La fée des grèves

Chapter 7

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--Si c'était de la monnaie du diable! se dit-il. Il se retourna vivement, pensant bien que la fée était déjà à mi-chemin des nuages. La fée était debout à la même place. Et le petit Jeannin remarqua pour la première fois combien sa taille était fine, noble et gracieuse. On ne voyait point son visage, mais Jeannin, en ce moment, la devina bien belle.

--Enfant, dit-elle, d'une voix triste et si douce que le petit coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne montre cette escarcelle à personne, car elle pourrait te porter malheur.

--Il faudra pourtant bien la porter à Simon Le Priol, pensa Jeannin.

--Simonnette est belle et bonne, reprit la fée; rends-la heureuse.

--Oh! quant à ça, soyez tranquille!

--Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, ton seigneur, qui est dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a besoin de toi, sois prêt!

--Dam! fit Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous savez, bonne dame! Mais c'est égal, je commence à croire que je deviendrai un homme un jour ou l'autre! Et, tenez, j'avais bonne envie des cinquante écus nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé courir après vous pour les avoir? Eh bien! ce soir, le chevalier qui est là-bas m'a dit: «Si tu veux me livrer le traître Maurever, tu auras cinquante écus nantais». Moi, j'ai pris mes jambes à mon cou...

--Est-ce que tu sais où se cache monsieur Hue? demanda la fée.

--Je pêche quelquefois du côté de Tombelène, répondit Jeannin qui eut un sourire sournois.

La fée tressaillit, puis elle lui prit la main. Jeannin trembla bien un peu, mais ce fut par habitude.

--Si on t'appelait au nom de la Fée des Grèves, dit-elle, viendrais-tu?

--Par ma foi, oui! répondit Jeannin sans hésiter; maintenant, j'irais!

--C'est bien... souviens-toi et attends. Adieu! La fée franchit d'un bond la queue de la mare Cayeu. Le vent du large prit son voile qui flotta gracieusement derrière elle. Jeannin resta frappé à la même place.

C'était à présent que lui venait la terreur superstitieuse.

Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de Hue de Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit Jeannin.

--Mademoiselle Reine... s'était-il dit.

--Ou son _Esprit_ peut-être, avait-il ajouté, puisqu'on dit qu'elle est défunte! Nous avons glissé à dessein sur la partie prosaïque de la scène. Par exemple, nous n'avons parlé qu'une seule fois du panier de la fée.

Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour un _Esprit._

Un _Esprit_ n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (ô poésie!), un pain et un flacon de bon vin vieux.

Non. Un _Esprit_ est incapable de cela.

Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée de Reine de Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.

Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grèves si l'on veut rester dans la réalité.

Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, source et agent de tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre ferme. De même que l'objet le plus commun placé au centre du kaléidoscope brille tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de même les conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose enfin qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense appareil où la dioptrique et la catoptrique...

Hélas! bon Dieu, où allons-nous? L'auteur affirme sous serment qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un almanach.

Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux mille jeux de lumière qui trompent l'oeil des riverains eux-mêmes et des Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de splendides mirages.

Les sables de la baie de Cancale reflètent des fantaisies aussi brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La pâle lune des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil de Numidie.

Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs que nulle imagination n'inventerait, même dans le délire de la fièvre.

La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes.

J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les nuées qui bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les songes du Tasse; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la perspective sans fin des Champs-Élysées; j'ai vu Babylone et ses terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les chênes de nos bois.

J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la vieille forêt de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de son ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains.

Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes voiles déployées, cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une procession muette déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux infinis.

Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, devant la maison aimée...

Illusions! illusions! mensonges qui ravissent ou qui font pleurer!

Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus attendant leur proie.

Oh! non, ce n'était pas une femme mortelle, l'être que voyait le petit Jeannin aux rayons de la lune!

Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied n'effleurait pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se serait enfoncé jusqu'à la cheville.

Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile, déployés au vent, qui la portaient.

Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues mouillées, elle passait comme dans une pluie d'or...

Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle glissait dans les nuages.

Puis ce fut autre chose:

Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la mer mettait une demi-heure à revenir.

Car la mer venait.

La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de la jeune fille.

Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point.

Oh! que c'était bien la fée, la fée du récit de Simon Le Priol! la fée du chevalier breton qui courait sur les vagues...

Un nuage cacha la lune. La fée disparut.

Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et reprit tout pensif le chemin du village de Saint-Jean.

Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec tant de passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si heureux; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine.

Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds de la fée, c'était le mirage de la nuit.

Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui vivait les jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être trompé d'une demi-heure.

On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de Cancale, la mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.

Ceci mérite explication.

Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses eaux, gagnait avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est assurément trompé.

Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, partant du bas de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop pour n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.

Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a, comme nous l'avons déjà dit, des rides,-- des _plans,_ suivant le langage des sculpteurs,-- des endroits où la tangue cède d'une manière presque insensible, mais suffisante pour attirer le flot, justement à cause de l'absence de pente générale.

Ces défauts de la grève forment quand la mer monte, des espèces de rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il est très difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces rivières n'ont point de bords.

L'eau qui se trouve là ne fait que combler les défauts de la grève.

De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le flot, sur une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on est dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.

C'est là un des principaux dangers des _lises_ ou sables mouvants que détrempent les lacs souterrains.

À vue d'oeil, la mer monte, au contraire, avec une certaine lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes marées.

Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant qui a lieu sur les côtes.

Ici, on ne voit à proprement parler, ni _vague_ ni _ressac,_ parce que la lame a été brisée mille fois depuis l'entrée de la baie jusqu'aux grèves et aussi sans doute parce que la marée ne rencontre aucune espèce d'obstacle.

C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'épanche en vertu des lois de la gravité.

Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes chevelues, creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle vers le ciel.

Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisira certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.

Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la colère? Les gens qui frappent froidement et en silence tuent tout aussi bien et mieux que si la rage les emportait.

Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en un mot, sont des avertissements, tandis que la tranquillité attire et trompe.

Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a dû sourire en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient vous caresser les pieds si doucement.

Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme derrière vous. Prenez garde!

Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée atteignit les roches noires qui forment la base du Mont-Saint-Michel.

La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de l'autre côté du Mont.

La fée s'assit sur un quartier de roc afin de reprendre haleine. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les battements de son coeur.

De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande lieue et demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé un seul instant de courir.

Elle releva son voile pour étancher la sueur de son front et montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que nous avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de Saint-Jean.

Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre sous la muraille méridionale de la ville.

Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd et mesuré du soldat de la garde de nuit qui veillait.

Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que notre fée prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin, qui était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches à pic où nul sentier n'était tracé.

Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à se guider parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le pied peut à peine se poser.

Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère de chemin.

Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la muraille du château. Impossible de faire un pas de plus.

Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à ce qu'il paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du pan de pierre.

Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même défendue par un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.

La fée mit sa blonde tête contre le barreau.

--Messire Aubry! dit-elle tout bas.

--Est-ce vous, Reine? répondit une voix lointaine et qui semblait sortir des entrailles mêmes de la terre.

XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys.

L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de Maurever était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir à l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les murs inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à toute cette partie des bâtiments appelée la _Merveille._

Il y avait un archer de garde dans la guérite de pierre qui flanquait la plate-forme. Reine le savait; ce n'était pas la première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la consigne des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils apercevaient un mouvement dans les rochers.

Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point superflue, car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du couvent-forteresse.

Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une enfant timide.

Mais Reine avait le coeur d'un chevalier quand il s'agissait de bien faire.

La mort, elle n'y songeait même pas! C'était chose convenue avec elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort était partout, sur les Grèves comme autour du Mont.

Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.

Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des dentelles de granit et de splendides cathédrales.

Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu, venait d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant dans l'écrin de nos annales.

Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun honneur ne manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc.

La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. Peut-être que son bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trône à sauver.

Sa force était à la hauteur de son dévouement modeste.

La vengeance du duc François la faisait plus pauvre et plus dénuée que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son père. Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie simplement, nous allions dire gaiement.

C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune fille, supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au bonheur.

Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette blonde enfant des Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant, sincère; un vrai chevalier en herbe.

Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif. François de Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement raconté aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu que le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine, qui était venue parfois le visiter.

La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce qu'il ne pût apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six pieds au-dessous de la fenêtre-meurtrière.

Ce cachot avait été creusé, avec trois autres pareils, sous la plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur claustral et vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était tout roc. Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la pierre, avec la date: A. D. 1276.

Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans le roc vif, avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la tête du prisonnier.

À part cette attention, les quatre cachots étaient entièrement nus.

Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis XI, le roi démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons modèles, Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire.

Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces cachots si recommandables.

À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif politique n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y mettait des moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la requête du duc François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver place.

Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été autorisé à lui délivrer quatre bottes de paille: de sorte qu'Aubry était à son aise.

Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la petite saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait, couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.

D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et s'y tint suspendu.

--Pauvre Aubry! dit Reine. Et ils causèrent. Au bout de quelques minutes, la main droite d'Aubry qui tenait l'appui de la meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à s'engourdir; ses pieds touchèrent le sol et rebondirent: sa main gauche saisit l'arête de granit et supporta tout le poids de son corps à son tour.

--Vous souvenez-vous de maître Loys, Reine? dit-il.

--Votre beau lévrier noir?

--Oui, mon beau lévrier! mon pauvre ami si cher! Reine convint que maître Loys était un parfait lévrier.

En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt après, et, cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la meurtrière.

--Il est bien heureux, ce maître Loys! dit Reine en riant.

--Cela vous étonne que je pense à lui? demanda Aubry. Quand vous serez ma femme, Reine, vous verrez comme il vous aimera! Mais vous ne pouvez pas l'aller chercher à Dinan...

--J'ai un messager tout trouvé, interrompit Reine.

Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de si bonnes jambes...

--Merci! merci! s'écria Aubry avec chaleur; il me semble que rien ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes mains et traité comme il faut. Mais parlons de vous. Y a-t-il du nouveau?

Reine secoua la tête.

--Il y a que le pays est rempli de soldats, répondit-elle; nous aurons de la peine à nous défendre et à nous cacher désormais. Hier on a crié la somme promise à qui livrera la tête de mon père.

--Elle n'est pas encore gagnée, cette somme-là, Dieu merci!

--Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes d'armes, sans compter le chef, qui est un chevalier... et beaucoup de soldats.

--Ah! dit Aubry, notre seigneur François a trouvé un chevalier pour s'avilir à ce métier-là!

--Il n'en a pas trouvé, répliqua Reine; il en a fait un.

--À la bonne heure! et quel est le croquant?...

--Un de vos parents, Aubry...

--Méloir! s'écria le jeune homme avec cette indignation mêlée de mépris qui ne peut tuer tout à fait le sourire; Méloir... mon rival, vous savez, Reine...

Reine se redressa.

--Oh! ne vous offensez pas! Il était bon autrefois, mais vous verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui donne pas de ma dague dans la poitrine.

--Pauvre Aubry! dit Reine, entre sa poitrine et votre dague il y a loin!

Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle dans sa vérité, l'eût foudroyé.

Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.

Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble à la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux coeurs vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une profonde détresse.

Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait ses cheveux bouclés avec colère.

--Patience! dit-il; je sais que je ne suis bon à rien... Mais je payerai toutes nos dettes d'un seul coup, si Dieu le veut. Revenons à vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de Méloir...

--Je disais que leur nombre m'épouvante, Aubry, et j'allais ajouter que le secret de la retraite de mon père n'est plus à moi.

--Comment! vous auriez confié...

--À vous seul, Aubry! interrompit la jeune fille; et si j'ai eu tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on me suivait. Je suis revenue sur mes pas; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour tromper cette surveillance... j'ai cru avoir réussi; je me trompais: en mettant le pied sur le roc de Tombelène, j'ai revu la grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en même temps que moi...

--Vous avez reconnu l'espion?

--J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves.

--Est-ce un brave homme?

--On dit dans le village qu'il vendrait bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.

--Il y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès.

--Vous souvenez-vous, Aubry? reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout pleins d'espoir, nous nous disions: notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours à vivre. Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a dit: «dans quarante jours»! je l'ai entendu; sa voix mourante sonne encore à mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi... Eh bien! Aubry, mon espoir s'en va!

--Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans cette cage maudite!

--Hélas! continua mademoiselle de Maurever: un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de soldats! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch? Méloir attend douze de ces lévriers.

--Le misérable! s'écria Aubry.

--Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une bête fauve.

La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.

--Il faudra bien qu'il cède, râla le pauvre porte-bannière, emporté par un accès de délire; je l'arracherai! oh! je l'arracherai! et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce trou, maintenant! et si le vent m'apporte cette nuit les cris de cette meute infernale...

Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa poitrine. Sa main ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la saillie de pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot.

--Aubry! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse.

--Aubry! murmura-t-elle encore. Elle n'osait élever la voix, à cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme.

Aubry garda le silence.

Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée s'élança vers le ciel.

--Mon Dieu! Et vous, sainte Vierge! dit-elle, ayez pitié de nous!

--Aubry! murmura-t-elle pour la troisième fois; revenez! revenez! j'ai été à Dol, je vous apporte une lime d'acier...

Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry rayonnait à la meurtrière.

--Une lime! s'écria-t-il, délirant de joie comme il délirait naguère de douleur: une lime d'acier! nous sommes sauvés, Reine, sauvés! sauvés!

Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, qui s'illumina soudain.

--Baissez-vous! murmura Aubry qui se laissa choir aussitôt.

Reine obéit; elle avait eu le temps de voir à l'intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la lumière d'une lampe.

XIV. Prouesses de maître Loys.

Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière vivement et de se coller à la paroi extérieure du cachot.

À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse voix qui disait:

--On vous y prend, messire Aubry! toujours bâillant à la lune! Par saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer creux? Allez! si mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, je ronflerais comme le maître serpent du choeur, moi qui vous parle.

--Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère Bruno, répondit Aubry, qui aurait voulu le voir à cent pieds sous terre.

--Eh bien! je ne m'y connais plus! s'écria le convers; de mon temps, les jeunes gens dormaient mieux que les vieillards! Mais, après tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et je conçois cela. Que saint Michel me garde! j'ai été soldat avant d'être moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre épée aux pieds de ce pâle coquin qui a empoisonné son frère.

--Bruno! interrompit sévèrement le jeune homme d'armes, il ne faut pas parler ainsi devant moi de mon seigneur le duc!