Comment! La femme libre! Quelle horreur! Avez-vous donc résolu de me faire tomber en convulsion? La femme, quelqu'éminentes que soient ses qualités, doit servir l'homme en silence et en toute humilité.

MOI. Franchement, Maître, tout cela me semble un galimatias où, tout Satan que vous êtes, vous ne sauriez vous-même voir goutte.

M. PROUDHON. Écoutez-moi sans plus davantage m'interrompre, si vous voulez me comprendre.

«L'homme, sans la grâce féminine, _ne serait pas sorti de la brutalité du premier âge; il violerait sa femelle, étoufferait ses petits, ferait la chasse à ses pareils pour les dévorer_.

«_La femme est la conscience de l'homme personnifiée_, l'incarnation de sa jeunesse, de sa _raison_ et de sa _justice, de ce qu'il y a en lui de plus pur_ et de plus intime, de plus _sublime_ (3e volume. Justice, etc., p. 446).

«Idéalité de son être, elle devient pour lui un _principe d'animation_, une grâce de force, de prudence, de justice, de patience, de courage, de sainteté, d'espérance, de consolation, sans laquelle il serait incapable de soutenir le fardeau de la vie, de garder sa dignité, de se supporter lui-même, _de remplir sa destinée_.

«C'est par elle, par la grâce de sa divine parole, que l'homme donne la vie et la réalité à ses idées, en les ramenant sans cesse de l'abstrait au concret.

«_Auxiliaire du côté de la justice_, elle est l'ange de patience, de résignation, de tolérance, la gardienne de sa foi, le miroir de sa conscience, la source de ses dévouements. Vaincu, coupable, c'est encore dans le sein de la femme qu'il trouve la consolation et le pardon.»

L'homme a la force, la femme la beauté. Par sa beauté, elle doit être l'expression de la Justice «et l'attrait qui nous y porte..... _elle sera meilleure que l'homme_..... elle sera le moteur de toute justice, de toute science, de toute industrie, de toute vertu» (_Id._, p. 438).»

Aussi «la beauté est la vraie destination du sexe; c'est sa condition naturelle, son état (_Id._, p. 439).»

La femme est l'âme de tout: «sans elle toute beauté s'évanouit; la nature est triste, les pierres précieuses sans éclat; tous nos arts, enfants de l'amour, insipides, la moitié de notre travail sans valeur.

«Si, sous le rapport de la vigueur, l'homme est à la femme comme 3 est à 2, la femme, sous le rapport de la beauté, est aussi à l'homme comme 3 est à 2 (_Id._, p. 340).

«Si du corps nous passons à l'esprit et à la conscience, la femme, par sa beauté, va se révéler avec de nouveaux avantages (_Id._, p. 344).»

L'esprit de la femme est plus _intuitif_, plus _concret_, _plus beau que celui de l'homme_; «il semble à l'homme, et il l'est en effet, plus circonspect, plus _prudent_, plus réservé, plus _sage_, plus égal; c'est _Minerve_, protectrice d'Achille et d'Ulysse, qui apaise la fougue de l'un, _et fait honte à l'autre de ses paradoxes et de ses roueries_; c'est la Vierge que la litanie chrétienne appelle _siége de Sapience_ (_Id._, p. 412).

«La qualité de l'esprit féminin a pour effet de servir au génie de l'homme de contre-épreuve, en reflétant ses pensées sous un angle qui les lui fait paraître plus belles si elles sont justes, plus absurdes si elles sont fausses; en conséquence à simplifier notre savoir, à le condenser en des propositions simples, faciles à saisir comme de simples faits, et dont la compréhension intuitive, aphoristique, imagée, _tout en mettant la femme en partage de la philosophie et des spéculations de l'homme_, lui en rend à lui-même la mémoire plus nette, la digestion plus légère..... _Il n'est pas un homme parmi les plus savants, les plus inventifs, les plus profonds qui n'éprouve, de ses communications avec les femmes, une sorte de rafraîchissement_.....

«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a chargé la femme de ce rôle (_Id._, p. 442 et 441).

«Qu'elle parle donc, qu'elle _écrive même, je l'y autorise et je l'y invite_; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et nous _plaire, sinon je lui ôte la parole_ (_Id._, p. 405).

«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la tient surtout de la femme..... Par elle (_la femme_) il dure et apprend le véritable héroïsme. _A l'occasion elle saura lui donner l'exemple_, alors elle _sera plus sublime que lui_ (_Id._, p. 443).

«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant, fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit surtout de la femme.» (_Id._, p. 443 et 444.)

Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des emportements de l'homme et ravit son cœur.» (_Id._, p. 444.)

Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie!

«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il n'est que gentil et mignon.»

Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple, résumons-nous.

La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale, est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur comparaison respective, au double point de vue de la force et de la beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit, par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables, ne peuvent être la matière d'aucun contrat...

«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (_Id._, p. 445.) Me comprenez-vous maintenant?

MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à démontrer; c'est que, si votre _thèse_ est absurde, votre _antithèse_, quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle que la vôtre se livrer à de tels exercices.

Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés.

Dans la _Thèse_ vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison d'être; sans l'homme elle ne _sortirait pas de l'état bestial_.

Dans l'_antithèse_: sans la femme, qui est le principe d'animation de l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute _qui violerait sa femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour les dévorer_.

Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs qualités respectives.

Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état bestial, elle le tire de l'état de brute féroce.

Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au premier.

Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui différencient les hommes?

Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier?

Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne sait même pas lire?

Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne pense à rien?

Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses de même nature.

Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents, il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat social?

Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être _égaux socialement_?

Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune mesure?

Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie, Monsieur, pour savoir _qu'un contrat quelconque est un aveu d'insuffisance personnelle_; que l'on ne s'associerait pas si l'on pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour motif de se compléter, sous un certain point de vue, _en mettant la commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise_.

Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure.

Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont _également_ nécessaires à l'œuvre collective, elles sont _essentiellement_ matière à contrat et _équivalentes_.

Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et la _science_ et les _faits_. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français, à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités. C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le sexe qu'on prétend soumettre.

D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est _au moins_ l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure.

Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions.

1re _Thèse_. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le reste des animaux.

_Antithèse._ Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a de plus sublime et de plus pur.

2e _Thèse_. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a pas de raison d'être.

_Antithèse._ Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de toute vertu.

3e _Thèse_. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des monstres.

_Antithèse._ Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience.

4e _Thèse_. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de l'état bestial.

_Antithèse._ Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une bête féroce.

5e _Thèse_. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être concubine et courtisane.

_Antithèse._ La femme doit entrer en participation de la philosophie et des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits.

6e _Thèse_. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme.

_Antithèse._ La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus éminents.

7e _Thèse_. La femme a la conscience débile; elle est immorale, anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à quarante-cinq ans.

_Antithèse._ La femme est le miroir de la conscience de l'homme, l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme en beauté morale.

8e _Thèse_. La femme est sans vertu.

_Antithèse._ La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme.

9e _Thèse_. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux œuvres de l'amour.

_Antithèse._ La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de l'homme.

10e _Thèse_. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant;

Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon.

_Antithèse._ Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin.

J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez ainsi de vos lecteurs!

M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a subie.

MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe?

Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans?

Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres de l'amour?

Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont pas?

Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition?

Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles qui l'ont subie?

Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions. Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés.

Mais laissons cela.

On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace.

M. PROUDHON. J'en ai parlé, ainsi que du Mariage.

MOI. Eh bien! faisons une petite excursion sur ces deux territoires. Parlons de l'Amour d'abord.

VI

M. PROUDHON, _secouant la tête_: l'Amour!... Il m'ennuie et m'embarrasse beaucoup. Je n'ai pu parvenir encore à me mettre d'accord avec moi là-dessus.

J'ai d'abord défini l'amour: «l'attrait des deux sexes l'un vers l'autre en vue de la reproduction», ajoutant que cet attrait se purifie par l'adjonction de l'Idéal. J'ai même, à ce sujet, trouvé une fort jolie chose: c'est qu'il y a une division sexuelle parce qu'on ne peut idéaliser que l'objectif (3e vol. p. 192).

MOI. Peste! Comme vous y allez! Alors toutes les espèces animales et végétales où les sexes sont séparés ont un idéal en amour? Un idéal dans le cerveau d'un cheval et d'une jument, passe, puisqu'il y a cerveau; mais où se logera celui de la fleur mâle et de la fleur femelle?

M. PROUDHON. Je n'ai, ma foi, pas songé à me faire cette question. Revenons, s'il vous plaît, à la définition de l'amour humain. Je dis donc que l'amour est un attrait donné en vue de la reproduction; cependant je pense aussi qu'à l'amour proprement dit, la progéniture est odieuse (p. 208).

MOI. Mais il y a contradiction...

M. PROUDHON. Que voulez-vous que j'y fasse? Vous saurez, qu'à mes yeux, l'homme et la femme forment l'_organe de la justice, l'Androgyne humanitaire_. Or j'affirme que l'amour est le mobile de la justice, parce que c'est lui qui attire l'une vers l'autre, les deux moitiés du couple. C'est donc par l'amour que la conscience de l'homme et de la femme s'ouvre à la justice; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit «la plus puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret d'obscurcir en nous la raison, d'affliger la conscience et d'enchaîner le libre-arbitre.» (_Id._, p. 207.)

MOI. Le mobile de la justice, le sentiment qui ouvre la conscience des sexes à la justice, qui forme l'organe juridique, troubler la raison et affliger la conscience! Mais il y a contradiction.

M. PROUDHON. Encore une fois, que voulez-vous que j'y fasse? L'amour, recherché pour lui-même, rend l'homme indigne et la femme vile (pag. 419), et tenez, «l'amour, même sanctionné par la justice, je ne l'aime pas.» (_Id._, p. 450.)

MOI. N'avez-vous pas dit que, sans l'amour inspiré à l'homme par la beauté de la femme, il n'y aurait ni art, ni science, ni industrie, ni justice, que l'homme ne serait qu'une brute?