La fée des grèves

Chapter 18

Chapter 183,893 wordsPublic domain

On tourna; on perdit la voie. Puis, les groupes se détachèrent. Il y avait maintenant impossibilité de se rallier.

Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui tenait sa femme par la main.

Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour répondre à sa voix.

Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.

Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et là à l'aventure.

Dans la brume, tous ces différents groupes se croisaient maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la besogne des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner le change aux chasseurs.

Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart d'heure, lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.

Il s'arrêta et colla son oreille contre la tangue.

Son coeur battait bien fort.

Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait naguère à son front avait disparu.

Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux de Méloir.

Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier besoin était de vivre, afin de protéger Reine.

Les pas approchaient.

Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes d'armes.

--Holà! disait Péan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va rompre sa laisse!

--Et Rougeot! répliquait Goëtaudon; ah ça, ils deviennent enragés, Bellissan, vos lévriers!

--Chut! fit le veneur; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent? J'ai de la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement! Le chevalier Méloir est-il là?

--Messire Méloir! appelèrent discrètement plusieurs voix.

Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point de réponse.

--Voilà qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis bien sûr que nous allons avoir un relancé. Bellement, Reinot, coquin, bellement!

--Hé bien! hé bien! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui m'entraîne. À bas, Pivois! à bas, de par le ciel! Bon! sa laisse s'est rompue dans ma main et Dieu sait où est le chien à cette heure.

Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plaintif des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.

Les autres chiens se démenèrent avec fureur.

Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois.

Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque chenil de Rieux; gris de fer foncé, le museau pointu comme un poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.

En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.

C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine sensible. Le brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On distinguait parfaitement le sol; on voyait même à trois pieds à la ronde.

Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant, couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.

Aubry s'était adossé contre ce poteau.

Il avait à la main son épée nue.

Dès l'instant où il avait entendu la conversation des hommes d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.

Une seule ressource restait: le combat.

Le combat se présentait, certes, bien inégal; mais Aubry avait foi en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne désespéraient pas de la victoire.

Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une épée, ils taillaient de leur mieux.

Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes, c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes d'armes qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la fois la meute tout entière.

Il se disait:

--Ah! si j'avais seulement avec moi maître Loys! vrai Dieu! ce serait une belle équipée! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes pour moi: c'est notre mesure.

--Mais, se reprenait-il en soupirant; pauvre maître Loys!... où est-il?

Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de Pivois.

Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras raccourci, que lui donna Aubry.

--Belle bête! murmura-t-il; c'est dommage! Ardois, lancé comme une flèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la tête à la volée d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal, brun de cotte à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col tranché aux trois quarts.

--Vrai Dieu! grondait maître Aubry qui s'échauffait à la besogne, les hommes ne viendront-ils pas à la fin! Les hommes venaient. On entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans l'apercevoir.

Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il était en train et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la sienne, un quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.

Énorme, celui-là! noir de la tête aux pieds! beau comme on se représente les chiens fabuleux qui mènent l'éternelle course de Diane chasseresse.

L'Achille des chiens!

Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, tomba de l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire volte-face et le saisit à la gorge.

Mais non point pour l'étrangler, oh! non! Pour le caresser plutôt, doucement et tendrement, comme l'épagneul favori vient mêler ses longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée.

Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. Loys! maître Loys! le grand, le fier, l'intrépide! L'Achille des chiens, on vous le dit. C'était lui que Bellissan avait acheté à Dinan, par hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine. C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys! Écoutez, Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry avait une larme à la paupière.

--Seigneur Dieu! vous êtes avec moi! s'écria-t-il sans plus se cacher, grand merci! Hardi, Loys!

Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume:

--À moi, taupins! ajouta-t-il, à moi, traîtres maudits! Méloir, Péan! Coëtaudon! Corson et d'autres, s'il y en a! Venez! venez! venez!

Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. Aubry était dépassé; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était pas ce qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine n'aurait pas le temps de se sauver? C'était quelques minutes de gagnées: le salut peut-être!

Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de vaincre.

Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à côté de son maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.

Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres d'Aubry, puis il serra sa bonne épée.

--Hardi, Loys! Il y eut tout à coup un grand cliquetis de fer. Le sable se rougit autour du vieux poteau, vert de goémon. Les chiens étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes repoussés blasphémèrent. Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous!

XXXII. Le tube miraculeux.

C'était un étrange combat.

Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les hommes d'armes à cheval.

Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de guerre.

Il avait quitté le mamelon où la brume était trop claire, et les hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle, où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque pas.

Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait à l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître encore.

Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme d'épée; elle taillait bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, Kerbehel de même, car ils avaient tous les trois de profondes blessures.

Le pauvre héraut Corson grommelait:

--Le buffle de mon justaucorps est devenu _de gueules!_

_--_ L'épée haute, Corson! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes: «De sable au corps de héraut, couché, de carnation...»

--» ...Accompagné de quatre malandrins de même», acheva Corson plaintivement.

Kerbehel voulut répondre; mais Loys, qui en avait fini avec Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui, la gueule rouge, et le malmena cruellement.

En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par l'épée d'Aubry-- Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous!

--Cet homme est le diable! s'écria Coëtaudon qui donnait de grands coups de lance dans le vide.

--Non pas! c'est le chien qui est le diable! balbutia Kerbehel, désarçonné à demi.

--Ô mes compagnons! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni profit, ni gloire! Ce n'est pas celui-là que nous cherchons. Sus au vieux Maurever! et laissons ce ragot qui nous donne le change.

L'avis était bon.

--Sus! sus! clama Kerbehel, enchanté de ce biais.

--Sus! sus! Et les éperons s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux. En ce temps déjà, les mots prenaient, à l'occasion, des significations très subtilement détournées.

Sus! voulait dire ici: sauve qui peut!

Mais la gloire était sauvegardée.

Maître Loys fournit encore une charge; Aubry se lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent fraternellement, l'un près de l'autre, haletants, harassés,-- mais vainqueurs!

Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et pompait lentement le brouillard.

Un vent léger venait du large, annonçant le flux.

Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui cachait les grèves allait se déchirer.

Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse d'un changement à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.

Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes, dispersées sur les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et se combattre.

Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du côté de la Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon ordre.

À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret, portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de sable des sires de Ligneville en Cotentin.

Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque prochaine.

Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, qui avaient rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.

Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, l'étendard de Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la bannière de France.

Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du roc.

On vit dans les sables un vieillard entouré de quelques femmes et de quelques paysans. Presque au même instant, les hommes d'armes de Méloir sortirent de la brume refermée.

--En avant! dit le sire de Ligneville. La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis d'argent.

La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre les fugitifs et les hommes d'armes.

--Que venez-vous quérir sur les domaines du Roi? demanda monsieur de Ligneville.

--Nous venons, par la volonté de notre seigneur le duc, répondit Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison.

--Et portez-vous licence de franchir la frontière?

--De par Dieu! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l'Anglais, il a franchi la frontière sans licence.

Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en bataille. Hue de Maurever perça les rangs.

--Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s'en retourner chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à me livrer en leurs mains.

--Donc, pour ce, franchissez la rivière de Couesnon, messire, répliqua Ligneville; sur la terre du Roi, on ne se rend qu'au Roi.

Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons:

--Qui est votre chef? Kerbehel, Corson et Coëtaudon se consultèrent.

--Notre chef est le chevalier Méloir, dirent-ils.

--J'ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de Ligneville; dites-lui, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il évite de passer à portée de ma lance, car monsieur l'abbé du mont Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire pendre.

Le rouge vint au front du vieux Maurever.

--Par mon salut! messire, s'écria-t-il; le duc François l'a fait chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une insulte au duché de Bretagne tout entier.

--Allons! disaient en riant les soldats du monastère; voici le vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.

Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serrée avec respect.

--Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne ami, avait-il dit, de grand coeur je rétracte mes paroles.

Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le prisonnier du Roi!

Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi et conduit derrière les rangs.

--Holà! maraudaille! s'écria Ligneville, avec rudesse; maintenant, hors d'ici et vitement! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de Méloir.

Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de conscience large et peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais c'étaient des Bretons.

Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalète faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.

Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du monastère si quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de sa fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.

On monta la rampe.

Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les premiers au monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.

Hélas! le pauvre Bruno avait l'oreille basse.

Il était rentré au bercail et s'était mis à la disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline et bien sérieusement.

Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui retardait l'exécution.

--Mon frère Eustache, disait-il au pénitencier, cela me rappelle l'histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprès de Rennes. Il était bien malade quand il fut condamné à la peine de la hart. On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le pendit.

Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de Bretagne était fort mince au monastère en ce moment, et que le secours apporté à monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme oeuvre pie.

Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue gravissant la rampe.

Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du vieillard.

--Reine! prononcèrent tous deux, en même temps, monsieur Hue et Aubry.

--Elle n'est pas au monastère? demanda le vieux chevalier.

--Vous ne la ramenez pas? demanda Aubry à son tour. Ce fut un moment d'angoisse cruelle. Jeannin, l'heureux petit Jeannin, avait Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle Reine était perdue, il s'arracha des bras de Simonnette.

--Je vais rentrer en grève, dit-il; la mer monte, il faut se hâter! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines.

Ce mot: «_la mer monte»_ les frappait au coeur. Aubry serra la main de Jeannin, et lui dit:

--Viens avec moi! Mais, au lieu de descendre à la grève, il gravit précipitamment la rampe et s'élança dans l'escalier de la salle des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.

De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches. Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait encore dans les escaliers.

--Ouf! disait-il; ou... ouf! cela me rappelle l'histoire de Jean Miolaine, le maître gantier, qui paria de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrin Langérier, son compère, boirait une double pinte de vin d'Anjou... ou-ou-ouf!

Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient déjà l'espace du regard.

Le brouillard s'était levé. L'oeil planait sur l'immensité des sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui montait. Sur la grève, rien.

Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine qui se montrait de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de Saint-Georges.

Aubry le désigna du doigt à Jeannin.

--C'est trop loin, dit le petit coquetier; on ne peut pas savoir... Puis il ajouta:

--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.

--Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, dans le clocher, un tube de bois garni de verres. J'ai mis mon oeil une fois dans ce tube, et j'ai vu,-- n'est-ce point magie?-- j'ai vu les femmes de Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si Cancale se fût avancé vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à travers la mer.

--Ce bonhomme rêve! s'écria Aubry qui frappa du pied. Bruno s'élança vers le clocher et redescendit l'instant d'après avec une sorte de bâton creux, formé d'anneaux cylindriques qui s'emboîtaient les uns dans les autres.

Aubry mit son oeil au hasard à l'une des extrémités.

Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, à quatre lieues de là.

Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa poitrine.

Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait sur le sable étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa poitrine à deux mains.

--Reine! Reine! dit-il; Julien et Méloir!!! Au risque de se briser le crâne, il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou. Le cheval du sire de Ligneville était attaché au bas de la rampe. Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux. Bientôt, on put le voir galoper à fond de train sur la grève. Il tenait à la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient.-- C'était un tourbillon! Jeannin avait dit:

--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir, c'était Reine. Du sang aux éperons! hope! hope! Reine-- et Méloir! Car pour Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de Méloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien! Hope! hope! hardi, maître Loys! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains tremblantes. On suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il à temps? Jeannin se demandait:

--Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte? Il prit le tube à son tour et devint plus pâle qu'un mort.

--Ils sont _enlisés!_ balbutia-t-il; le chevalier a du sable jusqu'à la ceinture, et demoiselle Reine disparaît... disparaît... La cloche du monastère tinta le glas.

Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix disait:

--Il y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir!

XXXIII. Les lises.

Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé seul, aux environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la terre ferme.

Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait point.

Il était de terrible humeur.

Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience, car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.

Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas s'avouer qu'il avait échoué honteusement.

Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.

Sarpebleu! comme il disait le bon Méloir; damner son âme, encore passe s'il s'agit d'un bon prix! Mais se donner à Satan gratis, quelle école! et que ce maître Satan devait bien rire!

En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa faute et de dire son _meâ culpâ._

D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des nuages formidables.

L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi se punit double.

Et c'est bien fait!

Hélas! hélas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, _l'aurea mediocritas_ enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour atteindre ce joyeux résultat?

Hélas! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent! Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir!

Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans qui cheminaient.

Il s'était trop hâté de désespérer.

L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l'épaule, et l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs dans l'esprit du chevalier Méloir.

Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni de longs services.

Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent Gueffès voulait si bien faire pendre.

Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait l'accabler.

Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.

L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.

Méloir choisit un endroit où le Couesnon _étalait_ sur le sable, c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur de grève.

Ces passages sont les gués les plus sûrs.

Méloir lança son cheval.

Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'arrêtèrent.

Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon.

--Que diable veut dire ceci? gronda Méloir. Puis il ajouta tout haut:

--Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.

Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.

--Maintenant fuyons! s'écria Julien Le Priol; ses armes le gênent; il ne nous atteindra pas.

Oh! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût échappé en se jouant au chevalier Méloir.

Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.

--Sarpebleu! s'écria Méloir exaspéré; est-ce comme cela, manant endiablé? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval! Attends!

Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.

C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'oeil au télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur des moines et amateur de physique.

Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un second coup d'arbalète.

Mais il n'avait que son couteau court pour détourner la longue épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.

--Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant; que Dieu vous protège! moi, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Reine! s'écria Méloir qui n'en pouvait croire ses oreilles.

Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille de Maurever.

--Oh! oh! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait résister à un chevalier!