Chapter 2
Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui représentait le cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé d'ouvrir les portes.
Pour arriver à l'église de l'abbaye de Saint-Michel, on ne marchait pas, on montait toujours.
Il fallut d'abord traverser le grand réfectoire, énorme pièce de style roman, où la sobriété des détails fait naître une sorte de grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de même style, qui règnent au-dessus, et la salle des chevaliers.
Elle était bien nommée, celle-là! fière et robuste comme ces géants qui s'habillaient de fer! lourde, mais bien campée sur ses vigoureux piliers et respirant, du sol à sa voûte, la majesté rude du soldat chrétien.
Comme style, c'était le roman arrivant au gothique, le pilier obèse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la naissance de l'ogive.
Ils montèrent encore, lentement, les moines chantant les hymnes de mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les femmes voilées, le duc pâle.
Le duc pâle, qui tremblait sous les voûtes froides, et qui murmurait au hasard une prière.
Son coeur ne savait pas que sa bouche parlait à Dieu.
Et Dieu n'écoutait pas.
Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître.
_L'Aire de Plomb,_ comme on l'appelait, parce que la cour, comprise entre les quatre galeries, était recouverte en plomb, pour protéger la voûte de la salle inférieure.
À mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour faire place au gothique, car l'histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a ses pages en ordre, dont les feuillets se déroulent suivant l'exactitude chronologique.
Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut aux pèlerins dans toute sa riche efflorescence: Un carré parfait, à trois rangs de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se couronnent de voûtes ogivales, arrêtées par des nervures délicates et hardies.
Le prodige ici, c'est la variété des ornements dont le motif, toujours le même, se modifie à l'infini dans l'exécution, et brode ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre à la plus aimée de nos sensations artistiques: celle que fait naître la fantaisie.
Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous venons de gravir, depuis la base des tourelles jusqu'à l_'aire de plomb,_ en passant par la salle des gardes, le grand réfectoire, le dortoir, la salle des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des visiteurs éblouis, le nom générique de la _Merveille._
À l'angle nord du cloître, il y avait un tronc de bois sculpté, devant lequel monsieur le prieur s'arrêta en faisant sonner son bât.
--Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont Dieu ait l'âme en sa miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus nantais, en l'an trente-sept, le quatrième jour de février.
François prit une poignée d'or dans son escarcelle, la jeta dans le tronc, se signa et passa.
La procession tourna l'angle du cloître pour gagner la basilique.
Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut à cette architecture sarrasine pour qu'elle répande tout ce qui est en elle de mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets imprévus en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre encore que de lumière.
Et cela est si vrai, que nous assombrissons à plaisir les vitraux de nos cathédrales, afin que le jour glisse à la fois moins clair et plus chaud dans ces forêts de granit qui ont leurs racines sous le marbre de la nef et qui entrelacent à la voûte leurs branches feuillées ou fleuries.
La basilique de Saint-Michel n'était pas entièrement bâtie à l'époque où se passe notre histoire. Le couronnement du choeur manquait; mais la nef et les bas côtés étaient déjà clos. L'autel se dressait sous la charpente même du choeur qui communiquait avec le dehors par les travaux et les échafaudages.
Le duc François s'arrêta là. Il ne monta point l'escalier du clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit _Tour des fous_ et enfin à cette flèche audacieuse où l'archange saint Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon à quatre cents pieds au-dessus des grèves[3].
[Note 3: Le campanile et l'archange qu'il supportait ont été détruits par la foudre.]
Les tentures funèbres cachaient la partie du choeur inachevée. Les moines se rangèrent en demi-cercle, autour de l'autel.
La grosse cloche du monastère tinta le glas.
Les six dames du deuil s'agenouillèrent sur des coussins de velours, derrière le dais qu'on avait tendu pour le duc François.
Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon occupèrent les deux premiers coussins. Elles représentaient madame Isabelle d'Écosse, duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du prince décédé.
Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait monsieur Pierre de Bretagne, frère du duc, et le vaillant Jean Budes, souche de la maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi de France.
Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne courait en festons sans fin, montrant, tantôt l'un, tantôt l'autre de ses quatre mots héroïques: _Malo mori quam faedari_.[4]
[Note 4: Allusion au blanc écusson d'hermine: _J'aime mieux mourir que me salir._]
La foule emplissait les bas côtés.
Dans la nef, les hommes d'armes étaient debout, séparés de leur souverain et des religieux par la balustrade du choeur.
Cette obscurité que nous demandions tout à l'heure pour les oeuvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel l'avait à profusion ce jour-là. Le noir des tentures, couvrant la demi-transparence des vitraux, laissait à peine passer quelques rayons, et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces pâles clartés.
Il régnait sous la voûte une tristesse grave et profonde.
Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une sorte de mystique terreur.
L'office commença.
François était juste en face du cercueil vide qui figurait la bière absente, pour les besoins de la cérémonie.
On dit qu'il tint les yeux baissés constamment et que son regard ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir où des lettres d'argent dessinaient le chiffre de son frère.
Les moines récitaient les oraisons d'une voix lente et cadencée. La foule et les chevaliers répondaient.
On dit que pas une fois les lèvres décolorées de François ne s'ouvrirent pour laisser tomber les répons.
On dit encore qu'à plusieurs reprises son corps chancela sur le noble siège que lui avaient préparé les moines.
On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa échapper le goupillon bénit...
Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scène étrange et mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui l'avaient précédée.
Cette scène, la basilique de Saint-Michel en gardera éternellement le souvenir.
Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait atteindre le doigt de la justice humaine.
Au moment où le duc François se levait pour jeter l'eau sainte sur le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de Bretagne jetait ce cri sous la voûte sonore:
--Hommes d'armes! à genoux! Au moment où les six chevaliers du deuil, baissant la pointe de l'épée, entraient dans le choeur pour se ranger autour du cénotaphe, un moine parut tout à coup derrière le cercueil vide. Personne n'aurait su dire d'où sortait ce religieux, car toutes les stalles restaient remplies et nul mouvement ne s'était fait à l'entour du choeur. Le moine se dressa de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa robe et ne montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois.
--Arrière, duc! prononça-t-il d'une voix retentissante. Le duc François s'arrêta. Reine de Maurever trembla sous son voile. Aubry tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le choeur et dans la nef on se regardait. La stupéfaction était sur tous les visages. Cependant monseigneur l'évêque de Dol ne bougeait pas. Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine inconnu tourna le cénotaphe et vint à la rencontre du duc.
--Que veux-tu? balbutia ce dernier.
--Je viens à toi de la part de ton frère mort, répondit le moine. Un frisson courut dans toutes les veines.
Méloir seul semblait curieux plutôt qu'effrayé. Il s'avança jusqu'à la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait précédé.
--Qui es-tu? prononça encore le duc François, dont la voix défaillait.
Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en arrière le large capuchon de son froc et découvrit une tête de vieillard, énergique et calme, couronnée de longs cheveux blancs.
Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On disait:
--Hue de Maurever! l'écuyer de M. Gilles! Méloir hocha sa tête coiffée de fer, comme on fait quand le mot longtemps cherché d'une énigme vous apparaît à l'improviste. Aubry, qui respirait à peine, se tourna vers l'endroit de la nef où les dames étaient agenouillées. Reine était immobile. Les draperies de son voile semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu moine, cependant, avait le front haut et l'oeil assuré. Il regardait en face François de Bretagne dont les paupières se baissaient. Sa voix se fit grave, et son accent plus solennel.
--En présence de la Trinité sainte, reprit-il, et devant tous ceux qui sont ici, prêtres, moines, chevaliers, écuyers, hommes-liges, servant d'armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, parlant pour ton frère Gilles, assassiné lâchement, je te cite, François de Bretagne, mon seigneur, à comparaître, dans le délai de quarante jours, devant le tribunal de Dieu!
Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un crucifix, s'éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître pour avoir appartenu au malheureux prince dont on fêtait les funérailles.
Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit par cette scène, il faut quitter le milieu sceptique où nous vivons et secouer l'atmosphère de prose lourde qui nous entoure; il faut se reporter au lieu et au temps. Le quinzième siècle croyait: la religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'était guère de coeur qui ne se serrât au seul mot de miracle.
Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher lugubre, cerné par la mort.
Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le cercueil de celui-là même qui appelait son frère assassin aux pieds de la justice suprême.
Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de cierges, cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs rigides visages dans cette ombre étrange que fait la profonde cagoule.
L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies noires.
Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des colonnes, sous les ogives enchevêtrant à l'infini leurs nervures, éclairées vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux, l'acier des armures jetait çà et là ses austères reflets...
Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, pendant lesquelles une terreur écrasante pesa sur l'assemblée.
Allait-on voir le spectre soulever ses funèbres voiles?
Puis il se fit un grand mouvement. Les armures sonnèrent dans la nef; les six chevaliers escaladèrent la balustrade, et les moines quittant leurs stalles en désordre, s'élancèrent au milieu du choeur.
Cela, parce que le duc de Bretagne, après avoir chancelé comme s'il eût reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé à la renverse sur le marbre.
On le releva.
Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait disparu; et tout ce que nous venons de raconter aurait pu passer pour un songe, sans le gantelet de buffle qui était toujours là, témoin irrécusable du terrible ajournement.
Par où le faux moine s'était-il enfui?
Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut répondre.
Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut des yeux sa suite frémissante.
--Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je le jure à la face de Saint-Michel! Une voix tomba de la voûte et répondit:
--C'est toi qui mens, mon seigneur, je le jure à la face de Dieu! On vit un objet sombre qui se mouvait dans la galerie conduisant à l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de François qui se redressa.
--Cent écus d'or à qui me l'amènera! s'écria-t-il.
Reine sentit son coeur s'arrêter. Personne ne bougea. Le duc repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui cherchait un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrière la balustrade.
--Avance ici, toi! commanda-t-il.
Aubry ficha sa bannière dans les degrés qui séparaient la nef du choeur et franchit la balustrade.
--Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m'a dit souvent que tu étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu être chevalier?
--Mon père l'était; je le deviendrai avec l'aide de mon patron, répliqua Aubry.
--Tu le seras ce soir, si tu m'amènes cet homme mort ou vivant.
Les yeux d'Aubry se tournèrent vers la nef. Il vit Méloir qui souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine qui se joignaient sous son voile.
Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le duc. Après quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce coup le frappa presque aussi violemment que l'accusation même de fratricide. On entendit glisser entre ses lèvres blêmes ces mots prophétiques:
--Je mourrai abandonné! Mais avant qu'il eût eu le temps de reprendre la parole, le bruit d'une seconde bannière, fichée dans le bois des marches, retentit sous la voûte silencieuse.
Méloir franchit la balustrade à son tour.
Il mit un genou en terre devant le duc.
--Mon seigneur, dit-il, celui-là est un enfant; moi je suis un homme; je poursuivrai le traître Maurever, et je le trouverai, fût-il chez Satan!
--Donc tu seras chevalier! s'écria le duc.
Le soir, en traversant les grèves pour regagner Avranches, le futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le pauvre Aubry qui était prisonnier d'État.
--Mon cousin, disait-il, nous voilà en partie. Elle t'aime, mais elle me craint. Je ne changerais pas mes dés contre les tiens.
IV. Veillée de la Saint-Jean.
Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre le bourg de Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix.
Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques maisons se groupaient.
Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un taillis de chênes le séparait du village.
Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.
On nomme _biefs_ les ruisseaux marneux à berges escarpées, au cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'étendue du Marais.
La principale maison du village appartenait à Simon Le Priol, laboureur et fermier de Maurever.
C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que soutenaient des pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était haute et svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de la maison.
Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut; alors comme aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers difformes et sur de la marne labourée.
Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en fusion; moulins à vent qui ne tournent guère; masures ennuyées derrière leur haie jaune et portant leur toiture de _roz_ près du sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton son gros bonnet de laine.
Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang de Normandie, querelles au bâton, querelles à l'écritoire: deux hommes de loi pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre malades pour un homme en santé.
Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez la boue, vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs découplés comme des héros: la vraie Bretagne.
On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas! Pour voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de taupe.
Dol! heureux pays de gros marrons et des procès incurables! Contrée sans prétention, à l'abri de toute poésie! Dol! ville naïve qui possède un joyau pour cathédrale, et qui entend la messe dans une grange! Dol! cité druidique d'où les épiciers raisonnables ont chassé les bardes fous!
Salut et prospérité! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton bonheur!
Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de _coquetiers_ que de garçons de charrue au village de Saint-Jean, et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées, jusqu'à la porte de la grange.
Simon Le Priol était à la tête du village de plein droit et sans conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, moitié mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand triple avec un nom breton.
Après maître Gueffès, le commun des mortels.
C'était une quinzaine de jours après le service célébré au Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de Bretagne.
Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du village.
On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l'aire, des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au vent des fusées de folles étincelles.
Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la crémaillère.
Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme, le village entier était réuni.
Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe: ce n'était pas un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pêcher, ni se battre; ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à Avranches dans un vieux sac d'échevin.
L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa métayère Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche, buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.
Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu d'orgueil.
Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la conscience de sa valeur, et sachant garder son _quant à soi_ parmi les petites gens du village.
Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait _de quoi_ dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est riche, on l'accuse d'être avare: Simon subissait le sort commun.
Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise, toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand oeil noir plongeait à l'horizon.
Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.
Elle avait autre chose à faire.
Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire: cornes évasées, mufle court, regards fixes; gaies toutes deux et bonnes laitières: des vaches qu'on aurait payées trois anges d'or la pièce au marché de Pontorson!
Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du déjeuner de mademoiselle Reine.
Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de Saint-Jean.
Pas maintenant, hélas! Maintenant Reine était Dieu savait où, depuis que son vieux père menait la vie d'un proscrit.
Pauvre demoiselle! si douce, si charitable, si aimée!
Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passés autour du cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent à mademoiselle Reine.
Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la fille du paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir. Ensemble elles étaient devenues belles.
Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, nous la verrons bien plus belle encore sous son voile de deuil.
Simonnette... franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de plus mignonne créature! Un sourire contagieux, un sourire irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. Simonnette! Simonnette! rien que ce nom-là, c'était de la gaieté pour ceux qui l'avaient vue.
Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5]
[Note 5: Pêcheurs de coques: les coques (palourdes) sont une sorte de diminutif des coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans la baie de Cancale et autour du Mont.]
Jeannin pleurait quand les autres souriaient.
Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette était passée, il se prenait le front à deux mains.
S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vraiment cassé la tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de mal.
Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux bouclés à profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa peau de mouton, hélas! bien usée, cette gaucherie gracieuse des adolescents.
Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir dix-huit ans.
Par exemple, pas un denier vaillant! Des pieds nus, des chausses trouées, pas seulement une _devantière_ de grosse toile pour remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.
Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. Ce n'était pas un _parti._ Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante écus nantais.
Cinquante écus, grand Dieu! Chaque écu valant douze livres de vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il n'est rogné).
Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, même en songe.
Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces séraphins aux yeux de saphir et aux cheveux d'or?
Maître Vincent Gueffès disait non.
Parlons de maître Vincent Gueffès.
Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, solide et ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient reconstruire tout un monde.
La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par hasard, a dû conduire tout droit à l'idée du mastodonte.
Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une houppelande faite pour autrui: tel se présentait maître Vincent Gueffès.
Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était point laid. Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès était affreux.
Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens ont de vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils rajeunissent.
Eh bien! avec cela, maître Gueffès était bas-normand des pieds à la tête. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où les huîtres naissent à vingt lieues de la mer!
Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la dot de Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un épouvantable sourire.
Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean. D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement prendre sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent Gueffès allait quérir sa soupe à la distribution du monastère; il criait noël sur le passage des seigneurs; mais ce n'était pas un gueux.
On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.
Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh! sans cela maître Gueffès aurait eu son compte!