Chapter 3
Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour de la grande cheminée? À part Simon le métayer, Fanchon la métayère, Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que des comparses: Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin, autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches, commodément vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois _gorets_[6] (sauf respect), grognant sous la table même.
[Note 6: Porcs.]
La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait assez vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait toute seule une tasse d'hypocras.
Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre Gothon étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre Mathurin.
Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait Simonnette tant qu'il pouvait.
Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières diverses ce thème invariable: Si j'avais cinquante écus nantais!
Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient faire tous les bas-normands d'esprit.
Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, qui contait une histoire.
Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans la salle basse de la ferme.
--Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais amis, disait Simon; le chevalier était de quelque part par là en Léon ou en Cornouailles, du côté de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle, à cause qu'on y parle baragouin.
Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou autre chose, je ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.
Ils couchaient trois dans la même chambre, à l'hôtellerie des _Quatre Besans d'Or,_ sous le couvent des Minimes, au bout de la Rue-qui-Tourne: un Français, un Normand et le chevalier breton, qui fait trois, comme je vous le dis.
Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais là, le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta les angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.
Faut pas mentir! le Français dit au Normand:
--Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon?
--Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre, répondit le Normand.
--Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols parisis et trois anneaux de ma chaîne d'or?
Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller.
--Tu ne veux pas? repris l'enragé Français; eh bien! buvons-les s'il ne te plaît pas de les jouer.
--Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de me laisser dire mes oraisons... Passe-moi l'écuelle, Mathurin!
Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et regards curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit:
--Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais non! Vous allez voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves. Attention!
V. Un Breton, un Français, un Normand.
Simon Le Priol continua ainsi:
--Voilà donc qu'est comme ça, vous autres! Le chevalier breton leur dit: Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes oraisons.
Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le corps, faut pas mentir! Le Français reprit:
--Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la même partie qu'au Normand.
Le Breton se signa et dit _amen;_ sa prière était finie.
--Tu dis _amen,_ s'écria le Français; donc tu consens! J'ai des dés dans ma bourse comme un honnête homme. Normand! lève-toi et sois témoin!
Mes petits enfants, qui fut embarrassé? Ce fut le chevalier breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'entour. Cependant, il avait dit _amen,_ et pour l'honneur de la Bretagne il ne pouvait point se dédire.
--Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me viendront point en aide. À moi la bonne Fée des Grèves!
Il y eut à ce nom un long soupir de contentement autour de la cheminée.
Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le conteur.
Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche et l'écuelle.
Et tout le monde de murmurer:
--Oh! maître Simon, dites vite! dites vite!
Maître Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et poursuivit:
--Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans une partie de dés, jouée en terre ferme?
Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est comme ça!
--Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.
--Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles?
--Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.
--Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier?
--On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules d'une toise: Bon pied, bon oeil, et à la grâce de Dieu!
Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée eut ici un gros rire franc et joyeux.
--Il n'était pas gaucher, le Breton! dit un Mathurin.
--En voilà un malin, le Breton! s'écrièrent plusieurs Gothon.
Et entre voisins on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par jubilation et sans malice.
Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne pinçait personne. Il en était toujours à penser:
--Si j'avais seulement cinquante écus nantais!
--Quoi donc! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol; le Breton n'était pas bête, c'est la vérité, faut pas mentir!
Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le Normand, lui, avait son idée.
--Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai, s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni bâtons! Faisons un pèlerinage à la maison de saint Michel, archange, et partons en même temps. Le premier arrivé sera le maître.
--Tope! s'écria le Français, qui avait vu le Mont de loin, en passant sur la route.
--Tope! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les _tangues,_ étant du gros bourg de Genest, de l'autre côté d'Avranches. Ils se donnèrent la main et descendirent tous trois à l'écurie. Vous dire l'avide curiosité excitée par cette simple légende dans l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible. D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales: Bretons, Normands, Français; ensuite il s'agissait des tangues, ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours mystérieux; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit la _Fée des Grèves,_ la mythologie du pays, l'élément surnaturel si cher aux imaginations bretonnes.
La Fée des Grèves allait jouer son rôle.
La Fée des Grèves! l'être étrange dont le nom revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.
Le lutin caché dans les grands brouillards.
Le feu follet des nuits d'automne.
L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de midi.
Le fantôme qui glisse sur les _lises_ dans les ténèbres de minuit.
La Fée des Grèves! avec son manteau d'azur et sa couronne d'étoiles!
--Ah! dam! poursuivit Simon Le Priol, ah! dam! ah! dam! Voilà donc qu'est comme ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens pas.
Le Breton sella son cheval noir; le Français sella son cheval blanc; le Normand sella son cheval qui n'était ni blanc ni noir, parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chèvre et chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi! un pied chez le bon Dieu, un pied chez le diable.
Et en route!
--Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la route de Pontorson. Le Français répondit: Bon voyage! et piqua droit aux sables. Le Breton dit aussi: Bon voyage! mais il retint son cheval.
Que fit-il? C'est à présent que la Fée pouvait le perdre ou le sauver.
--Ah! dam, oui, par exemple! interrompit l'assistance tout d'une voix.
Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et poursuivit:
--Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le Français galopait vers les Grèves.
Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le dis, entra chez un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute sa piécette de vingt-quatre sous.
Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce qu'elle est une femme.
Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en disant: Bonne Fée, bonne Fée, prends pitié de moi!
On vous l'a dit et c'est la vérité: la Fée descend dans le brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons de la lune.
Le Breton la vit venir ainsi.
Ah! grand Dieu! c'était un brave homme, vous allez voir!
La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à elle et comme la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps...
--Voyez-vous ça! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de redoubler. Le petit Jeannin lui-même tournait maintenant ses grands yeux bleus vers Simon Le Priol.
--Ma foi! dam! oui, les gars et les filles! continua Simon: le Breton la saisit à la brassée, et si vous ne savez pas grand'chose, vous savez bien sûr, qu'une fois prise, la Fée fait tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande.
--Oh! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-être jamais osé prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien vrai, ça?
--Si c'est vrai... commença Simon scandalisé.
--Donne-t-elle des écus nantais? interrompit encore le petit Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le pauvre enfant, rouge et confus, baissa la tête.
Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de cette question, et son regard remercia le petit coquetier.
--Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pêcheur de coques vides! La Fée donne des écus nantais comme elle donnerait des perles, des diamants et de tout; ça ne lui coûterait pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer!
Voilà qu'est donc comme ça! Le Breton, lui, dit à la Fée:
--Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont à pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la Fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en selle. Eh! hop! Le cheval noir prit le galop tout seul.
Ah! dam! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le Français qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc dans une coquine de _lise_ au beau milieu du cours de Couesnon.
Eh! hop! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire: Dieu ait son âme! Le cheval noir allait, allait!
Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait flotter au vent la gaze blanche de son voile.
Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut rien; mais on était en marée et la mer montait.
Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.
Eh! hop! Le cheval se mit à courir sur la mer, effleurant à peine l'écume de la pointe de son sabot.
Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas devenir fou.
Eh! hop! eh! hop!...
Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souffle à suivre cette course fantastique.
Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.
Car il contait cela de grand coeur, comme il faut conter quand on veut passionner son auditoire.
On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait le cheval noir courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée flottant à la brise nocturne.
Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine écuellée.
--La part de la bonne Fée! murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent Gueffès, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules. Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol; le Breton commençait un _Ave_ dévotement, parce qu'il se reconnaissait en faute pour s'être mis sous une protection autre que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.
C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont.
Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme une vapeur aux rayons de la lune.
Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui rendit des étincelles.
Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la chapelle du couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent sous de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à contrecoeur.
Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.
Voilà ce que c'est, mes petits enfants; tout est vrai comme ma mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.
Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son souffle. Les observations se croisèrent. Les langues des quatre Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument besoin de fonctionner.
--Ah! Jésus Dieu! s'écria Gothon Lecerf, le pauvre Français fut bien puni tout de même!
--Pourquoi chantait-il les vêpres luronnes! riposta Gothon Legris.
--Et le Normand! reprit Gothon Lenoir.
--Ah! dam! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est vrai, et bien fait. Et chacun de rire.
Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou?
Maître Gueffès haussa encore les épaules.
--Et vous allez mettre à présent une bonne écuellée de gruau sur le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon? dit-il d'un air narquois.
--Oui, maître Gueffès, répondit la ménagère, qui ajouta en s'adressant à Simonnette: Tiens, fillette, porte la part de la bonne Fée.
Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le pas de la porte, en dehors.
--Et vous croyez que la Fée va venir lécher votre écuelle? dit encore maître Gueffès, la mâchoire sceptique.
--Si je le crois! s'écria Fanchon scandalisée.
--Et qui ne le croirait? demanda Simon Le Priol; nos pères et nos mères l'ont bien cru avant nous!
--Vos pères et vos mères, répliqua Gueffès, perdaient leur bouillie; vous aussi. C'est pitié de voir jeter ainsi de bonne farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens égarés.
--Si on peut parler comme ça! s'écrièrent les quatre Gothon tout d'une voix.
Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la question de savoir s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffès dans la mare.
--Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il n'y a pas plus de fée dans les Grèves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous l'a-t-il vue?
Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la ronde un peu déconcerté.
--Vous voyez bien... commença maître Gueffès.
Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix ferme et claire:
--Moi, je l'ai vue!
VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol.
Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la question de maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui leur venait tout à coup en aide.
Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli dans l'assemblée des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui accordait point la parole.
Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et depuis le moment où Simon Le Priol avait dit: «La bonne Fée donne tout ce qu'on lui demande», Jeannin avait une idée.
Il était debout devant l'âtre, le front rouge et haut, mais les yeux baissés.
Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.
--Ah! tu l'as vue, toi, petiot? dit Gueffès, avec son air moqueur.
--Oui, moi, je l'ai vue, répondit Jeannin.
--Il l'a vue! il l'a vue! répétait-on à la ronde.
--Et où l'as-tu vue? demanda Gueffès.
--Ici, devant la porte.
--Quand?
--Hier.
--À quelle heure?
--À minuit.
Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré.
Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un sourire méchant.
--Ah! ah! petiot! dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton trou, devant la porte de Simon Le Priol? Détourner la question est le fort de la diplomatie normande.
Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et répondit:
--Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu que le Breton proposa au Français, dans l'auberge des _Quatre Besans d'or:_ du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon oeil, main alerte, et à la grâce de Dieu!
Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et ce ne fut pas aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose de plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher sa gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement, les pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.
--Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu l'as vue!
--Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gâteau de froment.
--Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère; j'avais mis un gâteau de froment sur la porte.
--Et comment est-elle faite, la Fée, petiot? demanda encore maître Gueffès. Jeannin hésita.
--Elle est belle, répliqua-t-il enfin, belle comme un ange... presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa femme froncèrent le sourcil à la fois.
Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était vaincu, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.
Tout le monde se leva.
--Julien! Julien! s'écria-t-on, Julien Le Priol! nous allons avoir des nouvelles de la ville! Le cheval s'arrêta en dehors de la porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra.
C'était un beau gars de vingt ans, fortement découplé: cheveux noirs, oeil vif et franc, un gars qui s'était plus souvent tourné, pour respirer, du côté du bon air des grèves que du côté de l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa sa mère et Simonnette.
--Quelles nouvelles, garçon? demanda le père.
--Mauvaises! répliqua Julien, en jetant sur la table les lames de faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol; mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccagé le manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par dérision qu'on a planté au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de Maurever, notre seigneur, est accusé de haute trahison.
--De haute trahison! répéta Le Priol stupéfait.
Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la poste. Le hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq ou six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé, à quinze jours de là, dans la basilique du monastère.
Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le manoir de Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au manoir désolé.
Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés: _Justice ducale._
Du reste, les maîtres étaient absents depuis du temps, et, quand les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au manoir.
Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les gens du village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il n'y avait plus que les murailles nues.
Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion grave et triste.
--Quand monsieur Hue de Maurever, commença-t-il avec lenteur, me conduisit au château du Guildo, apanage de monsieur Gilles de Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma mère! Il était jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant.
Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, sous les dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est mort empoisonné!
--Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons prié Dieu pour le salut de son âme. Que peuvent faire de plus des chrétiens?
--Nous autres! répliqua le jeune homme en jetant un regard sur son habit de paysan, rien... mais monsieur Hue de Maurever est un chevalier!
Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dol:
Notre seigneur François était jaloux de monsieur Gilles, son frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean, sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui est un lâche! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier, faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel-- un damné!-- l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots sont sous la terre.
Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur Gilles à Moncontour.
À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles. Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui les portes de la forteresse de Touffon.
Et comme Touffon est trop près d'un village, on chercha encore. On trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de la Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu...
Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais mon coeur se soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim...
--Oh! interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri d'horreur.
Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Maître Gueffès tout seul garda un silence glacé.
--Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture chrétienne au cadavre.
Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime.
Un ange! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la consolation charitable...
--Mademoiselle Reine! murmura Simonnette, dont les beaux yeux noirs se mouillèrent.
--Oh! la chère demoiselle! que Dieu la bénisse! s'écria-t-on tout d'une voix.
La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce concert.
--Reine de Maurever! répéta Julien d'un accent enthousiaste; oui, c'était elle, c'était Reine de Maurever! Chaque soir elle venait, bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais Marco Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban.
Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de ce crime, et s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel et Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits; l'enfer les soutient.
Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. Monsieur Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.
Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait dans les environs, et un prêtre.
Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa à travers le soupirail.
Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda:
--Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis?[7]
[Note 7: _Histoire de Bretagne._]
--Je pardonne à tous excepté à François de Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair de vie; Abel n'a point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le pardon serait une impiété!
Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les barreaux.