Chapter 5
Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle entre ses doigts. Impossible encore! Pourtant elle la voulait!
Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet argent si nécessaire au proscrit qui se cache; non pas assurément pour s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever: Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le pain qui soutenait l'existence du vieillard.
Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un homme à s'emparer du trésor, disons plus; non, pas même dans le but de s'en servir.
Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son sens, l'odieuse récompense qui devait payer la trahison: les cinquante écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.
Elle voulait,-- et c'était bien quelque chose que la volonté de cette blonde enfant, si mignonne et si frêle!
Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé naguères pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes pour aller porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste autour de la grille du cachot.
Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour porter encore du pain,-- du pain à son père, cette fois.
Quand elle voulait, il fallait.
Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusément l'effort de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien qu'il ne fût point réveillé encore.
L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec colère.
Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la téméraire enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha l'escarcelle.
--Alarme! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut. En une seconde, toute l'escorte fut sur pied.
Mais une seconde! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine de Maurever pour opérer sa retraite.
Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui s'agitaient; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle avait déjà franchi le seuil de la cour.
En passant près de la table, elle avait soufflé les deux résines.
La lune était sous un nuage.
Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se choquait. Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux cris confus un son retentissant de ferraille.
On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.
--Allumez les résines! commanda Méloir. Et chacun de répéter:
--Allumez les résines! Mais quand toute le monde commande, personne n'obéit. On continua de s'agiter à vide. Le sieur de Corson s'était remis _en pal,_ comme il disait quand il était de très joyeuse humeur. _En pal,_ pour lui, signifiait debout.
Oh! les sinistres joies de la science!
Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste qu'une plaisanterie d'archiviste-paléographe!
Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient, trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs âmes au diable, qui ne s'en souciait point.
Le chevalier Méloir était comme ébahi.
Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre fin à la mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.
--Avez-vous vu?... commença Méloir.
--Un fantôme? interrompit Kéravel.
--Quelque chose, continua Fontebrault, qui a glissé dans la nuit comme un brouillard léger.
--Une vision...
--Un esprit...
--Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma bourse!
--En vérité! fit-on de toutes parts.
--Quelque chose, ajouta Kéravel, en soulevant une des résines allumées, qui a emporté deux de nos poules et notre dernier flacon.
--C'est pourtant vrai! répéta-t-on à la ronde.
--Sarpebleu! gronda Méloir, au diable les poules! mon escarcelle contenait la rançon d'un chevalier! On peut monter à cheval et le chercher. Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut!
Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.
--Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible, mais trouver...
--Il faut trouver, mes compagnons! dit Méloir.
--Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et il a de l'avance. Si c'est un esprit...
--Quand ce serait Satan, sarpebleu! On chuchota. Méloir poursuivait:
--Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie. Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je vais vous donner le signalement du prétendu fantôme.
--Vous l'avez donc bien vu, messire?
--Pas trop, mais juste pour le reconnaître. De sa taille, je ne saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers de Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puisqu'il me tournait le dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés et flottants...
--C'est une femme?
--Peut-être. Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits jusqu'ici, messieurs?
--Oh! oh! s'écria-t-on, c'est vrai! il a des cheveux blonds.
--Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus nantais?
--Oui! Oui!
--Voilà la piste, mes compagnons. À vous de la suivre. Un bruit soudain se fit dehors.
--Sus! sus! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers.
Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui fuyait avec une merveilleuse rapidité.
--Sus! sus!
--Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant déjà le souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler à votre maître, le noble chevalier Méloir.
--Au milieu de la nuit? Attention, Conan! Barre-lui la route, Merry! Nous allons l'acoller contre le mur!... Les hommes d'armes et Méloir s'étaient mis aux fenêtres.
--Oh! mes bons seigneurs! oh! criait le fugitif à bout de forces.
--Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnête gaillard va nous donner des nouvelles de votre bourse.
--Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers. Le fuyard s'arrêta au son de cette voix.
--Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous récompense!
--Amenez-le! commanda Méloir. L'instant d'après, les archers poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment point au signalement donné par Méloir. Ce signalement, tout imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin avec ce signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée et pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent d'une étrille.
--Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour.
--Que venais-tu faire dans la cour? demanda Méloir qui avait repris place dans son fauteuil.
--Je venais vous parler, mon bon seigneur.
--Comment t'appelles-tu?
--Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc François, et le plus humble de vos serviteurs, monseigneur.
IX. Maître Gueffès.
C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, le mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle Simonnette, le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec sa large mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes.
Et maître Gueffès disait vrai par impossible: il était réellement venu au château pour parler au chevalier Méloir.
Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec attention.
--Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal plus laid que ce pataud-là. Tout le monde approuva de bon coeur.
--Mais vous savez, continua Méloir, quand on s'éveille comme cela en sursaut, on a la vue trouble et le sens engourdi. Peut-être avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je vu de beaux cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une taille fine à la place de ce corps mal bâti...
Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous ses membres.
--Dieu me pardonne, acheva Méloir, je crois que c'est ce coquin qui m'a volé mon escarcelle!
--Oh! mon bon seigneur, mon bon seigneur! s'écria maître Gueffès; je vous jure...
--Bien! bien, mon homme, interrompit Méloir, tu vas jurer tout ce qu'on voudra, mais moi, je vais te faire pendre! Gueffès se jeta à genoux.
--Mon cher seigneur, dit-il, les larmes aux yeux, et c'était la première fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me laissez la vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces du riche duc.
--Saurais-tu où se cache le traître Maurever? demanda vivement Méloir.
--Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès sans hésiter. Gueffès était trop homme d'affaires pour ne pas voir que la crise était passée. Il se redressa un petit peu, et son oeil fit le tour du cercle.
--La vie sauve! répéta-t-il; vous êtes bien trop généreux, mon cher seigneur, pour ne pas ajouter quelque petite chose à cela.
--Allons! parle! s'écria Méloir. Gueffès se redressa tout à fait.
--Au clair de la lune, là-bas, sur le tertre, dit-il, tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre escarcelle, mon cher seigneur. Oh! les beaux cheveux blonds et le gracieux sourire!
--Parle donc!
--Quatre jambes vont plus vite que deux. Hommes d'armes! montez à cheval, si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre honnête chrétien, descendez par le village et piquez droit aux Grèves. Vous trouverez l'escarcelle... et quand vous serez partis, ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon cher seigneur.
--En route! cria Méloir.
--Et, si c'est un sorcier? insinua Kervoz, et qu'il vous étrangle, messire? Méloir regarda maître Gueffès en-dessous.
--Bah! fit-il, le jour va se lever, et j'aurai la main sur ma dague. En route!
Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux étaient tous préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, puis le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.
--Sarpebleu! grommela Méloir; ils vont revenir les mains vides! Ah! si j'avais mes douze lévriers de Rieux! Ma patience! ils doivent être à Dinan à cette heure, et nous les aurons demain.
--C'est donc vrai, monseigneur? dit bien respectueusement Gueffès.
--Quoi?
--Que vous chasserez Maurever dans les Grèves avec des lévriers de race?
--Que t'importe?
--Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, attendu que j'ai mis dans ma tête de gagner les cinquante écus nantais, promis par François de Bretagne à celui qui...
--Ah! ah! dit Méloir; est-ce aussi pour la fillette à Simon Le Priol? Gueffès devint tout jaune.
--Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui veut aussi gagner les cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le Priol?
--Est-elle jolie? demanda Méloir au lieu de répondre.
--Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir lui frappa sur l'épaule.
--Le bon compagnon que tu fais, ami Gueffès! s'écria-t-il. Mais j'y songe! nous n'aurons guère besoin de mes lévriers de Rieux, puisque tu sais où se cache M. Hue.
--Ai-je dit que je le savais?
--Oui, sarpebleu! sans cela...
--Ah! monseigneur! quand on a la corde au cou...
--Tu ne le sais donc pas?
--Je le saurai, monseigneur.
Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux autour de son énorme mâchoire.
--Causons raison, reprit-il; moi, je vis dans ce pauvre trou de Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les nouvelles. Pourtant on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de Maurever.
--Ah! on t'a dit cela?
--Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous, que trois manoirs ruinés où il ne reste que des murailles.
--Et les tenances, mon ami Vincent.
--Et les tenances... mais les tenances et les murailles, vous les aurez sans la fille, puisque les domaines sont confisqués et que le duc François vous les a promis.
--Comment! s'écria Méloir, tu sais aussi cela!
--Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée à écouter vos soudards ivres. Ils disent... mais je ne voudrais pas vous fâcher, mon cher seigneur.
--Que disent-ils?
--Ils disent que la fille de Maurever veut épouser le gentilhomme d'armes, Aubry de Kergariou.
--C'est bien possible, cela, maître Vincent.
--Est-ce que vous êtes philosophe comme le pauvre Gueffès? demanda humblement le Normand.
--Sarpebleu! s'écria Méloir en riant, voilà un coquin qui a de l'esprit comme quatre! Non, non! je ne suis pas si philosophe que cela, mon homme! Mais mon cousin Aubry est en prison... et, s'il plaît à Dieu, il y restera longtemps.
--S'il plaît à Dieu! répéta Gueffès d'un air goguenard.
--Que veux-tu dire?
--Ce que femme veut... commença le Normand.
--Bah! interrompit Méloir, vieux dicton moisi.
--...Dieu le veut, acheva paisiblement maître Gueffès, et si j'ai de l'esprit comme quatre, c'est mon cher seigneur qui a eu la bonté de me le dire, la fille de Maurever en a quatre fois plus que moi encore.
--Tu la connais?
--Je gagne ma vie ici et là; je vais un peu partout à l'occasion et, au besoin, je connais un peu tout le monde.
Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la résine pour le considérer plus attentivement.
--Il me semble que je t'ai déjà vu, murmura-t-il.
--Ce n'est pas impossible, répondit Gueffès, dont la lumière trop voisine faisait clignoter les yeux gris.
--À Avranches?
--Peut-être à Avranches.
--Sur le passage du duc François un grigou cria...
--Duc! que Dieu t'oublie! prononça tout bas Gueffès.
--Par le ciel! maître Vincent, c'est toi qui était ce grigou!
--Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus dans la largesse de François de Bretagne.
--Et tu te vengeais?
--Une pauvre espièglerie, mon bon seigneur! Méloir lui lâcha les deux bras et se mit à réfléchir.
--À ce jeu-là, continua tranquillement maître Gueffès, on gagne parfois autre chose que des piécettes blanches. Connaissez-vous le manoir du Guildo, monseigneur?
--L'ancien fief de Gilles de Bretagne?
--Un beau domaine, celui-là! Et qui vous irait bien, messire Méloir! Mais François l'a donné à Jean de la Haise. Ah! ce n'est pas pour dire que messire Jean ne l'a pas bien gagné! Pour en revenir à mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de monsieur Gilles. C'était en la ville de Plancoët. Monsieur Gilles faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont il faut six pour faire un denier royal à douze du sol tournois. Je criai: «Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous sa belle cotte à mailles d'or».
--Méchant drôle! fit Méloir en riant.
--Un gentil petit page que je n'avais pas aperçu, poursuivit maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte plus chaude, me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez, voyez plutôt!
Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se dessinait en effet, nettement.
--Un bon coup de houssine! dit Méloir.
--Oui, répondit Gueffès; il y a bien dix ans de cela. Le coup paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il paraîtrait jusqu'à ce que le page soit en terre.
--Le page a dû devenir un homme?
--Un gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi bien que vous.
--Tu l'appelles?
--Aubry de Kergariou. Il y eut encore un silence. Au dehors l'aube blanchissait l'horizon. Méloir reprit le premier la parole.
--Maître Gueffès, dit-il avec une certaine noblesse, Aubry de Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je vous défends de rien entreprendre contre lui.
--Contre lui! moi! s'écria Gueffès de la meilleure foi du monde; ah! vous ne me connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry aille en terre, c'est vrai, mais pour l'y mettre moi-même, incapable, mon cher seigneur! Seulement si vous aviez pensé comme moi qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais dit: _Amen._
_--_ Assez sur ce sujet, maître Gueffès!
--Comme vous voudrez, monseigneur. Mais moi qui ne suis pas chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres idées... pour mon compte, j'entends! J'ai aussi un rival auprès de Simonnette. Il n'est pas même en prison, et le plus tôt que vous pourrez le faire pendre sera le mieux.
--Comment! le faire pendre! se récria Méloir.
--C'est un petit cadeau que je vous demande par-dessus le marché des cinquante écus nantais.
--Pendre mon petit Jeannin! dit Méloir en souriant.
--Oh! oh! vous le connaissez! Un joli enfant, n'est-ce pas?
--Un enfant charmant!
--Eh bien! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous finirons ensemble l'affaire du Maurever.
--Mais il ne sera jamais pendu, maître Gueffès.
--Assommé alors, je ne tiens pas au détail.
--Ni assommé.
--Étouffé dans les tangues.
--Ni étouffé.
--Noyé dans la mer.
--Ni noyé! Le chevalier Méloir, à ces derniers mots, fronça un peu le sourcil. Maître Gueffès força sa mâchoire à sourire avec beaucoup d'amabilité.
--Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le maître et moi le serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela. Chez nous, vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut; je suis de mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas que le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand besoin d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une oeuvre charitable que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il, monseigneur?
--Cela ne me plaît pas.
--Alors, mettons-lui une jaquette sur le corps, et faisons-le soldat. Qui sait? il deviendra peut-être un jour capitaine.
--Il ne veut pas être soldat!
--Ah! fit Gueffès, c'est bien différent! Du moment que messire Jeannin ne veut pas... Il commençait à se fâcher, l'honnête Gueffès.
--Mon cher seigneur, reprit-il, le destin s'est amusé à nous mettre dans une situation à peu près pareille, vous, l'illustre chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré qui s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle Jeannin.
--Et tu voudrais l'arracher?
--J'allais y venir, répliqua tout naturellement Gueffès. Quand on ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien de ce qui se mange, on grignote le bout de ses doigts pour tromper sa faim, c'est de la philosophie. Quand le renard est trop bas, et que les raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y mordre, c'est encore de la philosophie.
--Quand le Normand enrage, poursuivit Méloir du même ton, et qu'il est obligé de rentrer les ongles, le Normand récite des apologues.
--C'est toujours de la philosophie, conclut maître Gueffès.
--Allons, maraud! s'écria le chevalier en se levant tout à coup, l'air est frais ce matin, allume-moi mon feu, et trêve de bavardages! Si tu sais où se cache le traître Maurever, tu me l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne remplis pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu!
Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce brusque changement.
Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu.
Mais il savait d'autres fables que celle du _Renard et les Raisins._ Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre La Fontaine pour mettre en action la logique bourgeoise.
Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait comme le moissonneur d'Ésope: «Ne compte que sur toi-même».
Méloir, lui, se promenait de long en large dans la chambre et secouait ses membres engourdis.
Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il s'approcha d'une fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.
Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean avait à peine quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des Grèves, mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons.
La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir voyait une échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de Cancale, et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu duquel le mon Dol apparaît comme une île.
Le soleil s'élevait de l'autre côté du château, derrière les collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith et laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui rejoignent nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque sorte la terre avec le ciel.
Sur la route de Dol, au loin, un point noir se mouvait.
Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une fanfare.
--Vive Dieu! s'écria Méloir, voilà Bellissan, le veneur, avec mes lévriers de Rieux! Maître Gueffès! nous trouverons bien la piste sans toi!
Maître Gueffès ôta son bonnet de laine:
--Si monseigneur veut se mettre les pieds au feu, dit-il, je vais lui servir son déjeuner; j'ai encore quelques petites choses à dire à monseigneur.
X. Douze lévriers.
Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement la parole.
--Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens porté vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime son maître.
--J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre deux bouchées.
--Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorablement que vous.
--Allons maître Vincent, vous n'êtes pas difficile.
--Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la bouche pleine.
--Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua encore Gueffès, toute l'étendue de mon dévouement. On dit que je suis un païen, mais qui dit cela? des gens qui croient à la Fée des Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier à la vierge Marie!
--Ah ça! dit Méloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des Grèves?
--C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le voulait, vous mener tout droit à la retraite de Maurever.
--Vrai?
--Très vrai.
--Où la trouve-t-on, cette jolie fée?
--Ici et là, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous l'avez vue cette nuit.
Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon coupé de son escarcelle.
--Quoi! s'écria-t-il, ce serait?... Gueffès eut un sourire.
--La fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur, interrompit-il. Méloir cessa de manger.
--Est-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronçant le sourcil.
Le vent apporta le son le plus rapproché d'une seconde fanfare.
--À Dieu ne plaise! monseigneur, répondit Gueffès; mais voici vos lévriers qui arrivent. Quand ils seront là, vous ne voudrez plus m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste. Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je vais de côté et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, j'écoute. Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour?
--Tout au plus une semaine.
--Un siècle, mon pauvre seigneur! Combien de fois le vent peut-il tourner en une semaine? François de Bretagne enfle et pâlit. À la cour du roi Charles, on commence à prononcer le mot de fratricide. Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus haute tour de son manoir du Guildo.
--Tu es sûr de cela? murmura Méloir.
--Comme je suis sûr de voir devant moi un vaillant chevalier, répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert Roussel, on le rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de la Hardouinays.
Méloir était tout pensif.