La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 10

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Vous m'offrez de me communiquer vos observations _directes_ et _positives_. Quoi! Monsieur, en quelques semaines il vous a été possible de fouiller dans les profondeurs de l'organisation saine et malade! de parcourir tout le dédale des fonctions engagées dans la question! C'est plus qu'une merveille: malgré toute ma bonne volonté, je ne puis y croire, à moins que vous ne prouviez que vous êtes un _révélateur_ en communication avec un Dieu quelconque. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? C'est que vous n'avez étudié les choses ni _directement_ ni _indirectement_, et que c'est à moi qu'il appartient de vous dire _que vous ne connaissez pas la femme; que vous ne savez pas le premier mot de la question_. Vos cinq ou six autopsies, _purement_ intellectuelles et morales, ne prouvent qu'une chose: votre inexpérience en physiologie. Vous avez pris naïvement le scalpel de votre imagination pour celui de la science.

A propos d'autopsie, vous me dites que vous attendez l'ouvrage que j'ai promis, pour faire la mienne. Il serait sans doute fort honorable pour moi d'être étendue sur votre table de dissection, en aussi bonne compagnie que celle que vous me promettez, mais l'instruction de mes futurs lecteurs ne me permet pas de goûter cette satisfaction. Je ne mettrai sous presse que quand votre propre ouvrage aura paru, car, moi aussi, je me propose de faire votre autopsie: disséquez-moi donc maintenant; je vous promets de mon côté que je m'en acquitterai consciencieusement, proprement et délicatement.

«La femme, dites-vous, plus faible que l'homme quant à la _force musculaire_, ne lui est pas moins inférieure quant à la PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que, si la condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que je le réclame pour elle, _par la même justice que la condition de l'homme_, c'est fini d'elle: elle est esclave.»

Homme terrible, vous serez donc toujours inconséquent, toujours en contradiction avec vous-même et avec les faits!

Quelle est la base du droit pour vous? _La simple qualité d'être humain_: tout ce qui distingue les individus disparaît devant le droit. Eh bien! lors même qu'il serait vrai que les femmes fussent inférieures aux hommes, s'ensuivrait-il que leurs droits ne fussent pas les mêmes? D'après vous, pas le moins du monde si elles font partie de l'espèce humaine. Il n'y a pas deux justices, il n'y en a qu'une; il n'y pas deux droits, il n'y en a qu'un, dans le sens absolu. La reconnaissance et le respect de l'autonomie individuelle dans le plus infime des êtres humains, aussi bien que dans l'homme et la femme de génie, telle est la loi qui doit présider aux relations sociales; faut-il que ce soit une femme qui vous le dise!

Voyons maintenant ce que vaut votre série _homme et femme_.

Quant à la reproduction de l'espèce, ils forment série; ceci est hors de conteste.

Quant au reste, forment-ils série? Non.

_Si c'était une loi_ que la femme fût _musculairement_ plus faible que l'homme, la plus forte des femmes serait plus faible que l'homme le moins fort: or, les faits démontrent journellement le contraire.

_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en _puissance industrielle_, la plus puissante des femmes en industrie serait inférieure à l'homme le moins fort: or les faits démontrent journellement qu'il y a des femmes très bonnes industrielles, très bonnes administratrices; des hommes très ineptes et inaptes dans ce mode d'activité.

_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en _puissance artistique_, la meilleure artiste serait inférieure au moindre des artistes mâles: or les faits nous démontrent journellement le contraire; il y a plus de grandes tragédiennes que de grands tragédiens, beaucoup d'hommes sont des mazettes en musique et en peinture, beaucoup de femmes sont, au contraire, remarquables sous ces deux rapports, etc., etc.

Que résulte-t-il de tout cela? Que votre série est fausse, puisque les faits la détruisent. Comment l'avez-vous formée? Voilà ce qu'il est curieux d'étudier. Vous avez choisi quelques hommes remarquables; et, par un procédé d'abstraction commode, vous avez vu en eux _tous_ les hommes, même les crétins; vous avez ensuite pris quelques femmes, sans tenir compte le moins du monde des différences de culture, d'instruction, de milieu, et vous les avez comparées aux hommes éminents, avec le soin d'oublier celles qui vous auraient gêné; puis, concluant du particulier au général, créant deux _entités_, vous avez conclu. Singulière manière de raisonner, en vérité. Vous êtes tombé dans la manie d'_imposer des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes_, et vous avez mérité que je vous appliquasse vos propres paroles: «La plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de ce qu'on attribue aux séries logiques _une réalité qu'elles n'ont pas; et l'on s'est efforcé d'expliquer la nature de l'homme par des abstractions_.»

Et encore si c'était au profit de vos doctrines sur les _bases du droit_, cela pourrait se comprendre; mais c'est pour les renverser!

Vous vous transformez en sphynx pour me proposer une énigme. Quel est le droit, dites-vous, _qui n'est pas la justice, et qui cependant n'existerait pas sans elle_, qui préside aux relations des deux sexes, le _jus strictum_ ne régissant que les individus du même sexe? Si vous le devinez, vous m'aurez donné gain de cause.

Il n'est pas nécessaire d'être le _grand Apollon_ pour deviner que c'est le _droit de grâce_, _de miséricorde_, envers un inférieur qui n'est pas armé du droit strict.

Si j'ai bien deviné, vous avez tout simplement fait une pétition de principe en supposant _résolu précisément ce que je conteste_.--Je soutiens qu'il n'y a qu'_un droit_, qu'_un seul droit préside aux relations des individus et des sexes_, et que le droit de miséricorde est du domaine du sentiment.

Vous désirez qu'il soit prouvé que les nouveaux émancipateurs de la femme sont les génies les plus hauts, les plus larges et les plus progressifs du siècle. Réjouissez-vous, Monsieur, votre souhait est accompli: une simple comparaison entre eux et leurs adversaires vous le prouvera.

Les émancipateurs, prenant la femme au berceau de l'humanité, la voient lentement marcher vers l'émancipation civile. Intelligents disciples du progrès, ils veulent, en lui tendant une main fraternelle, l'aider à remplir sa destinée.

Les non-émancipateurs, niant la loi historique, méconnaissant le mouvement progressif et parallèle du prolétariat, de la femme et de l'industrie vers l'affranchissement, veulent repousser la femme bien au delà du moyen âge, jusqu'à Romulus et aux patriarches bibliques.

Les émancipateurs, croyant à l'autonomie individuelle, la respectant, et reconnaissant que la femme en a une, veulent l'aider à la conquérir. Jugeant du besoin qu'un être libre a de la liberté, par le besoin qu'ils en ont eux-mêmes, ils sont conséquents.

Les non-émancipateurs, aveuglés par l'orgueil, pervertis par un amour aussi effréné qu'inintelligent de domination, ne veulent la liberté que _pour eux_. Ces égoïstes, si ombrageux contre ce qui menace la leur, veulent que la moitié de l'espèce humaine soit dans leurs fers.

Les émancipateurs ont assez de cœur et d'idéal pour désirer une compagne avec laquelle ils puissent faire échange de sentiments et de pensées; qui puisse les améliorer sous quelques rapports, et être améliorée par eux sous d'autres: ils aiment et respectent la femme.

Les non-émancipateurs, sans idéal, sans amour, asservis à leurs sens, à leur orgueil, méprisent la femme; ne veulent avoir en elle qu'une _femelle_, une _servante_, _une machine à produire des petits_. Ce sont des _mâles, ce ne sont pas encore des hommes_.

Les émancipateurs veulent le perfectionnement de l'espèce humaine sous le triple point de vue physique, intellectuel et moral: ils savent qu'on n'améliore pas les races sans choisir et rendre les mères plus parfaites.

Les non-émancipateurs ont bien autre chose en tête, ma foi, que l'amélioration de l'espèce: que leurs enfants soient inintelligents, méchants, laids, difformes; ils songent bien moins à cela qu'à être _les maîtres_. Sont-ils assez physiologistes pour avoir seulement songé que les facultés _dépendent de l'organisation_, que l'organisation est modifiable, que les modifications se transmettent, que la femme a une immense part dans cette transmission, une part peut-être plus grande que l'homme? Qu'il est donc _essentiel_ de la mettre en état de remplir cette grande fonction de la manière la plus utile à l'humanité.

Les émancipateurs veulent que l'humanité marche en avant, qu'elle n'oscille plus entre le passé et l'avenir; ils savent quelle est l'influence des femmes d'abord sur les enfants, puis sur les hommes; ils savent que la femme ne peut servir le progrès _que si elle y trouve son compte_; qu'elle ne l'y trouvera que par la liberté; qu'elle ne l'aimera que si son intelligence s'élève par l'étude, que si son cœur se purifie des petits égoïsmes de famille par l'amour prédominant de la grande famille humaine. Comme ils veulent sincèrement le but, ils veulent sincèrement les moyens: tant que la moitié du genre humain travaillera comme elle le fait à détruire l'édifice construit par _quelques membres_ de l'autre moitié; tant qu'une moitié du genre humain, _celle qui gouverne occultement l'autre_, aura la face tournée vers le passé, les jalons qui indiquent l'avenir seront menacés d'être arrachés. Faites-vous un crime aux émancipateurs de le comprendre, de vouloir conjurer le péril, et faites-vous une vertu aux non-émancipateurs du sot orgueil qui leur met une cataracte sur les yeux?

Encore quelques mots et j'aurai fini. Vous aimeriez autant, me dites-vous, que je ne prisse point avec vous des airs de _Fouette-Coco_. Je le crois sans peine. Mais, avez-vous bien le droit de vous en plaindre, vous qui vous êtes constitué le _Père-Fouetteur_ des économistes et des socialistes? Je n'irai jamais envers vous jusqu'où vous êtes allé envers eux. Il faut que vous preniez votre parti de ma forme brusque, quelquefois dure. Je suis implacable à l'égard de ce qui me paraît faux et injuste; et, fussiez-vous mon frère, je ne vous combattrais par moins âprement: avant tout lien de cœur et de famille, doivent passer l'amour de la justice et celui de l'humanité.

Je dois maintenant à mes lecteurs et à vous, Monsieur, l'exposé de la thèse que j'entreprends de soutenir: car le mot _Émancipation des femmes_ a été et est encore bien diversement interprété.

_Devant le droit_, l'homme et la femme _sont égaux_, soit qu'on admette l'égalité de facultés, soit qu'on la repousse.

Mais pour qu'une vérité soit utile, il faut qu'elle convienne au milieu dans lequel on veut l'introduire.

Le _droit absolu_ étant reconnu, reste la pratique. Dans la pratique, je vois deux sortes de droits: la femme est mûre pour l'exercice de l'un d'eux; mais je reconnais que la pratique du second serait dangereuse actuellement par suite de l'éducation que la plupart d'entr'elles ont reçue. Vous me comprenez sans qu'il soit nécessaire que je m'explique plus clairement dans une Revue qui doit s'interdire les matières sociales et politiques.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

Les directeurs de la _Revue_ m'ayant prévenue que mon adversaire refusait de continuer la polémique, je résumai ainsi son _Credo_ sur les droits et la nature de la femme dans la _Revue_ de mars 1857:

_A MM. les directeurs de la_ Revue philosophique et religieuse.

Messieurs,

Vous me prévenez que M. Proudhon ne _veut_ pas répondre aux questions que je lui ai posées; je n'ai ni les moyens ni la volonté de l'y contraindre. Je ne rechercherai pas les motifs de sa détermination; je n'ai pour le moment qu'à enregistrer son _Credo_, qui peut se résumer ainsi:

«Je crois qu'_entre l'homme et la femme il y a une séparation de même nature que celle que la différence de race met entre les animaux_;

«Je crois que, _par nature et par destination, la femme n'est ni associée, ni fonctionnaire, ni citoyenne_;

«Je crois que, _dans l'atelier social, elle n'est, jusqu'à son mariage, qu'apprentie, tout au plus sous-maîtresse_;

«Je crois qu'_elle est mineure dans la famille, l'art, la science, l'industrie, la philosophie, et qu'elle n'est_ RIEN _dans la cité_;

«Je crois qu'_elle ne peut être que ménagère ou courtisane_;

«Je crois qu'_elle est incapable de se connaître et de se régir_;

«Je crois fermement que la base _de l'égalité des droits_ est dans _la simple qualité d'être humain_; or, la femme _ne pouvant avoir des droits égaux à ceux de l'homme, j'affirme qu'elle n'appartient pas à l'espèce humaine_.»

M. Proudhon sent-il combien son _Credo_ est en opposition avec la science, avec les faits, avec la loi du progrès, avec les tendances de notre siècle, et _n'ose-t-il_ tenter de le justifier par des preuves?

Sent-il que ce _Credo_ le classe parmi les fauteurs du dogmatisme du moyen âge, et _recule-t-il_ devant une telle responsabilité?

S'il en était ainsi, je le louerais de son prudent silence, et mon plus vif désir serait qu'il le gardât toujours sur la question qui nous divise. Pour traiter un sujet il faut _l'aimer et le comprendre_; je n'oserais dire que M. Proudhon _n'aime pas_ la femme, mais ce que j'affirme, c'est qu'il _ne la comprend pas_: il ne voit en elle que la _femelle de l'homme_; son organisation particulière paraît le rendre impropre à l'examen d'un tel sujet. M. Proudhon, dans l'ouvrage qu'il prépare, promet de traiter la question du rôle et des droits de la femme; si sa doctrine a pour base les affirmations paradoxales de son _Credo_, j'espère qu'il prendra, cette fois, la peine de les appuyer au moins sur des semblants de preuves que j'examinerai avec toute l'attention dont je suis capable. M. Proudhon, _reculant_ devant la discussion, ne peut échapper à ma critique.

Agréez, Messieurs, etc.

Les deux Études de M. Proudhon ne sont que le développement de ce _Credo_.

J'ai promis de disséquer l'auteur, ainsi vais-je faire.

Qu'on ne me reproche pas d'être impitoyable; M. Proudhon l'a mérité;

Qu'on ne me reproche pas d'être une machine à raisonnement; avec un tel adversaire, on ne doit être que cela.

Qu'on ne me reproche pas d'être brutale; M. Proudhon s'est montré à l'égard des femmes, même des plus illustres, d'une brutalité et d'une injustice qui dépassent toutes les bornes. Si je suis brutale, je m'efforcerai, moi, de ne pas être injuste.

Pour la commodité des lecteurs et la plus facile compréhension de mon exposition et de ma critique, je diviserai ce travail en plusieurs paragraphes.

I

Eh bien! Monsieur Proudhon, vous avez voulu la guerre avec les femmes!... Guerre vous aurez.

Vous avez écrit, non sans raison, que _les Comtois sont une race_ _têtue_: or je suis votre compatriote; et comme la femme pousse généralement plus loin que l'homme les qualités et les défauts, je vous dis: _à têtu, têtue et demie_.

J'ai levé le drapeau sous lequel s'abriteront un jour vos filles, si elles sont dignes du nom qu'elles portent; je le tiendrai d'une main ferme, et ne le laisserai jamais abattre; contre vos pareils, j'ai un cœur et des griffes de lionne.

Vous débutez par dire que vous ne vouliez point traiter de l'égalité des sexes, mais qu'_une demi douzaine d'insurgées, aux doigts tachés d'encre, vous ayant mis un défi d'oser tirer la question au clair, vous établirez sur faits et pièces l_'INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FEMME; que vous prouverez que _son émancipation est la même chose que sa prostitution_; et prendrez en main sa défense contre les divagations de _quelques impures que le péché a rendues folles_ (3e volume, p. 337).

Moi seule, vous enfermant dans un cercle de contradictions, ai osé vous défier de tirer la question au clair: je résume donc en moi les _quelques impures que le péché a rendues folles_.

De semblables outrages ne peuvent m'atteindre, Monsieur; l'estime, la considération, l'amitié précieuse d'hommes et de femmes éminemment recommandables, suffisent à réduire à néant d'indignes insinuations. Aussi ne les relèverais-je pas, tant elles m'inspirent de dédain, si je n'avais à vous dire que le temps est passé où l'on pouvait espérer étouffer la voix d'une femme en attaquant sa pureté.

Si, à l'homme qui réclame ses droits et veut en prouver la légitimité, vous ne demandez pas s'il est probe, chaste, etc.; à la femme qui fait la même revendication, vous n'avez pas à le demander davantage.

J'aurais donc le malheur d'être ce qu'il y a de pire au monde sous le rapport de la chasteté, que cela n'amoindrirait nullement la valeur de ma revendication.

Je répugne à toute justification; mais je dois à la sainte cause que je défends, je dois à mes amis de vous dire que l'éducation morale que m'a donnée ma sainte et regrettable mère, des études scientifiques et philosophiques sérieuses, des occupations continuelles m'ont maintenue dans ce qu'on appelle vulgairement la bonne voie, et ont affermi l'horreur que j'éprouve pour toute tyrannie, _qu'elle s'appelle homme ou tempérament_.

Vous accusez votre biographe d'avoir commis une indignité en dirigeant une insinuation contre une femme, parce que cette femme est la vôtre; quelle indignité ne commettez-vous pas vous-même en en outrageant plusieurs?

Et si vous blâmez ceux qui calomnient les mœurs de M. Proudhon, parce qu'il n'est pas de leur avis, de quel œil croyez-vous qu'on regarde vos insinuations calomnieuses contre des femmes parce qu'elles ne pensent pas comme vous?

Vous prétendez que nous n'avons plus de mœurs, parce que nous manquons de respect à la dignité d'autrui: qui donc plus que vous, Monsieur, a donné ce détestable exemple? Vous qui vous dites champion des principes de 89, quels hommes et quelles femmes attaquez-vous?

Ceux et celles qui sont à différents degrés, à divers points de vue dans le courant de ces principes.

Votre colère n'a point de bornes contre G. Sand, notre grand prosateur, l'auteur des bulletins de la république de 48. Vous dépréciez Mme de Staël, _que vous n'avez pas lue_, et qui était plus avancée que la plupart des écrivains mâles de son époque.

Deux échafauds se dressent, deux femmes y montent: Mme Roland et Marie-Antoinette. Ce n'est pas moi, femme, qui jetterai l'insulte à la reine décapitée, mourant avec dignité, avec courage; non, devant le billot je m'incline et j'essuie mes larmes, quelle que soit la tête qui vienne s'y poser. Mais enfin Marie-Antoinette mourait victime des fautes que lui avait fait commettre son éducation princière contre les principes nouveaux, tandis que Mme Roland, la chaste et noble femme, mourait pour la révolution et mourait en la bénissant.

D'où vient que vous saluez la reine de vos sympathies et que vous n'avez, pour la révolutionnaire, que des paroles de blâme et de dédain?

Et les hommes qui appartiennent au grand parti de l'avenir, comment les traitez-vous?

Les Girondins, _femmelins_;

Robespierre et ses adhérents, _castrats_;

Le doux Bernardin de Saint-Pierre, _femmelin_;

M. Legouvé et ceux qui pensent comme lui sur l'émancipation des femmes, _femmelins_;

M. de Girardin, _absurde_;

Béranger, _pitoyable auteur et femmelin_;

Jean-Jacques, non seulement le prince des _femmelins_, mais _le plus grand ennemi du peuple et de la révolution_, lui qui est évidemment le principal auteur de notre révolution française.

N'est-il pas permis de vous demander, Monsieur, si vous êtes pour ou contre la révolution.

M. Proudhon, vous avez perdu vos droits à tout ménagement, puisque vous ne ménagez pas ceux qui ne vous ont ni offensé, ni provoqué, ceux qui n'ont point prétendu vous asservir: les hommes ont manqué de courage; ils auraient dû vous arrêter lorsque vous vous engagiez sur la pente des personnalités blessantes; ce qu'ils n'ont pas fait, je le fais, moi femme, qui ne crains ni rien ni personne que ma conscience.

M. Proudhon, le plus grand ennemi du peuple, est l'écrivain qui, foulant aux pieds la raison et la conscience, la science et les faits, appelle à son aide toutes les ignorances, tous les despotismes du passé pour égarer l'esprit du peuple sur les droits de la moitié de l'espèce humaine.

M. Proudhon, le plus grand ennemi de la révolution, est celui qui la montre aux femmes comme un épouvantail; qui les détache de sa sainte cause en la confondant avec la négation de leurs droits; qui attaque et vilipende les gens de progrès; qui ose enfin, au nom des principes d'émancipation générale, proclamer l'annihilation sociale et la servitude conjugale de toute une moitié de l'humanité.

Voilà, Monsieur, l'_ennemi_ du peuple et de la révolution.

II

J'en étais là de ma réponse lorsque, m'étant reposée pour reprendre haleine et réfléchir, je me calmai.

Ah ça! me dis-je, ai-je donc le sens commun de prendre au sérieux cette chose informe qu'honorent du nom de théorie, de braves gens que les coups de grosse caisse et de tam-tam de M. Proudhon étourdissent à tel point qu'ils en voient des étoiles en plein midi et le soleil en plein minuit? Voyons, calmons-nous; ne donnons pas à la chose plus d'importance qu'elle n'en a; et puisqu'il faut que j'expose cette chose à mes lecteurs, faisons-le du ton qui convient. Laissons M. Proudhon s'expliquer lui-même.

Aussitôt cette bonne résolution prise, j'évoquai M. Proudhon, et lui dis en toute humilité: Maître, je viens à vous pour que vous me disiez ce que c'est que la Femme et aussi un peu ce que c'est que l'homme.

M. PROUDHON. Vous faites bien; car moi seul suis capable de vous renseigner; écoutez-moi donc.

«L'être humain complet, _adéquat à sa destinée_, je parle du physique, c'est le mâle qui, par sa virilité, atteint le plus haut degré de tension musculaire et nerveuse que comporte sa nature et sa fin, et par là le maximum d'action dans le travail et le combat.

«La femme est un DIMINUTIF de l'homme à qui il manque un organe pour devenir autre chose qu'un éphèbe.

«Elle est un _réceptacle pour les germes que seul l'homme produit_, un lieu d'_incubation_ comme la terre pour le grain de blé; _organe inerte_ par lui-même et sans but par rapport à la femme. Une semblable organisation..... _présuppose la subordination du sujet_.

«En elle-même, je parle toujours du physique, _la femme n'a pas de raison d'être: c'est un instrument de reproduction_ qu'il a plu à la nature de choisir de préférence à tout autre.

«La femme, de ce premier chef, est inférieure devant l'homme: une _sorte de moyen terme entre lui et le reste du règne animal_.»

(3e volume: La Justice, etc., p. 339.)

Et remarquez que je ne suis pas seul de mon avis: «La femme n'est pas seulement autre que l'homme, disait Paracelse; elle est autre parce qu'elle est moindre, parce que son sexe constitue pour elle une faculté de moins. Là où la virilité manque, le sujet est incomplet; là où elle est ôtée le sujet déchoit.

«Il ne lui manque (_à la femme_) au point de vue physique que de _produire des germes_.

«De même au point de vue de l'intelligence la femme a des perceptions, de la mémoire, de l'imagination; elle est capable d'attention, de réflexion, de jugement: que lui manque-t-il? De produire des germes, c'est à dire des idées. (_Id._ p. 354).

Or, suivez bien mon raisonnement: étant admis que la _force compte pour quelque chose dans l'établissement du droit_ (_Id._ p. 442); étant admis, d'autre part, que la femme est un tiers moins forte que l'homme, elle sera donc à l'homme, sous le rapport physique, comme 2 est à 3. Conséquemment dans l'atelier social, la valeur des produits de la femme, sera d'un tiers au dessous de celle des produits de l'homme; donc dans la répartition des avantages sociaux, la proportion sera la même: _voilà ce que dit la justice_.