Chapter 4
--Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au tribunal de Dieu. Le feras-tu?
Le prêtre hésitait.
--Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots. Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant. Puis monsieur Gilles murmura: Merci et tomba à la renverse.
Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.
Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun était frappé de stupeur.
Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever, accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, déguisé en moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le duc François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le cénotaphe.
Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duc et refusé de poursuivre Maurever.
--Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait où. Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus nantais. Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de Dol, mon père et ma mère.
À ces mots: _Cinquante écus nantais,_ deux personnes avaient dressé l'oreille.
C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillèrent à ces paroles magiques.
Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta sa longue oreille, et se prit à réfléchir profondément.
--Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Reine s'est réfugiée? demanda Simon. Julien secoua la tête.
--On dit qu'elle a été d'abord au domaine du Roz, puis au domaine de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont chassée.
--Chassée! notre demoiselle!
--On dit qu'elle a eu peur d'être chassée aussi du domaine de Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout dans les campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant male mort à qui abritera le sang de Maurever!
--Mais où est-elle? où est-elle? Julien fut bien une minute avant de répondre.
--J'ai rencontré, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du Roz sous le porche de l'église. Il pleurait...
--Il pleurait!
--Et il m'a dit: «Julien, n'oublie pas la fille de ton maître quand tu réciteras le _De Profundis_ du soir». Les yeux de Simonnette s'inondèrent de larmes.
La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et retomba suffoquée.
--Morte! morte! répéta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se signant:
--Et je crois que j'ai déjà vu son _esprit!_
Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur tous les visages.
--Tout à l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je regardais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu saillir une blanche figure... et j'ai dit ma première oraison pour que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.
Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle chômaient sur la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait sans que personne s'en aperçût.
De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on n'entendait que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel ducal.
--Écoutez! s'écria Julien, qui se leva tout pâle.
--Qu'est-ce que cela? demanda le vieux Simon.
--C'est le héraut de Monseigneur François qui vient crier le prix de la tête de Maurever.
--À cette heure de nuit?
--La vengeance ne dort pas, mon père, et François de Bretagne a déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir!
VII. À la guerre comme à la guerre.
Les gens de la veillée pensaient:
--L_'esprit_ de la pauvre demoiselle Reine revient chez nous parce qu'on l'a chassée de ses autres manoirs. C'étaient de bonnes âmes, depuis les quatre Gothon jusqu'au petit coquetier, en passant par les quatre Mathurin.
Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée de maître Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous les mèches rudes et bas plantées de ses cheveux.
Devant la chapelle, dans le cimetière servant de place publique au pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs crinières de feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de Monseigneur le duc François.
Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et les fermes se vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer. Les hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa femme, son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements de la cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de Saint-Jean comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se rangèrent en cercle autour des torches plantées en terre.
C'était un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards qui escortaient le héraut du prince breton.
Le chevalier avait une armure toute neuve qui reluisait au rouge éclat des torches. Sa visière était baissée.
Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut leva son guidon d'hermine.
Le silence n'était guère troublé que par les chiens du village, qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fête.
«-- Or, écoutez, gens de Bretagne, dit le héraut.
«De par notre seigneur, haut et puissant prince François, premier du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets du duché de Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, bourgeois et vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du crime de haute trahison.
«Par quoi la volonté de mondit seigneur François est que: ledit Hue de Maurever avoir la tête tranchée de la main du bourreau, et voir ses biens et domaines confisqués pour le profit de la sentence.
«À quiconque livrera ledit traître Hue de Maurever à la justice ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les finances de mondit seigneur.
«Ladite sentence pour que nul n'en ignore, criée à son de trompe dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et lieux de l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de l'église.»
Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un soudard alla clouer à la porte de la chapelle.
Toute cette mise en scène frappait de terreur les pauvres habitants du village de Saint-Jean.
Quand les soudards reprirent les torches plantées en terre, et que l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus vite.
Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la parade solennelle qui venait de finir.
Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure toute neuve, et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la proclamation, prit la parole à son tour.
--Holà! mes garçons, dit-il aux soudards, faites-vous des amis parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent là comme une volée de canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette nuit.
Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les hommes d'armes restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait déjà le petit Jeannin par une oreille.
--Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du manoir de Saint-Jean? Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit pourtant:
--Le manoir est près d'ici.
--Eh bien! petit gars, prends une torche et mène-nous au manoir. Jeannin prit une torche.
--Holà! Conan! Merry! Kervoz! cria le chevalier en s'adressant à quelques archers, au nombre de six, restés dans le cimetière, vous nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin; petiot, marche devant.
Jeannin leva la torche et obéit.
Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut, chevauchait derrière lui.
La lumière de la torche éclairait vivement la taille gracieuse de Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses longs cheveux blonds.
--Voilà un gentil garçonnet! dit le chevalier. Petiot, tu n'as pas envie de monter à cheval et de faire la guerre?
--Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en tremblant.
--Pourquoi cela?
--Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules, Monseigneur. Le chevalier éclata de rire.
--À la bonne heure? s'écria-t-il, voilà une raison. Et tu n'as pas envie non plus de gagner les cinquante écus nantais?
--Ah! Monseigneur! interrompit Jeannin, oubliant tout à coup ses craintes, si on était sûr de gagner cinquante écus nantais en faisant la guerre, je tuerais un Anglais par écu et un Français par-dessus le marché!
--Diable! diable! fit le chevalier, qui riait toujours; tu aimes donc bien les écus nantais, petiot?
Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais, c'était la main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans balancer:
--Cinquante fois plus que ma vie, Monseigneur!
Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait aussi de bon coeur.
--Oh! le drôle de garçonnet! s'écria-t-il; petiot! si tu n'es pas poltron comme tu le dis, tu es du moins avare et l'avarice ne vient guère à ton âge.
Jeannin se retourna et montra son joli visage souriant.
--Je ne suis pas avare, Monseigneur, dit-il. Le chevalier était un bon diable, paraîtrait-il, car il s'amusait franchement à cette naïve aventure. En continuant de causer avec Jeannin, il lui montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune homme désirait les cinquante écus nantais.
--Oh! fit Jeannin étonné, vous avez donc écouté à la porte du père Le Priol, vous?
--Non, mon fils, répliqua le chevalier, mais je sais cela et bien d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes arrivés?
Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le manoir de Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la pleine lune.
Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui bordait le chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du manoir. On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.
--Écoute! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton plus sérieux, tu es bien pauvre mon mignonnet, mais le duc François est bien riche. Moi, qui sais tout, je sais que le traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous à sa retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la fille de Simon Le Priol!
Jeannin demeura un instant comme étourdi.
Puis il se signa et recula de trois pas.
Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le fossé et prit sa course à travers champs.
--Il a jeté sa torche comme mon cousin Aubry jeta son épée! grommela le chevalier sous sa visière. Il resta un instant pensif, puis reprit tout haut et gaiement:
--Allons! mes compagnons, nous aurons bon gîte et bon souper cette nuit... au manoir!
Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin de frapper à la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car il n'y avait plus de porte.
Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiers signes de dévastation qui se montraient au dehors.
--Sarpebleu! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas qu'ils me gâtent comme cela mes domaines! On entra. Le vestibule était plein de flacons vides et d'assiettes brisées. La porte de la grande salle avait servi à faire du feu.
--Sarpebleu! sarpebleu! répéta le chevalier. Les meubles de la grande salle étaient en miettes: sarpebleu! Dans la salle à manger, le vaisselier était vide: sarpebleu! sarpebleu! Et ce fut à grand'peine que, dans tout le reste du manoir, on trouva un fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier.
--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! Il n'était pas content, ce chevalier! Du tout, mais du tout!
--Les meubles de monsieur Hue de Maurever n'étaient pas coupables! se disait-il avec mélancolie, et sa vaisselle n'avait jamais fait de mal à notre seigneur le duc François.
Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats et réparations!
Il s'assit et ôta son casque.
Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de reconnaître notre bon camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal.
Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de si grand coeur, que François l'avait récompensé d'avance en lui chaussant les éperons.
Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement même le plus ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves.
De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait, dès ce moment, toutes les sollicitudes du propriétaire.
C'était son bien que les soldats de François avaient dévasté.
Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus triste sur sa maison saccagée.
Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester longtemps de mauvaise humeur.
Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et déboucla son ceinturon.
--Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il en se carrant dans l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre choix. Je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité meilleure. Mais voyons! on peut amender cela; Keravel, toi qui es un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin des bouteilles oubliées; Rochemesnil, descends à l'écurie et apporte ta charge de bottes de foin pour faire des sièges; Péan, tâche de trouver quelques volets, nous en ferons une table; et toi, Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des grèves qui vient par les fenêtres défoncées.
Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent bientôt les mains pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et d'autres archers arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et des canards avec d'énormes pichés[8] de cidre.
[Note 8: Autre orthographe du mot: pichet [NduC]]
La situation s'améliorait à vue d'oeil.
Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une douzaine de vieux flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de foin faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à la guerre comme à la guerre!
Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de laquelle l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait encore ses émaux: _d'or à la fasce d'azur._
À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans l'âtre, la gaieté s'allumait dans tous les regards.
Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle paire d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes de Rohan, deux beaux soldats, ma foi! battaient des omelettes dans leurs casques.
Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne lui permit point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.
Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du midi qui achevèrent la déroute de sa mélancolie.
Au diable les soucis! l'immense rôti tournait devant le brasier par les soins de Conan et de Kervoz. La table était dressée. Et après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la bonne brise du mois de juin.
On devisait:
--Ah! ça! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-là, vous autres? Depuis que le duc François, notre cher seigneur, est rentré en Bretagne, il enfle, il enfle...
--Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en la ville de Rennes, répliqua Fontebrault, au palais ducal de la Tour-le-bât. S'il n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas reconnu.
--Couronne tréflée! s'écria le héraut qui avait nom Jean de Corson; où vîtes-vous cela, Messire? croix tréflée je ne dis pas, mais il n'entra jamais de trèfle en une couronne, si ce n'est en celles de David et d'Assuérus. La couronne, Messire, est le signe ou l'enseigne des dignités de nos seigneurs: fermée et croisée pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute; aux barons le simple diadème; aux comtes les perles sans nombre, aux ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil...
--Donc, sa couronne persillée, messire de Corson, rectifia gravement Artus de Fontebrault.
--Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez donc quelles nobles bêtes!
Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent dilatait toutes les narines.
--La maladie de notre seigneur François, reprit Méloir, a un nom de deux aunes, qui commence comme le mot hydromel, et qui finit en grec à la manière de tous les noms païens inventés par les fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles sujets, n'est-ce pas? Eh bien! prions saint François de guérir le seigneur duc et soupons à sa santé comme des Bretons!
La proposition était trop loyale pour n'être point accueillie avec faveur.
Les deux oies, les canards, les poules et peut-être un paon que nous avions oublié dans le dénombrement des volailles assassinées, furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit son devoir.
VIII. L'apparition.
C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout éloge.
Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un véritable monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception d'une demi-douzaine de poulets.
Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Océan.
Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser:
--Il faudra bien déjeuner demain. Car il y a de grands estomacs qui déjeunent, même après ces soupers épiques! Le feu couvait sous la cendre, au fond de la cheminée. La nuit avançait. Méloir dit:
--Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite! Et il se mit à ronfler dans son fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son escarcelle. Chacun fit comme lui.
Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les chants gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.
Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. Corson, le savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se regarder dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il n'eût point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à _un pairle_.[9]
[Note 9: Figure héraldique qui a la forme de l'Y grec.]
Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait pas se regarder dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer de _sinople,_ fréquentée par des sirènes de _carnation._ Et cela le divertissait, cet ennuyeux jeune homme.
Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.
Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules contre la lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons cristallins et limpides.
Alors une jeune fille apparut sur le seuil.
Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de son visage fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour d'elle.
Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer qui dormaient, vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de grâces, un poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des ruines, à la fée qui est le souffle des grèves...
Ange ou fée, elle tremblait.
Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir de l'orgie.
Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.
Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière de la lune qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses cheveux.
Vous l'eussiez alors reconnue.
Pauvre Reine! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour où nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile de deuil!
Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé; lutte terrible et inégale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était captif dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.
Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le protéger!
Et Aubry! Oh! que pouvaient les mains blanches de Reine contre l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles?
Elle avait pleuré, mon Dieu!
Mais il y avait une audace latente sous les grâces de cette frêle enveloppe.
Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, qui est un mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme la chaleur de tout effort physique.
Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un sourire.
Elle était si jeune! et Dieu lui faisait de si surprenantes aventures!
Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient, elle avait peur, c'est vrai; mais un malicieux sourire vint à sa lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur, Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.
Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui avait demandé la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'était offert de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue de Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr sérieusement.
La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table. Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait naïvement les débris du souper.
Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un bras, sauter par-dessus une poitrine bardée de fer.
Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus espiègle autour de sa lèvre.
Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals, sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans, quintefeuilles et merlettes: toutes les figures du blason.
Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune.
Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant ses blonds cheveux d'un air mutin.
Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle laissa tomber un regard sur le bon chevalier.
Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle rebondie.
Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son oeil brilla d'un éclair hautain.
--L'or qui doit payer la tête de mon père! murmura-t-elle. Il faut croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des ciseaux, car on eût pu voir dans la main de Reine un reflet d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le cordon qui retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'oeil. Mais l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours dessus.
Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.
Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet, Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main sur l'objet gardé, que ce fût une bourse ou une épée.