Chapter 4
Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire, vous me la pardonnerez.
SAINT-ALMONT.
Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue considérablement le poids.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.
SAINT-ALMONT.
Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive indulgence.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter de votre erreur....
SAINT-ALMONT.
Je vous le promets.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! apprenez donc...
SAINT-ALMONT.
Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.
SAINT-ALMONT.
De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant, donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Sachez donc... Ah! je ne puis...
SAINT-ALMONT.
Reprenez vos sens émus...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous d'une femme...
SAINT-ALMONT.
Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...
SAINT-ALMONT.
Vous m'effrayez.... Parlez donc....
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui vient le scandale. _Væ! væ!..._
SAINT-ALMONT (_à part_.)
Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait introduite dans votre séminaire?....
SAINT-ALMONT.
Malheureux! qu'avez-vous dit?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice de Dieu et des hommes.
SAINT-ALMONT.
Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de mon crime...
SAINT-ALMONT.
Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
L'amour....
SAINT-ALMONT.
Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu le peux...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves; connaissez mieux le coeur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont séduite de toute la passion d'un coeur pur et brûlant, ne sait pas encore que je brûle pour lui.
SAINT-ALMONT.
Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point, et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un coeur profane.
SAINT-ALMONT.
Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à moi, qui suis chargé du dépôt des moeurs de ces ecclésiastiques....
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.
SAINT-ALMONT.
Aucun d'eux!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Aucun.
SAINT-ALMONT.
Et qui donc?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de Saint-Almont?
SAINT-ALMONT.
Moi!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien. Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez, monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.
SAINT-ALMONT.
Comment savez-vous?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi donc, mais ne m'avilissez pas.
SAINT-ALMONT.
Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée, pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est moi...
SAINT-ALMONT.
Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je vous entends.
SAINT-ALMONT.
Vous feindrez une indisposition grave.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je n'aurai pas à feindre...
SAINT-ALMONT.
Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que vous m'avez confié, et...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Et...
SAINT-ALMONT.
Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge....
Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé! quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne..... Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée Agathe.
Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.
_N. B._ Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue pour toujours.
L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces Lettres.
Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux de son sexe.
Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle comptait mettre à exécution.
Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés.
Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.
STANCES MISANTROPIQUES.
Par votre faute, ô combien sur la terre, Pauvres humains, vous endurez de maux! Moi, loin de vous, au fond d'une carrière, J'ai rencontré la paix et le repos.
Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres Qu'un architecte habile ou sans talens, Sous ses crayons bizarres ou sévères, Place et déplace au gré des dieux régnans.
Quand je vous vois, du fond de ma caverne, Pauvres humains! vous me faites pitié. Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne! Je ne regrette ici que l'amitié.
Oui! je préfère une caverne aux temples Où le fakir fait des discours moraux, Tous démentis par ses mauvais exemples. Pauvres humains! on vous prend par les mots.
Avec vos rois, avec vos républiques, Pauvres humains! êtes-vous heureux? non. Rentrez plutôt sous les lois pacifiques De la nature: elle seule a raison.
Depuis long-temps, au fond d'une citerne, La vérité, dit-on, a son séjour: Moi, je la trouve au fond de ma caverne; Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.
Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul, dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas, sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.
C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant, l'oeil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!
Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, Timon ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se mêlent à l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de la main; de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses deux pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet si loin de sa pensée.
Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses hôtes, et en rapporte une eau spiritueuse, pour administrer quelques secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en état de lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:
TIMON.
Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; vous n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une échappée de quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils jouent avec leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous aurait-on chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de caractère du clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter un masque? Répondez.
AGATHE, _assez peu remise_.
Hélas! Monsieur....
TIMON.
Ne m'appelez pas _Monsieur_. Je ne suis pas un Monsieur bien poli pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai peut-être contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus figure d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En éprouveriez-vous? dites-les moi.
AGATHE.
J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en entretenir?
TIMON.
Je veux avoir un sujet de plus de haïr les hommes; j'en ai pourtant assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable, je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.
Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa malheureuse passion, consentit d'accepter de la nourriture. Aussi prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux prirent un léger repas servi sur un cube de pierre.
TIMON.
Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si peu, même aux hommes!
AGATHE.
Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher. Je n'ai pas d'ailleurs long-temps à le porter; le coup mortel a frappé mon coeur.
Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.
Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre, c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par suite, il réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté que dans votre séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre destinée réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de l'autre, puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions politiques qui enchaînent les hommes.
AGATHE.
Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon infortune; je sens que le poids qui oppresse mon coeur ne peut s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques jours, heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister dans mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: il est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne suis coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai commis que des imprudences.
TIMON.
Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.
AGATHE.
Il ne me doit rien.
TIMON.
Votre Dieu est injuste.
AGATHE.
Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon coeur sans expérience.
TIMON.
Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; mais vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles qui font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs pas, et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à vivre, sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations politiques et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces législateurs anciens et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à la place de la raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, comme de vils troupeaux, viennent se prendre! Il n'est plus permis à la jeune vierge innocente de s'unir au jeune homme dans les bras duquel la nature la pousse, mais que les codes absurdes, imaginés par des ambitieux, lui interdisent par je ne sais quelles misérables convenances.
Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. Celle-ci, languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à tout attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation le dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.
Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué que de coutume; c'était pour lui dire:
Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai rempli les devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à prix comme on fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre confiance?
AGATHE.
Homme généreux, en pouvez-vous douter?
TIMON.
Eh bien! donnez-m'en une preuve.
AGATHE.
Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?
TIMON.
Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus long-temps?
AGATHE.
C'est pour y mourir plus vîte.
TIMON.
Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.
AGATHE.
Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.
TIMON.
Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les plus belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes gens, et sont de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont populeuses, plus il y a de crimes et de malheurs. Le séjour des campagnes n'est guère plus sûr, plus innocent. On y est un peu moins méchant, parce qu'on y est un peu plus ignorant.
Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les entrailles de la terre. Agathe, bénissez aussi cette malheureuse passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde plus capable d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous faut un coin de terre encore vierge, où le vice et les préjugés n'aient point pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans les forêts américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les frais de ce voyage, et pour les avances de la petite colonie que je projette, dans le voisinage de ces bons quakers, de tous les hommes ceux qui ont le moins dégénéré. Venez, votre santé et votre repos sont attachés à cette résolution. Les animaux malfaisans de ces contrées le sont moins que nos compatriotes d'Europe. Nous avons autant de raisons l'un que l'autre pour fuir la société prétendue civile, et faire un _a parte_ sur la terre. Viens avec moi, infortunée Agathe; viens fonder une colonie, vertueuse comme toi, mais plus heureuse.
AGATHE.
Un plus long voyage m'est prescrit; j'en ressens les approches, à la faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde meilleur l'homme qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma vie en ce bas monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance pour les vues bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne puis profiter.
TIMON.
Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?
AGATHE.