La fée des grèves

Chapter 9

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--De par notre seigneur le duc! Simon, tout effaré, courut ouvrir. La Noire et la Rousse beuglaient d'effroi sur la paille. Les hommes d'armes de Méloir entrèrent, commandés par Kéravel et conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière eux venait tout le village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la Scholastique, trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et son frère Julien étaient toujours dehors.

--Que voulez-vous? demanda Simon Le Priol.

L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à l'autre bout de la chambre.

--Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici l'escarcelle et voilà le voleur! Il montrait le petit Jeannin. Tous les hommes d'armes reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On se saisit du pauvre Jeannin et Kéravel dit:

--Attachez la hart haut et cours au pommier qui est en face!

On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître Vincent Gueffès était derrière Jeannin.

--Je t'avais bien dit, petiot, murmura-t-il, que j'en serais de la noce!

XVI. Amel et Penhor.

On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de Chaussey.

Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église.

Des villages dont les noms sont:

Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny, Épiniac, la Feillette, et d'autres encore.

Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans le sable avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de Scissy.

L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant sur le champ de bataille.

Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé souvenir de ces mortels combats. Les chartriers des familles et des monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des gardes-notes renferment une foule de titres authentiques constatant des droits de propriété sur ces domaines défunts, sur ces moissons submergées.

Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et sa besace, qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince.

Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais moulins qui caquetaient sur le bord des rivières,-- des cabanes paisibles dont la fumée lointaine pressait le pas fatigué du voyageur.

Les navires passent maintenant, toutes voiles déployées, à cent pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a étendu sur le manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau, son niveau terrible, qui est la mort.

Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan le néant de ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle, montrant le linceul comme unique et dernière expression de l'égalité rêvée.

Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au cap Frehel, derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables stériles sur l'opulence féconde des guérets.

Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête noire au-dessus des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de château, de village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la montagne décédée laisse après soi un squelette de pierre.

Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les belles prairies de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu son tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin magnifique.

Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a mis à couvrir ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère chrétienne. On sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou dix lieues en avant de nos côtes.

Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers chênes sur les falaises de Chaussey.

En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que Ptolémée et Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine.

Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette rivière folle qui s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre.

C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son embouchure était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment maintenant un archipel.

Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel, longeant les côtes actuelles de la Manche.

Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première _folie_ sautant de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la Bretagne pour le donner à la Normandie.

_«Li Couësnon a fait folie:_

_«Si est le mont en Normandie...»_

Aimez-vous les légendes? Penhor, fille de Bud, était la femme d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était seigneur et comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène.

Il avait son château au milieu de sept villages qui lui payaient l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.

L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol; Amel et Penhor y faisaient leur demeure.

Penhor avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquième année.

Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le loup rayé de Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en plaine, Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.

Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de six mois; ils tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis.

Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La pointe des flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec l'épieu, l'épieu se brise dans la main.

Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et l'étouffa.

Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu dans l'église du village, sous la niche où souriait la bonne Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains de Penhor.

Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.

Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans la chaumière, elle était bien triste. Elle se disait:

--Si j'avais un beau petit chérubin sur mes genoux, le portrait vivant de son père, j'attendrais gaiement le retour d'Amel.

Et de son côté Amel pensait:

--Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un cher petit, son vivant portrait, comme je rentrerais heureux à la maison!

--Penhor, ma chère femme, dit-il un jour, tisse un voile à sainte Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un petit enfant.

Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, un voile blanc comme la neige, et plus transparent que la brume légère des soirées d'août.

La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent un petit enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau.

Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut relevée, Amel prit le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au baptême.

Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son tour. Elle fit le tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.

--Marie! ô sainte Marie, dit-elle agenouillée, l'enfant que tu nous as donné, je te le rends; qu'il soit à toi et qu'il grandisse voué à ta couleur divine. Regarde-le, sainte Marie; il s'appelle Raoul, comme le père de son père. Regarde-le, afin que tu le reconnaisses au jour du péril.

Amel répondit:

--Ainsi soit-il. La couleur de Marie est le bleu du ciel. L'enfant Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il était beau; il avait les blonds cheveux de sa mère et l'oeil noir d'Amel, le vaillant pasteur, son père.

On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte. Une nuit, nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait bouillant qui franchit les bords du vase.

Le vent soufflait du nord-ouest; la pluie tombait, la terre tremblait.

La plaine était couverte d'eau.

Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé, c'était la mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main de Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres déracinés et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol était située sur une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent. Amel et Penhor, qui avaient emmené leur enfant, restèrent à la porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef. L'eau montait, montait. Amel prit sa femme dans ses bras. Ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Il dit:

--Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien.

Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa ceinture, Penhor éleva le petit Raoul, disant:

--Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvé, ce sera bien.

L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait toujours, toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa robe bleue qui flottait.

Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en ce moment sa niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.

Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains.

En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la tête blonde du petit Raoul et le pan de sa robe bleue.

La Vierge arrêta son vol et dit:

--Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter à Dieu. Elle le prit par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien lourd, pour un si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher ses offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle put soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul était si lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et crispés. De ses doigts crispés et mourants, le père tenait la mère. Oh! le saint amour des familles! La Vierge sourit. Elle dit:

--Ils s'aimaient bien. Elle emporta le père avec la mère, la mère avec l'enfant, trois âmes heureuses dans l'éternité de Dieu!

On raconte cette histoire aux veillées entre Saint-Georges et Cherrueix.

Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.

À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de François de Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des fortifications qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec. Ces fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus personne à Tombelène.

Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à Jupiter ou à la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce de Hoël, les opinions sont diverses.

Le roman de Brut, père de tous les poèmes chevaleresques, assigne au mot Tombelène cette dernière étymologie.

C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce de Hoël, déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le mont s'appela Tombelène: _Tumba Helenae_.

_«Del tombe ù sî cors fu mis_

_A tombe Hélaine c'est nom pris.»_

Les historiens et les antiquaires prétendent par contre que Tombelène vient de _Tumba-Beleni._

Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir de développer leurs thèses respectives.

Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa chronique comme le Mont-Saint-Michel: seulement, sa chronique est plus vieille. Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder la gloire du Mont-Saint-Michel.

C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines des fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait trouvé un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en la basilique du monastère.

On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était procuré l'habit monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu l'entrée du choeur au moment de l'absoute.

Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu disparaître devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et fuir par cette voie si périlleuse.

Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux.

Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et toutes les autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du prince breton pour retrouver le fugitif.

Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins des bâtiments claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous du roc.

Peine inutile.

L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle avait commencé.

Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore mieux cherché, il ne fût point revenu les mains vides auprès de son seigneur; car monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit follet.

À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle, restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle l'était alors sous l'invocation de saint Aubert.

Cette chapelle est complètement isolée.

Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.

Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève mouillée qui sépare les deux monts, et gagna Tombelène.

XVII. La faim.

C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant l'extrême corne des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au Mont-Saint-Michel.

Il n'y avait plus de couverture.

Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut des murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que leurs reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et douteuses.

Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de l'herbe arrachée aux maigres pâturages de Tombelène; sur la pierre, un vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande épée entre les jambes.

Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles et les traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève, l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.

Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'était adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et les reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées dans les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche aussi, descendait sur sa poitrine.

Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, tombé de la voûte, mais tombé debout.

Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement éclairées, vous auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans le granit noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par la neige.

C'était cette même nuit où nous avons suivi la course de la Fée des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère.

Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle d'air ridait la mer à son reflux.

On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable du rivage.

Le sommeil du vieillard était tranquille.

Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de la lune tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs livides qui creusent les joues et enfoncent l'oeil dans l'ombre des orbites agrandies.

La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.

Elle était belle, noble, austère.

Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes fouillées profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur. L'ombre des rides s'accusait, profonde.

Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans. Quatre ans auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé de sa présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop sévères; car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le jeune et malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues politiques qui devaient servir de prétexte à son frère.

L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, bien regardée d'abord par le peuple.

Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint à lui sans ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où la haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le quitta que contraint par la force, au moment où Gilles franchissait le seuil funeste du château de la Hardouinays.

Hue de Maurever était un Breton de la vieille souche: dur et fidèle comme l'acier.

Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir la vengeance de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.

Une cruche sans eau et une croix qu'il avait fabriquée lui-même avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses richesses.

Au moment où le crépuscule du matin commençait à dessiner les objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et serra son épée.

Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était barricadée à l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, l'épée haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.

Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite attaquée.

Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène mit bien vite fin à son erreur; son épée retomba.

--Ce n'est pas encore pour cette nuit, murmura-t-il.

Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans joie, sur le ton de l'indifférence la plus parfaite.

Il étira ses membres fatigués et engourdis par la pose qu'il avait gardée dans son sommeil.

Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons.

Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était ainsi:

--» Mon Dieu! pardonnez-moi de m'être élevé contre mon seigneur légitime le duc François de Bretagne. «Donnez à mondit seigneur le repentir. «Qu'il aille en votre miséricorde à l'heure de sa mort.»

Longtemps après qu'il eut achevé ces prières prononcées à haute voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un murmure aux lèvres.

Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.

Reine, sa fille, son amour unique, son espoir chéri.

Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir comme s'il eût fait nuit noire.

Il jeta de côté les planches qui barricadaient la brèche de sa tour et mit le pied dehors.

La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était légère laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance.

Hue de Maurever marcha vers la rive.

--Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus. Mon Dieu! lui serait-il arrivé malheur!

Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine qu'il pressa.

Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père. C'était une souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.

Ses provisions étaient épuisées depuis l'avant-veille.

Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.

Reine qui était la fille courageuse et dévouée!

Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus forts, car son coeur saigna tout de suite à la pensée de sa fille.

Et la douleur morale tue bientôt la douleur physique.

Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. Depuis deux nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts. Peut-être attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du Mont-Saint-Michel.

Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.

À mesure que la raison lui donnait des motifs de penser qu'aucun malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de nouveau et plus fort.

Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier austère.

Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce moment autour de son cerveau fatigué.

Qui de vous a eu faim? J'entends la faim qui tord les muscles de la poitrine et fait monter à la tête le délire furieux.

La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la mort est au sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe doucement la semelle de vos souliers.

La faim, le grand supplice!

Vous n'avez jamais eu faim? tant mieux! que Dieu vous en préserve!

Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des phases de cette lente et terrible agonie.

Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. On est encore bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est presque pas entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si quelques éblouissements courent au-devant des yeux.

On a des rêves, tout éveillé; entre quatre murs, le phénomène du mirage se produit.

Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se ranger sur la pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles n'est rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la faim.

Hue de Maurever en était là.

Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim généreuse lui prodiguait un festin de roi.

Oh! les riches pièces de venaison fumantes! Les jambons, les langues de boeuf, le faisan qui garde son noble plumage!

Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture!

Et les épices, et les pyramides de fruits: la poire dorée, la pêche de velours, le raisin transparent et blond!

Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des grandes coupes!

Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long de la grève.

Un morceau de pain!

Au manoir de l'Aumône,-- un beau nom pour la maison d'un gentilhomme,-- la table était loin d'être somptueuse; mais il y avait simple et noble abondance.

La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au manoir de l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de sanglier, large, dodu, énorme.

Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux plat: il le voyait, il avait l'eau à sa bouche.

Un morceau de pain! un morceau de pain!...

Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se retournait pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile protecteur de la brume allait s'éclaircir; au moment où, répondant à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en révolte, il murmurait: «Ce soir, elle viendra!» la manne lui apparut.

Elle ne tombait point du ciel, la manne; elle glissait sur la mer.

C'était un panier, un joli petit panier, tressé délicatement, d'où sortait le bout d'un pain de froment.

Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain, un bon gros pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean.

Le panier allait, entraîné par le reflux.

Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un jouvenceau. En approchant, il put voir que le bon pain était en compagnie.

Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux volailles d'un aspect enchanteur.

Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à saisir le bienheureux panier au passage avec la croix de son épée.

Mais ses doigts se détendirent tout à coup; son épée lui échappa: il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri de détresse.

Il avait reconnu le panier de Reine!

Reine! Sans doute, elle avait essayé de traverser le bras de mer à la nage.

Elle savait que son père l'attendait.

Reine! oh! Reine!

Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et des larmes coulèrent entre ses doigts tremblants.

Pendant cela le petit panier mignon allait à la dérive, emportant le pain, le flacon et le reste.

Monsieur Hue avait manqué l'occasion.

Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait pu se saisir du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait bientôt sombrer avec sa précieuse cargaison.

Mais monsieur Hue songeait bien à cela.

Sa fille! sa pauvre belle Reine!

Son coeur se déchirait.

Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau de robe, un voile, un débris,-- quelque chose d'horrible!

La brume s'était complètement éclaircie.

Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant lui.

Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de plus en plus la grève.

Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, majestueux et fier, avec sa couronne d'édifices hardis.

Entre lui et le Mont,-- dans un rayon de soleil,-- une jeune fille courait, gracieuse comme une sylphide.