La Femme Abbé

Chapter 5

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Une biche qui porte dans le flanc le javelot dont on l'a blessée, ne peut aller loin.

TIMON.

Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?

AGATHE.

Je ne le puis.

TIMON.

Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de tous les maux qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous opposez à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis donc aux suites heureuses de la proposition que je hasarde de te faire. Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui de la France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à tout ce qui blesse nos coeurs et nos yeux au milieu de cette civilisation compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits inconvéniens. Promène avec moi ton imagination au milieu de ces belles forêts, où de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans faste, mais saine et tranquille. Nous nous y établissons sans difficultés; nous nous y livrons sans inquiétude aux doux penchans de la nature, et nous oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. Bientôt une postérité nous promet un appui dans notre vieillesse. Notre petite famille devient pour nous tout l'univers. Nous vivons satisfaits, sans ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La tendresse maternelle et la piété filiale sont nos seules divinités. Quel tableau! et faut-il donc tant de choses pour le réaliser? Agathe, il te reste encore assez de santé pour ce voyage; consens à respirer un air plus pur, et à déposer ta confiance dans un homme qui la mérite.

AGATHE.

Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur. Épargnez-moi de nouveaux refus; laissez-moi à la situation pénible où vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a que la mort ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.

TIMON.

Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon coeur la flamme du désir?

AGATHE.

Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire que les autres.

TIMON.

Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.

AGATHE.

Je suis donc née sous une étoile bien fatale?

TIMON.

Elle ne l'est pas plus que la mienne.

AGATHE.

Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable et plus malheureuse.

TIMON.

Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont prononcé le mot de _Providence_. La Providence! que fait-elle? où est-elle? pourquoi ne prévoit-elle pas le crime? ou pourquoi ne le punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour Agathe et le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour les femmes semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est jouée de la tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est qu'un mot.

AGATHE.

Ne blasphémez pas.

TIMON.

Qu'elle se justifie!

AGATHE.

C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.

TIMON.

Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès aujourd'hui, si elle ouvrait ton coeur aux propositions que je te fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont obligés, pour exister en paix, de vivre en ours comme moi. La Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des avantages qui devraient être le salaire de la vertu.

Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un chagrin sombre; et les jours suivans, il ne parla plus de son projet, mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.

Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.

Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de quelques semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui s'éteint par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur aiguë; la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et à chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait prendre sur son esprit; mais il n'en murmurait pas.

Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je charge votre propre coeur de vous témoigner toute la reconnaissance que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, sans vous fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons offices concurremment aux vôtres.

TIMON.

Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser. Écrivez.

BILLET.

«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le commissionnaire qui lui présentera cette missive. Il ne peut refuser cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba expirante.»

TIMON.

Vous oubliez l'adresse.

AGATHE.

Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de votre main; la mienne tremble trop....

«À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du séminaire des....»

TIMON.

Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que vous me mettez à la merci d'un prêtre.

AGATHE.

Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.

TIMON.

Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.

AGATHE.

Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque confiance.

Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au billet de la veille.

ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.

«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des.... ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient. Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de t'embrasser.»

Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une révolution dans ce que les médecins appellent _le système nerveux_ d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en disait davantage.

Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie. L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur réunion dans la carrière.

Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là, Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont. Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.

Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la romance misantropique, citée plus haut:

Avec vos rois, avec vos républiques, Pauvres humains! êtes-vous heureux? non. Rentrez plutôt sous les lois pacifiques De la nature: elle seule a raison.

FIN.