Chapter 2
Jamais. Je ne sais pas même s'il m'a vue; du moins il ne m'a point remarquée. Ses malheurs et ses vertus m'ont entraînée vers lui. Quand on aime, on ne calcule point. Vous le savez peut-être aussi bien que moi?
(Saint-Almont ne me répondit pas; mais il laissa échapper un soupir.)
Vous voyez, mon père, combien j'ai besoin de vos bons avis. Connaissez-vous un remède à cette funeste passion?
SAINT-ALMONT.
Saviez-vous l'état de celui qui vous l'a inspirée?
AGATHE.
Oui.
SAINT-ALMONT.
Il habite Paris en ce moment encore?
AGATHE.
Oui.
SAINT-ALMONT.
Mais sans doute que vous ne cherchez point à le voir?
AGATHE.
Au contraire, je l'ai vu tous les jours sans m'en défendre.
SAINT-ALMONT.
Ce n'est pas ainsi que vous guérirez.
AGATHE.
Je le sais.
SAINT-ALMONT.
Fuyez, non pas le danger; il n'y en a point à craindre: mais redoutez de longs chagrins.
AGATHE.
Je n'en ai pas le courage.
SAINT-ALMONT.
La raison....
AGATHE.
Le coeur.... Mettez-vous à ma place.
SAINT-ALMONT.
Je n'ai que des conseils à vous donner.
AGATHE.
Que me conseillez-vous?
SAINT-ALMONT.
Mais, de votre côté, il faut des sacrifices.
AGATHE.
De quelle nature?
SAINT-ALMONT.
D'abord, renoncer à le voir.
AGATHE.
Je n'ose vous le promettre. Quel mal fais-je, en le voyant, tant que je ne lui parlerai point?
SAINT-ALMONT.
Mais que prétendez-vous, en continuant à le voir?
AGATHE.
Je ne prétends qu'au plaisir, certes! fort innocent de l'aimer sans le lui dire; car je mourrai avant qu'il ait mon secret.
SAINT-ALMONT.
Vous n'êtes point la seule victime d'un pareil penchant; d'autres aussi ont aimé d'abord comme vous, et ensuite ont montré plus de courage que vous. Tâchez de les imiter.
AGATHE.
Cela est au-dessus de mes forces.
SAINT-ALMONT.
J'en connais qui ont su élever un mur d'éternelle séparation entre eux et l'objet de leur affection.
AGATHE.
Je les en félicite; mais je ne me sens pas assez de caractère.
SAINT-ALMONT.
Ni moi assez de lumières pour vous guider. Adressez-vous à des prêtres plus exercés dans le saint ministère où je suis encore novice.
AGATHE.
Vous me refusez des secours?
SAINT-ALMONT.
C'est que ceux que j'ai à vous donner sont insuffisans. Que voulez-vous de moi?
AGATHE.
Des consolations du moins.
SAINT-ALMONT.
Quittons-nous, puisque je ne puis parvenir à vous calmer.
AGATHE.
J'attendais davantage.
SAINT-ALMONT.
Comptez sur mes prières, et souffrez que..... J'éprouve un malêtre....
AGATHE.
Me permettez-vous de revenir dans quelques jours vous consulter?....
SAINT-ALMONT.
Il n'est pas nécessaire. Votre guérison est en votre pouvoir plus qu'au mien....
AGATHE.
Vous m'abandonnez....
SAINT-ALMONT.
Présentez-vous au grand-pénitencier.
AGATHE.
Suis-je donc une si grande criminelle?
SAINT-ALMONT.
Vous n'êtes qu'à plaindre, et vous n'êtes pas seule dans ce précipice. Je vous adresse à un vieillard plein de vertu et d'expérience. Allez.
AGATHE.
Vous ne voulez plus me recevoir?
SAINT-ALMONT.
Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel vous donne sa grâce!
Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé, donna audience à d'autres personnes moins embarrassantes pour lui, et moins embarrassées que moi.
Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage; par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui. Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix.
À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui s'est passé au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh bien! quel est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi sur l'objet de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et moi, je te répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve de raisons pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses n'iront pas plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire.
Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me roule dans la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras tort encore une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je suis résolue à prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et plus à mon aise Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà fait part de ce dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage de me contredire; ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive, je passe à l'exécution. Ton Agathe quitte les habits de son sexe, sans en abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à coeur de me conserver digne de ton amitié et de ma propre estime. Adieu; je t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari, s'il était d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne.
XII.
ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE.
Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi; reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et spirituelle, intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes pas, et crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en si peu de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour. Si tu nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses. Donne au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te laisse. Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si tu persistes à ne plus me voir!
XIII.
AGATHE À SA ZOÉ.
Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner. Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras, en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite fille Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de ses yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup; avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage? Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.»
«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce vêtement, souffrirez-vous que je le porte souvent? Je n'en serai que plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que l'autre, me mettra à même de vous être encore plus utile que par le passé. Je vais dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et de faire une longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la première messe ou vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.»
«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends bien garde aux accidens: je serais inconsolable.»
Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je m'offris à lui servir la messe. L'enfant de choeur ne demandait pas mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je ressentais.
Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec assez d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours d'étudier la manière de servir un prêtre à l'autel.
Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient sous moi. Quand ce vint au _lavabo_, Saint-Almont qui s'aperçut de mon trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe prochaine.»
Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: on peut tout au plus me regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu bon, en me montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des ministres de ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa piété est affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé de retour! Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la candeur, toute la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis bien certaine que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la messe, il fut loin de soupçonner cette jeune orpheline de dix-neuf ans qui se présenta quelques jours auparavant à son confessionnal. À l'élévation, je baisai plus de trente fois le bas de sa chasuble; il est d'usage de l'approcher une seule fois des lèvres. À la fin de la messe, le célébrant donne sa bénédiction au peuple; je hasardai de lever furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment. Il me parut une divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il ne me fit autant d'impression; ses yeux disaient mille choses qui allaient à l'âme. Ah! puisse la bénédiction qu'il me donna verser dans mon coeur ce calme qui paraît déjà rétabli dans le sien!
Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère!
Je me joignis de grand coeur aux actions de grâces qu'il prononça en retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De bonnes femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme ce jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en voit plus guère comme lui à présent.»
Saint-Almont me remercia avec un air affectueux; et j'allai me placer dans l'église, sur son passage, pour le voir encore une fois, quand il rentrerait chez lui. À genoux aux pieds d'une chaise, je me procurai cette satisfaction innocente, qui ne pouvait paraître affectée ni suspecte; puis je retournai à la maison, pleine de son image. Le reste de cette journée fut l'un de plus doux momens de ma vie.
Que vas-tu penser de moi, ma Zoé? Je t'ai dit tout; mon âme est nue devant toi. Ce qui me rassure, c'est que cette démarche ne me cause aucun remords. Quand je fais mal, ma conscience ne me le laisse pas ignorer. Zoé ne sera pas plus sévère que ma conscience: n'est-ce pas? Adieu.
XIV.
AGATHE À ZOÉ.
Tu ne réponds pas à ma dernière épître; c'est fort mal. J'aime encore mieux tes reproches que ton silence. Écris-moi; ne me ménage pas, si tu veux; dis tout ce que tu as sur le coeur, mais écris-moi.
Je ne t'imiterai pas, du moins en cela. Je vais te faire encore cette missive, pour te dire que j'ai continué mon exercice. Tous les jours, je sers la messe de Saint-Almont. Il n'y a que toi, Zoé, qui ne sois pas édifiée: tout le monde me cite comme un prodige de piété. Saint-Almont lui-même a remarqué mon assiduité, et m'en a dit deux mots flatteurs. Ce peu de paroles ont versé un baume sur ma plaie. Oui! je veux continuer à l'aimer ainsi; nous n'y risquons rien, lui ni moi. D'ailleurs, il est aussi étranger à mon amour que toi qu'il n'a jamais vue. Je me plais donc à l'aimer, quoique sans espoir: j'aime pour le seul plaisir d'aimer. Cette jouissance est bien permise sans doute. Qui peut y trouver à redire? À qui fais-je du tort? Encore une fois, y a-t-il du mal à me rendre assidûment à toutes les offices de l'église, à me placer au choeur dans les stalles au-dessous de la sienne, et à me procurer furtivement le plaisir de le voir, de l'entendre chanter? Il a le son de voix si agréable! Le plus bel air de Sacchini, à l'Opéra, ne vaut pas un _oremus_ sorti de la bouche de Saint-Almont. Ce matin, c'est lui qui a fait l'aspersion: je n'en ai pas perdu une goutte. En répétant les signes de la croix, j'ai ramassé sur mes doigts l'eau qui m'avait jailli au front, et je l'ai portée sur mes lèvres. Ce soir, il fera le salut; j'irai respirer l'encens qu'il offrira sur l'autel.
Voilà le carnaval qui arrive. Que de jouissances pures je me promets! Tandis que les autres femmes courront les bals; moi, j'assisterai aux prières des quarante heures; on me verra, non loin du prie-dieu où Saint-Almont fera sa station, m'enivrer du plaisir de le contempler tout à loisir. Il est loin de croire à ce qui se passe autour de lui. N'importe; je veux l'aimer comme on aime Dieu, sans savoir si Dieu daigne prendre garde aux hommages que lui rendent les faibles mortels.
Adieu, mon cher Mentor-Zoé.
XV.
ZOÉ À AGATHE.
Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il faut donc te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a obtenu une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà les mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort, ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te laisse à la merci de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond de ta belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu lui as faites. Adieu; je t'embrasse, le coeur serré. Quand recevrons-nous de nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma première missive, j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu m'adresseras tes chères lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours de délai; et bon gré malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la moitié de mon âme.
XVI.
AGATHE À ZOÉ.
Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au coeur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre. Zoé! mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue en ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait m'arriver de plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou, pour t'en faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée au-delà des mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je continuerai de lui écrire, comme si elle était toujours à sa campagne. Mon illusion sera loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de tes nouvelles. N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à l'avenir, comme par le passé. Tu seras ma seconde conscience. Dès ce soir, je commence le journal de ma vie, et il te sera adressé; je te dirai mes fautes; je me rappellerai tes conseils, et Dieu fera le reste. Voici ce que j'imagine de mieux pour te convaincre, et de mon attachement, et du cas que je fais de ton estime et de ton amitié. J'aime à penser que nous nous reverrons; tu me retrouveras digne encore de me dire l'amie de coeur de Zoé.
XVII.
AGATHE À ZOÉ.
Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a rendu le dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le temps, comme on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les secours de la religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite Agathe, m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce sera le dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu que ce digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe avec tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de m'administrer? Va le chercher; il t'a remarquée pour ta piété constante; il ne te refusera peut-être pas.»
Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il quitta son travail pour m'accompagner, sans marquer la moindre humeur de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était dans le feu de la composition d'un discours qu'il devait prononcer. Je lui prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous nous devons, me dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre assistance.» Pendant le chemin, il garda le silence que je n'osai rompre; mais je me dédommageai, en le regardant avec précaution, dans la crainte de l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le mérite et la vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il ne lui fut pas possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes de satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je le remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla...
Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes; tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la présence de Saint-Almont diminua en moi le sentiment de la perte de ma grand'maman, et adoucit dans mon coeur les horreurs de sa mort.
Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte dans mon coeur une passion malheureuse et sans issue!
Je ne pus fermer l'oeil. Que vais-je devenir? Je me livrai à mille réflexions, tandis qu'un parent fort éloigné, que je fis avertir, voulut bien se charger de tous les tristes détails qui accompagnent et suivent un événement semblable à celui dont j'étais la victime. Ah! Zoé! d'où tu es maintenant, inspire ta malheureuse et trop sensible Agathe.
XVIII.
AGATHE À ZOÉ.
Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions que je prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi; l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse. Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le voici.
Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me voyait tous les jours sur ses pas dans son église, ne soupçonnait rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le mot de l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma grand'maman expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui proposer, comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa chère petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé. Dans le quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je suis; mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et sur la paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant près de sa fin, mit à profit ses derniers momens pour me remettre un dépôt assez considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter un supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche, clairvoyante Zoé. Je n'ai pas besoin de te dire que je transportai aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de Saint-Almont; je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus trouver; je vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et toujours, j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon sexe, dont je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois, je me trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je pouvois m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne craignais pas qu'on prît mes assiduités en mauvaise part. J'avais mis mon amour sous la sauve-garde de la religion. Cet état de choses aurait dû me satisfaire. Point du tout: mon coeur et mon imagination se liguent contre ma raison, et me voilà enfantant le projet le plus bizarre et le plus hardi que jamais fille de vingt ans ait osé concevoir..... Mais c'est assez te dire pour une lettre. La suivante probablement t'annoncera le plus étrange changement d'état pour une femme, et mon style se ressentira de la gravité de ma nouvelle profession. Ah! Zoé! que l'amour fait faire de choses!
XIX.
AGATHE À ZOÉ.
Ma tendre amie! tu ne liras peut-être jamais les pages que je t'écris aujourd'hui; ou si tu les lis, il ne sera plus temps pour moi. Hélas! je me mets à ta place, et j'ai pitié de moi-même; mais il faut apparemment que ma destinée s'accomplisse. Écoute-moi donc, toi qui es mon ange conducteur, mais invisible. Non! ce n'est point une plaisanterie; je ne me permettrai jamais de plaisanter sur la religion dans laquelle je suis née; et il faut toute la pureté de mes intentions pour ne pas être effrayée, moi-même la première, du rôle que je me propose de jouer. Cependant, raisonnons un moment ensemble, ma bonne et trop sage Zoé. Les choses saintes ne sont pas tout à fait interdites aux femmes; et l'état de religieuse n'est pas moins redoutable, moins respectable que celui que je viens d'embrasser. En un mot, ma chère, ton Agathe est entrée au séminaire.
«Au séminaire, bon Dieu! vas-tu t'écrier; mais es-tu folle? Ô mon Agathe!.... sens-tu bien toutes les conséquences d'une pareille démarche? Une fille de vingt ans séminariste!....»
Pourquoi pas, sévère Zoé! une fille séminariste est-elle un personnage plus étrange qu'une fille novice aux carmélites, ou ailleurs?
«D'après ce trait, vas-tu m'ajouter, Agathe est capable de tout. Grand Dieu!»
Un moment, ma chère Zoé. Rappelle-toi que je t'ai promis solennellement, et par écrit, que jamais je ne me permettrais rien contre la vertu. Et en quoi, je te prie; me crois-tu capable de tout? parce que changeant de sexe à l'extérieur, j'entre dans un séminaire pour être plus près d'un homme que j'aime dans toute la pureté de mon âme.
Mais de grâce, lis-moi jusqu'au bout, et attends l'issue de tout ceci pour me condamner. Écoute donc.