La fée des grèves

Chapter 17

Chapter 173,955 wordsPublic domain

La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno aimait tant à parler! Chacun retint son souffle.

--Holà! cria Méloir, ceci est la rivière; dans dix minutes, nous serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose! La cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.

Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu garde de laisser dans le fort.

--C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de gémissement lui répondit:

--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il n'eut point de réponse.

--Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons; les pieds de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant!

La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d'eau, où se trouvent les _lises_ ou sables mouvants, l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface présente une assez grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières liquides, ont un caractère commun; le pied y enfonce au moment même où il s'y pose.

Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le sable.

Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son niveau.

Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.

On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître entièrement dans les lises.

XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de la Fée des Grèves.

Un quart d'heure à disparaître!

Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible agonie!

Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur, les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent qu'à hâter l'immersion complète.

Le corps fait son trou lentement... lentement!

Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la chair, les jambes, le torse, la tête.

On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore au-dessus des sables.

Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.

Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la parole avec précaution.

--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il.

--Quel animal? demanda Aubry.

--Voyez! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir.

Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le sable.

--Maître Loys était plus grand et plus beau que cela, murmura-t-il.

--Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais. J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les côtes.

--Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme! dit Aubry en lui frappant sur l'épaule; c'est bien, tu feras un maître soldat! Jeannin rougit de plaisir.

Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait entendre.

--Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat, c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je vais donner un bon conseil.

--Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements semblaient préoccuper très peu.

--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un seigneur.

--Eh bien? fit monsieur Hue.

--Voilà! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je déclare que je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous avez...

--Incorrigible bavard! interrompit Maurever.

--Ah! par exemple! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da! et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on m'appelle bavard! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune: mon bon conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou bien près, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit; mais on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors...

--C'est vrai! s'écria Aubry.

--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole, je m'y attendais!

--Que faire? demanda Maurever.

--Voilà! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la trace de ses pas.

--Suivons donc la rivière! dit Aubry.

--La rivière, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer Jeannin; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au milieu des grèves.

Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne répondit point.

--Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.

--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'écria Bruno, tu ne vivras pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres, à reculons!

On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou douze minutes se passèrent,-- Maurever avait de nouveau commandé le silence.

Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et, sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se rapprocher de Jeannin.

Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose pour produire cet effet-là!

--Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut auprès de Jeannin.

--Ici, répliqua ce dernier.

Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.

--Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il.

--Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais à la grâce de Dieu.

--Où crois-tu être?

--À l'orient du Mont.

--Moi, je crois que nous sommes à l'ouest; la tangue mollit; le vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne le sentirions guère.

--C'est vrai. Tournons à gauche.

--Avertis, au moins, avant de tourner.

--Tournons à gauche! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler.

--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa force:

--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle eût rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé ceci: Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs.

--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il.

--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les retrouve, cela suffira; prends à gauche; moi j'irai à droite. Et des jambes!

Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement. Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard. Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace, et ouvrit la chasse gaiement.

--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons les forcer comme des lièvres en plaine.

Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur, tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.

Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes, montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne droite, comme s'il eût fait beau soleil.

Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, puis il caressa doucement son lévrier en disant:

--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se présenta.

Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au flair et ne raisonnent guère, les heureux!

À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.

L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et enfin le gros de la caravane.

Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant, reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.

Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.

Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on regarda la tangue de près; on fit de son mieux.

On ne fit rien de bon.

La brume semblait se rire de tout effort.

Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et gris.

--M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il, volontairement ou par l'effet du hasard.

--Après? demanda Méloir.

--Après, mon bon seigneur? on prétend que le sire d'Estouteville a reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée sur le territoire du royaume.

--Qui prétend cela?

--De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de suite le plus près possible de la protection française.

--Oh! hé! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez!

Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès; mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres, et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.

Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de réfléchir.

Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à son oreille.

Il tourna sur lui-même pour s'orienter! Seconde imprudence.

Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.

On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à ces extrémités, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.

Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour former ces paumelles.

La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue, résiste au flot et garde son plan.

Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de paumelles.

Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans ce sable mou et prompt à s'affaisser.

Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui joue à colin-maillard.

La bravoure n'était pas son fait.

Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient successivement arrêtées.

Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du chemin, il n'aurait pas couru si vite!

Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent d'elle.

Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un coin ceux qu'elle n'aime pas.

Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées bretonnes surtout.

Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la nuit.

La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim.

Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il se disait:

--C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois pour tout de bon! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela. Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont, j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour l'amour de Dieu.

Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il était à cent pas du Mont.

--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les mains: Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et cent écus d'or!

Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme un frôlement.

Une robe de femme! il n'y avait pas à s'y tromper!

On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une femme!

Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.

Bonne prise, dans tous les cas!

Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.

C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et sombre que surplombent les contreforts du monastère.

Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume.

Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les vêtements de Reine de Maurever.

Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds bouclés, qui brillaient au soleil.

Il s'approcha tortueusement.

De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable, depuis que monsieur était caché à Tombelène.

Ils se dirent:

--Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.

Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on l'entendit crier:

--Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié! Qu'avait-il à faire là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines?

La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le brouillard.

Il se débattait, le malheureux! La Fée et lui disparurent derrière la brume.

Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu le cou.

Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il avait les pieds dans les cendres, et le _piché_ au coude, parlait trop à son aise de la Fée des Grèves.

Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à parler d'elle, dites toujours _la bonne fée,_ ou ne passez jamais en grève...

XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir.

C'est à peine si nous avons le temps de verser une larme sur le sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était maquignon comme ceux de son pays; il avait une mâchoire mémorable; il ne disait jamais ni oui ni non; il possédait quelque teinture de philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point encore inventée.

Il était païen à l'instar de tous les beaux esprits.

Il était même un peu voleur.

En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces quelques fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.

Cela dit, Vincent Gueffès, adieu!

À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses hommes d'armes furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Gueffès.

Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence, les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.

Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être.

Mais le proverbe: _Chercher une aiguille dans une charretée de foin_ est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres.

Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.

Encore ne trouvaient-ils rien.

Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait plus reculer.

Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut. C'était une brave lance; mais ce n'était que cela. Les gens de cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur bonne conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.

Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni méchants.

Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser aussitôt que leur pied touche une pente facile.

Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse érige en système le hasard de leur chute.

S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils s'écrient: On a calomnié la fange! La fange est un bon lit! C'est exprès que je suis dans la fange!

Vive la fange!

Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font fausse route; les hommes, non.

Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant cet emblème auguste en disant:

--Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un tas de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en criant à tue-tête:

--Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille était bien le soleil! Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui grisonnaient. Il s'était dit: Je veux un manoir, une femme, des vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen, expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce récit: la terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail: l'escopette du mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.

Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était un parfait coquin.

Tant la logique est une irrésistible et belle chose! Posez les prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci étant accepté qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait. Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas. Son zèle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant pouvait, demain, le mener au supplice.

Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques connaissent le mérite du fait accompli.

_Ce qui est fait est fait,_ dit l'odieux proverbe.

Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze d'abominables; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.

Méloir pensait: Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage. On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas!

--Et allons! Rougeot, Tarot! Allons! Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois! Allons, Léopard et Finot!

Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, on ne l'appelait plus.

--Allons, bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en chasse! en chasse! Ils allaient, en vérité! les chevaux ne quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrière. Les fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à cette poursuite acharnée.

Il est même probable que, sans les retards occasionnés par l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où les traces se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent tombés déjà au pouvoir des hommes d'armes.

Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue et de sa suite.

Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il avait reconnu l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son chemin dans les sables; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le mieux.

Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient fait fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le découragement venaient.

Et le brouillard ne diminuait point.

La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.

En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne délayée que la troupe avait sous les pieds.

Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.

De temps en temps, un homme ou une femme se perdait.

Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit pas.

Une horrible angoisse serra le coeur du vieillard.

Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.

Chacun voulut chercher Reine.