La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Part 1

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LA

FEMME AFFRANCHIE

Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, imprimeurs-éditeurs.

LA

FEMME AFFRANCHIE

RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE

ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES

PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT

TOME 1

BRUXELLES A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS RUE DE LA PUTTERIE, 33

PARIS

CHEZ TOUS LES LIBRAIRES

1860 Tous droits réservés.

A MES LECTEURS, A MES ADVERSAIRES, A MES AMIS

A MES LECTEURS

Lectrices et lecteurs, le but de cet ouvrage et les motifs qui me l'ont fait entreprendre, je vais vous les dire, afin que vous ne perdiez pas votre temps à me lire, si ce que contient ce volume ne convient pas à votre tempérament intellectuel et moral.

Mon but est de prouver que _la femme a les mêmes droits que l'homme_.

De réclamer, en conséquence son émancipation;

Enfin d'indiquer aux femmes qui partagent ma manière de voir, les principales mesures qu'elles ont à prendre pour obtenir justice.

Le mot _émancipation_, prêtant à l'équivoque, fixons en d'abord le sens.

Émanciper la femme, ce n'est pas lui reconnaître le droit d'user et d'abuser de l'amour: cette émancipation-là n'est que l'esclavage des passions; l'exploitation de la beauté et de la jeunesse de la femme par l'homme; l'exploitation de l'homme par la femme pour sa fortune ou son crédit.

Émanciper la femme, c'est la reconnaître et la déclarer libre, l'égale de l'homme, devant la loi sociale et morale et devant le travail.

A l'heure qu'il est, sur toute la surface du globe, la femme, sous certains rapports, n'est pas soumise à la même loi morale que l'homme: sa chasteté est livrée presque sans défense aux passions brutales de l'autre sexe, et elle subit souvent seule les conséquences d'une faute commise à deux.

Dans le mariage, la femme est _serve_;

Devant l'instruction nationale, elle est _sacrifiée_;

Devant le travail, elle est _infériorisée_;

Civilement, elle est _mineure_;

Politiquement, elle _n'existe pas_;

_Elle n'est l'égale de l'homme que quand il s'agit d'être punie et de payer les impôts._

Je revendique le droit de la femme, parce qu'il est temps de faire honte au XIXe siècle de son coupable déni de justice envers la moitié de l'espèce humaine;

Parce que l'état d'infériorité dans lequel nous sommes maintenues, corrompt les mœurs, dissout la société, enlaidit et affaiblit la race;

Parce que le progrès des lumières, auquel participe la femme, l'a transformée en force sociale, et que cette force nouvelle produit le mal, à défaut du bien qu'on ne lui laisse pas faire;

Parce que le temps d'accorder des réformes est arrivé, puisque les femmes protestent contre l'ordre qui les opprime, les unes par le dédain des lois, des préjugés; les autres en s'emparent des positions contestées, en s'organisant en sociétés pour revendiquer leur part de droit humain, comme cela se fait en Amérique.

Enfin parce qu'il me semble utile de répondre vertement, _non plus avec de la sentimentalité_, aux hommes qui, effrayés du mouvement émancipateur, appellent à leur aide je ne sais quelle fausse science pour prouver que la femme est hors du droit; et poussent l'inconvenance et..... le contraire du courage, jusqu'à l'insulte, jusqu'aux outrages les plus révoltants.

J'ai dit le but et les motifs de cet ouvrage qui sera divisé en quatre parties.

Dans la première, nous passerons en revue les doctrines des principaux novateurs en ce qui touche la femme, ses fonctions, ses droits, et nous réfuterons les contre-émancipateurs, P. J. Proudhon, J. Michelet et A. Comte.

Dans la deuxième, nous donnerons une théorie philosophique du droit; nous comparerons, d'après les principes établis dans cette théorie, ce qu'est la femme devant la loi, la moralité, le travail, avec ce qu'elle devrait être; enfin nous réfuterons les principales objections des adversaires de l'égalité des sexes.

Dans la troisième nous traiterons de l'amour et du mariage, et donnerons les principaux motifs de nos formules d'émancipation.

Enfin la quatrième partie, spécialement destinée aux femmes, effleurera les grandes questions théoriques et pratiques qui ont rapport à la période militante: profession de foi servant de drapeau, formation d'un apostolat, ébauche d'éducation rationnelle, formation d'une école normale, création d'un journal, organisation d'ateliers, etc.

Lectrices et lecteurs, plusieurs des adversaires de la cause que je défends, ont porté la discussion sur le terrain scientifique, et n'ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n'y point d'indécence à parler des lois qui le régissent; mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que j'approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu'ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d'une honnête femme, pas plus que sous celle d'un honnête homme.

Lectrices et lecteurs, je n'ai qu'une prière à vous faire: c'est de me pardonner la simplicité de mon style. Il m'aurait fallu prendre trop de peine pour écrire comme tout le monde; encore est-il probable que je n'y eusse pas réussi. Je fais œuvre de conscience: si j'éclaire les uns, si je fais réfléchir les autres, si j'éveille dans le cœur des hommes le sentiment de la justice, dans celui des femmes le sentiment de leur dignité; si je suis claire pour tous, bien comprise de tous, utile à tous, même à mes adversaires, cela me suffira, et me consolera d'avoir déplu à ceux qui n'aiment les idées que comme ils aiment les femmes: en grande toilette.

A MES ADVERSAIRES.

Plusieurs d'entre vous, messieurs les adversaires de la grande et sainte cause que je défends, m'ont citée, très évidemment sans m'avoir lue, ne sachant même pas écrire mon nom. A ceux-là je n'ai rien à dire, sinon que leur opinion m'importe fort peu. D'autres, qui se sont donné la peine de lire mes précédents travaux dans la _Revue philosophique_ et dans la _Ragione_, m'accusent de _ne pas écrire comme une femme_, d'être _brutale_, sans ménagement pour mes adversaires, de n'être qu'une _machine à raisonnement_ et de _manquer de cœur_.

Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu'une femme, puisque j'ai l'honneur d'être femme.

Si je suis _brutale_ et ne ménage pas mes adversaires, c'est parce qu'ils me paraissent ceux de la raison et de la justice; c'est parce qu'eux, les forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe qu'ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer; c'est parce qu'enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie qui a l'audace et l'insolence de s'ériger en droit.

Si je vous apparais sous l'aspect peu récréatif d'une _machine à raisonnement_, c'est d'abord parce que la nature m'a faite ainsi, et que je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre; puis parce qu'il n'est pas mauvais qu'une femme _majeure_ vous prouve que son sexe, quand il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que le vôtre.

Je n'ai pas de cœur, dites-vous; j'en manque peut-être pour les tyrans, mais la lutte que j'entreprends, prouve au moins que je n'en manque pas pour les victimes: j'en ai donc une dose suffisante, d'autant plus que je ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d'être aimée d'aucun d'entre vous.

Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les nerfs; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure de vos jugements sur les femmes réelles: c'est ainsi que vous faussez votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu'il y a de plus haïssable et de moins estimable au monde: des tyrans.

A MES AMIS.

Maintenant à vous, mes amis connus et inconnus, quelques lignes de remercîments.

Vous avez tous compris que la femme étant une créature humaine, a le droit de se développer et de manifester, comme l'homme, sa spontanéité;

Qu'elle a le droit, comme l'homme, d'employer son activité; qu'elle a le droit, comme l'homme, d'être respectée dans sa dignité, et l'usage qu'elle croit devoir faire de son libre arbitre;

Que, de moitié dans l'ordre social, productrice, contribuable, justiciable des lois, elle a le droit de compter pour moitié dans la société.

Vous avez tous compris que c'est dans la jouissance de ces droits divers que consiste son émancipation; non dans la faculté d'user de l'amour en dehors d'une loi morale basée sur la justice et le respect de soi-même.

Merci d'abord à vous, Ausonio Franchi, représentant de la Philosophie Critique en Italie, homme aussi éminent par la profondeur de vos idées, que par l'impartialité et l'élévation de votre caractère, et qui avez prêté si généreusement et si longtemps les colonnes de votre _Ragione_ à mes premiers travaux.

Merci à vous, mes chers collaborateurs de la _Revue philosophique_ de Paris, Charles Lemonnier, Massol, Guépin, Brothier, etc., qui n'avez pas hésité à remettre à l'ordre du jour la question de l'émancipation de mon sexe; qui avez accueilli, dans vos colonnes, des travaux de femme avec tant d'impartialité, et m'avez en toute occasion, témoigné intérêt et sympathie.

Merci à vous en particulier, mon plus ancien ami, Charles Fauvety, infatigable chercheur de vérité, dont le style élégant, spirituel et limpide, si véritablement français, est seulement et toujours au service des idées de progrès et des aspirations généreuses, comme votre riche bibliothèque, vos conseils, sont au service de ceux qui veulent éclairer l'humanité. Pourquoi, hélas! joignez-vous à tant de talent et de qualités, le défaut de vous effacer toujours pour faire place aux autres!

Merci à vous, Charles Renouvier, le plus savant représentant de la Philosophie Critique en France, qui joignez à une doctrine si profonde, un esprit si fin, un jugement si sûr, j'ajouterais: tant de modestie et de vertu sans faste, si je ne savais que c'est vous mécontenter que d'occuper le public de vous.

C'est dans vos encouragements, dans votre approbation, mes amis et anciens collaborateurs, que j'ai puisé la force nécessaire à l'œuvre que j'entreprends; il est donc juste que je vous en remercie en présence de tous.

Il est juste également que je témoigne publiquement ma reconnaissance aux journaux italiens, anglais, hollandais, américains, allemands qui ont traduit plusieurs de mes articles; aux hommes et aux femmes de ces divers pays et à ceux de ma patrie qui ont bien voulu me témoigner de la sympathie et m'encourager dans la lutte que j'entreprends contre les adversaires du droit de mon sexe.

C'est à vous tous mes amis, Français et étrangers, que je dédie cet ouvrage. Puisse-t-il être utile _partout_ au triomphe de la liberté de la femme et de l'égalité de tous devant la loi: c'est le seul souhait que puisse faire une Française qui croit à l'unité de la famille humaine, aussi bien qu'à la légitimité des autonomies nationales, et qui aime tous les peuples parce que tous sont les organes d'un seul grand corps: l'Humanité.

PREMIÈRE PARTIE

Examen des principales doctrines modernes concernant la Femme et ses Droits.

COMMUNISTES MODERNES

Les Communistes ont pour principe d'organisation sociale, non pas, comme on les en accuse par ignorance ou mauvaise foi, la _loi agraire_, mais la jouissance _en commun_ de la terre, des instruments de travail et des produits: _De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins_, telle est la formule de la plupart d'entre eux.

Nous n'avons pas à examiner dans cet ouvrage la valeur sociale de cette doctrine, mais seulement à constater ce que le Communisme pense de la Femme et de ses Droits.

Les Communistes modernes peuvent se classer en Religieux et en Politiques.

Parmi les premiers, sont les Saint-Simoniens, les Fusioniens et les Philadelphes.

Parmi seconds, sont les Égalitaires, les Unitaires, les Icariens, etc.

Les premiers considèrent la Femme comme l'égale de l'Homme. Pour les autres elle est libre, chez quelques-uns avec une nuance de subordination.

Les Unitaires, qui ont largement puisé dans Fourier, proclament la Femme libre et leur égale.

Nous ne parlerons ici que de quelques sectes communistes, réservant pour deux articles séparés ce qui concerne les Saint-Simoniens et les Fusioniens.

Les Philadelphes, admettant Dieu et l'âme immortelle, posent ces deux principes: Dieu est le chef de l'Ordre social; la Fraternité est la loi qui régit les rapports humains.

La Religion, pour les Philadelphes, est la pratique de la Fraternité; le Progrès est un dogme, la Communauté est la loi de l'individu devant Dieu et la conscience.

En ce qui concerne les rapports des sexes et les droits de la Femme, M. Pecqueur s'exprime ainsi dans son ouvrage: _La République de Dieu_, aux pages 194 et 195:

«_Égalité complète de l'homme et de la femme_;

«Mariage _monogame_, intentionnellement indissoluble comme état normal; telle est la seconde conséquence pratique du dogme de la fraternité religieuse.

«1º ÉGALITÉ.

«Nous ne venons pas apporter des preuves à l'évidence; celui qui n'est pas frappé de l'égalité des sexes, a _la raison oblitérée par le préjugé, ou le cœur refroidi par l'égoïsme_.

«Dans le milieu créé par la religion de fraternité et d'égalité, les femmes trouveront, dès leurs jeunes années, _les mêmes moyens et les mêmes conditions de développement de fonction et de rémunération_, enfin les MÊMES DROITS, le même but social à poursuivre, que les hommes; et à mesure que les mœurs correspondront aux fins religieuses et morales de l'union, la loi vivante déduira les conséquences pratiques de tout ordre, contenues en germe dans le dogme de l'égalité complète des sexes.

«4º MONOGAMIE ET INDISSOLUBILITÉ.

«Pour comprendre la légitimité du mariage monogame illimité ou indéfini, il suffit de considérer: 1º les exigences de notre nature intime, c'est à dire les caractères de l'amour; son aspiration instinctive à l'union et à la fusion des deux êtres, à la durée et à la perpétuité; le besoin de se posséder réciproquement, et d'en avoir la foi pour s'aimer; enfin l'instinct, le désir, les affections irrésistibles, universelles, et les joies de la paternité et de la famille; 2º les conditions physiologiques de la génération, qui exigent la monogamie, pour que la reproduction et la conservation bonne et progressive de l'espèce soit assurée; 3º les exigences sociales et religieuses qui veulent que les rapports de tous genres soient prédéterminés et régularisés, afin que chacun ait sécurité dans son attente et dans sa possession, et que les penchants fondamentaux de notre nature aient la possibilité de se satisfaire..... Prétendre importer la Polygamie, la promiscuité, ou le bail légal dans un tel milieu (_la Société Philadelphe_), c'est évidemment décréter l'égoïsme et le bon plaisir de la chair dans le même temps qu'on proclame le devoir et la dignité. On ne conçoit pas que deux être moraux, liés une fois d'un amour pur, cessent de s'aimer, de se complaire, au moins de se supporter, lorsque déjà ils sont supposés aimer indistinctement leurs frères et sœurs avec dévouement et sacrifice.

«Encore moins conçoit-on que leurs frères et sœurs songent à détourner cet amour réciproque de deux d'entre la famille à leur avantage personnel; _car on appelle cela infamie_.»

M. Pecqueur admet cependant que, dans des cas fort rares, le divorce puisse être prononcé pour cause d'incompatibilité d'humeur. Dans ce cas, l'époux qui aurait tort serait exclu de la république et l'autre pourrait se remarier.

Selon M. Pecqueur l'indissolubilité du mariage ne regarde pas nos sociétés antagoniques; car l'auteur dit à la page 197:

«Le Divorce est un grand malheur, non seulement pour les époux, mais pour la religion; toutefois dans le monde de César où il s'agit de pure justice, c'est encore le moindre des maux, lorsque les individus sont résolus à la séparation de fait, et à la convoitise d'autres liens. On fait clandestinement le mal; on est cause ou occasion de tentation et de chute pour les autres. Le scandale est connu quoiqu'on fasse; de telle sorte que ni la société, ni les époux, ni les enfants, ni la morale ne trouvent leur bien à la consécration de la perpétuité absolue.

«Il n'est point charitable, il est _impie_ de forcer à rester côte à côte, deux êtres dont l'un au moins maltraite, hait, exploite ou maîtrise l'autre. Il est également odieux de leur permettre la séparation de corps sans leur permettre en même temps de se livrer à des affections chastes, lorsqu'on y répond en honnêteté et liberté.»

Ainsi donc pour les Philadelphes, expliqués par M. Pecqueur, le Mariage est monogame, indissoluble intentionnellement; le divorce est une triste nécessité du monde actuel, tandis que la séparation est une chose immorale. Enfin la femme est _libre et l'égale de l'homme_.

Une autre secte communiste, celle des Icariens, ne s'occupe ni de la nature, ni des droits de la Femme. Son chef, M. Cabet, ancien procureur général, était trop imbu des doctrines du Code Civil, peu élégante paraphrase de l'apôtre Paul, pour ne pas être persuadé que la femme doit rester en dehors du droit politique, et qu'elle doit se subordonner à l'homme en général, et à son mari, bon ou mauvais, en particulier.

Rendons toutefois justice aux disciples de M. Cabet: je n'en ai pas trouvé un seul de son avis sur cette grande question.

Un soir, qu'en 1848, M. Cabet présidait un club très nombreux, il fut prié par une femme de mettre aux voix cette question: _La femme est-elle l'égale de l'homme devant le droit social et politique?_ Presque toutes les mains se levèrent pour l'affirmative; à la contre-épreuve aucune main ne se leva; aucun homme ne protesta contre cette affirmation. Une salve d'applaudissements partit des tribunes remplies de femmes; et M. Cabet fut assez déconcerté du résultat. Il semblait ignorer que le peuple, éminemment logique, n'argutie point pour éluder ou restreindre les applications du principe qu'il adopte.

Ce vote du club Cabet s'est renouvelé devant moi dans trois autres: les porteurs de paletots riaient des réclamations de la brave Jeanne Duroin, mais les porteurs de blouses n'en riaient pas

M. Dezamy, représentant d'une autre nuance communiste, s'exprime ainsi dans le _Code de la Communauté_, page 132: «Plus de domination maritale! Liberté des alliances! _égalité parfaite entre les deux sexes!_ Libre divorce!»

Et à la page 266, sous ce titre: Lois de l'union des sexes, qui auront pour effet de prévenir toute discorde et toute débauche, l'auteur ajoute:

«Art. 1er. L'amour mutuel, la sympathie intime, la parité de cœur de deux êtres, forment et légitiment leur union.

Art. 2. _Il y aura entre les deux sexes égalité parfaite._

Art. 3. Aucun lien que l'amour mutuel ne pourra enchaîner l'un à l'autre l'homme et la femme.

Art. 4. Rien n'empêchera les amants qui se sont séparés de s'unir de nouveau, et aussi souvent qu'ils aspireront l'un vers l'autre.»

La morale de M. Dezamy n'est pas de notre goût, nous préférons celle du communiste Pecqueur; mais nous sommes heureuse de constater que le Communisme moderne, divisé sur la question du mariage, de la famille et de la morale dans les relations des sexes, n'a qu'une voix lorsqu'il s'agit de la liberté de la femme et de l'égalité des sexes devant la loi et la Société.

En cela, le Communisme moderne est très supérieur à l'ancien; pratiqué chez plusieurs peuples, enseigné par Platon, Morelly, etc. C'est un signe des temps, que cette plus juste appréciation de la femme et l'introduction du principe de son droit dans des doctrines qui, autrefois, n'en tenaient aucun compte.

La plupart des Communistes appartiennent à la classe des travailleurs: ce qui prouve que le peuple surtout sent cette grande vérité: _que la liberté de la femme est identique à celle des masses_. Et ce ne sont pas MM. Proudhon, Comte, Michelet et leurs adeptes qui auront puissance de lui faire rebrousser chemin, et de jeter de la glace sur ses sentiments.

SAINT-SIMONIENS

Ma mère, zélée protestante et d'une grande sévérité de mœurs, réprouvait le Saint Simonisme, et ne permettait jamais qu'on en parlât devant moi autrement que pour le condamner: elle prenait grand soin que pas une ligne de la doctrine nouvelle ne tombât sous mes yeux.

Était-ce naturel esprit d'opposition? était-ce instinct de justice? Je l'ignore; mais je ne m'associais point au blâme que j'entendais exprimer autour de moi; une seule chose en était résultée: la curiosité de connaître ce qu'on nommait des dogmes immoraux.

J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour, me trouvant avec ma mère non loin du Palais de Justice, je vis avancer une réunion d'hommes portant un gracieux costume: c'étaient les Saint-Simoniens allant en corps défendre, contre les poursuites du parquet, leur Église naissante. J'en fus très émue; je me sentis en communion avec ces jeunes gens qui allaient confesser leur foi: il me semblait qu'ils ne m'étaient point étrangers, qu'ils luttaient pour une cause qui était mienne ou méritait ma sympathie, et les larmes me vinrent aux yeux. De grand cœur, j'aurais embrassé ceux que j'entendais les défendre, et d'aussi grand cœur battu ceux qui prétendaient que leur condamnation serait juste. Ma mère étant trop généreuse pour s'associer à ces derniers, nous nous éloignâmes sans rien dire. Je sus, sans connaître aucun détail, que l'Église Saint-Simonienne avait été dispersée.

Ce ne fut que quelques années après, qu'ayant fait la connaissance d'une dame Saint-Simonienne, je pus lire les écrits de la doctrine, et me former une idée des aspirations et des dogmes de l'École de Saint-Simon. Si la nature de cet ouvrage m'en interdit l'analyse, il ne peut m'être reproché de témoigner mes sympathies pour ceux qui ont eu de grandes et généreuses aspirations; pour ceux qui, au point de vue critique, ont rendu des services réels à la cause du Progrès; pour ceux qui ont mis à l'ordre du jour la solution des deux problèmes capitaux de notre époque: l'_émancipation de la femme et du travailleur_. Les Saint-Simoniens ont été assez attaqués, assez calomniés pour qu'une femme, qui n'est pas Saint-Simonienne, puisse considérer comme un devoir de leur rendre justice, en reconnaissant le bien qu'ils ont fait.

Oui, vous avez le droit d'être fiers de votre nom de Saint-Simoniens, vous qui avez proclamé l'obligation de travailler sans relâche à l'amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre;

Vous qui avez proclamé la _sainteté_ de la science, de l'art, de l'industrie, du travail sous toutes ses formes;

Vous qui avez proclamé l'égalité des sexes dans la famille, dans le temple et dans l'État;

Vous qui avez parlé de paix et de fraternité à ce monde livré à la guerre du canon et de la concurrence;

Vous qui avez critiqué l'ancien dogme et toutes les institutions mauvaises qui en sont sorties;

Oui, je le répète, vous avez bien mérité du Progrès, bien mérité de l'Humanité; et vous avez le droit de porter avec orgueil votre grand nom d'École; car il est beau d'avoir voulu l'émancipation de la femme, du travail et du travailleur; il est généreux, comme tant d'entre vous l'ont fait, d'y avoir consacré sa jeunesse et sa fortune.

Par vos aspirations, vous avez été les continuateurs de 89, puisque vous songiez à réaliser ce qui était en germe dans la Déclaration des Droits: voilà les titres de votre grandeur; voilà pourquoi votre nom ne périra pas.