Chapter 16
Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme une femme. Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de ses mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et heureux.
--Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, murmura-t-elle; que son saint nom soit béni!
Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait le premier appareil.
--Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton! dit frère Bruno; c'est à mon tour d'être soigné un petit peu. J'ai un bras endommagé légèrement (il montrait son bras gauche où s'ouvrait une énorme blessure); j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse droite, et un coup de coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron pour que les pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien des hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce rocher. Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du géant, Peau-de-Mouton?
--Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, répliqua Jeannin qui coupait une chemise en bandes pour faire des ligatures.
--Que je ne parle pas, graine de taupin! s'écria Bruno en colère, tu veux donc que j'aie la male fièvre! À présent que les malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le corps, j'espère bien que le vieux Maurever lèvera l'interdit qui pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner licence de conter quelque histoire.
--Vous vous fatiguerez, mon frère Bruno.
--Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien à la chirurgie. Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette pierre qui est là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à la tête.
Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il ne put seulement pas la remuer.
Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en faire un siège.
--Vous êtes tout de même un fier homme! dit Jeannin avec admiration.
--Oh! mon pauvre petit! répliqua Bruno plaintivement; demain, en rentrant au couvent, j'aurai la discipline double! Mais il faut dire que je l'ai bien gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.
--Holà! les Gothon! s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je meure au bout de mon sang? De l'eau et du linge, mes bonnes chrétiennes? vite! vite!
Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de son corps fléchissait.
Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et le reste, s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment le roi de la partie plébéienne de la garnison.
Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que mal.
--Nous voilà bien! dit-il; maintenant, je recommencerais de bon coeur. Oh! oh! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres! Savez-vous l'histoire de Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon, en rivière de Vilaine? Tête-d'Anguille était père de dix-neuf enfants, huit fils et onze filles, qu'il avait eus de sa femme Monique, laquelle était du bourg d'Acigné. Une nuit qu'il ne dormait point, il entendit son moulin parler.
Son moulin disait:
--Valaô! Valaô! Valaô!
Comme disent tous les moulins, vous savez bien, pendant que le blutoir fait: cot-cot-cot-cot-cot-cot!...
Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire:
--Va là-haut! va là-haut. Il éveilla sa ménagère, et lui recommanda d'écouter le moulin. La ménagère écouta.
--Que dit-il? demanda Tête-d'Anguille.
--Il dit: Vahalô! vahalô! vahalô! comme qui serait: Va à l'eau, va à l'eau, va à l'eau!
Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui annonçait un grand trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son seigneur, qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je comptais vous dire l'histoire après celle-ci...
À cet endroit, un Gothon laissa échapper un ronflement timide.
Scolastique y répondit par un son de trompe mieux accusé.
Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en choeur la fanfare nasale.
Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car nous ne parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre éternel!) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa sérieusement.
Le frère Bruno regarda d'un oeil stupéfait son auditoire endormi. Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde sur son épaule et qui sommeillait comme un bienheureux.
--C'est bon, gronda frère Bruno avec rancune; ils ne sauront pas la fin de l'histoire de Tête-d'Anguille, voilà tout! Il arrangea sa roche en oreiller et mêla sa basse-taille au sommeil général.
De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse de Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux ouverts.
C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la nuit, on eût pu le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé, tête nue, la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont Saint-Michel sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube naissante les ailes d'or de son archange; puis les côtes de la Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore une sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait et tout se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce large océan de brume. Hue de Maurever était debout et immobile du côté de l'enceinte où l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans des murailles, il y avait trois cadavres; il y en avait cinq au dehors. Hue de Maurever pensait:
--Huit chrétiens! huit Bretons mis à mort à cause de moi! Quand on s'éveilla dans la forteresse, monsieur Hue dit:
--Je ne passerai point une nuit de plus ici. Il y a eu trop de sang de répandu déjà. Quand viendra la brume, j'irai sur la côte de Normandie, qui voudra me suivra.
Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne réplique point.
Pourtant Aubry fit cette objection:
--Si Reine est trop faible pour le voyage?
--On la portera, dit monsieur Hue.
--Voilà qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frère Bruno avec respect; vous regardez mon bras et ma cuisse, c'est de la charité de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci, comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra plus. J'avais justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me guette. Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un _casus belli,_ comme parlerait messire Jean Connault, notre prieur, qui est un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent guère. M'est-il permis de donner un humble conseil?
--Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, quoique j'eusse aimé voir l'esprit des batailles sous un autre habit que le tien.
--Eh, Monseigneur! chacun fait comme il peut, murmura frère Bruno; je suis valet de moines et non point moine, n'ayant pas été admis encore à prononcer mes voeux. D'ailleurs, quand madame Jeanne d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit, que je sache! Mon conseil, le voici: les grèves, par ce troisième quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi claires que le jour, et souvent davantage. En cette saison, les brouillards sont diurnes (qui signifie de jour), et si j'avais à prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit.
--Quel moment choisirais-tu?
--L'heure où nous sommes.
--Où penses-tu que soit l'ennemi?
--L'ennemi n'aura pas laissé un seul traînard à Tombelène. Il est à son repaire de Saint-Jean, de l'autre côté des grèves, ou bien il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon digne seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considération...
--Parle, mais parle vite.
--Je peux bien dire que je n'ai point le défaut de bavardage. La considération que je voulais ajouter est celle-ci: ils ont une meute qui fera merveille après vous par la nuit claire, tandis que chacun sait bien que les lévriers, comme les limiers et autres chiens de courre, perdent les trois quarts de leur flair dans la brume.
--Je n'ai jamais ouï parler de cette meute, dit monsieur Hue. Aubry s'approcha.
--Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le brave frère Bruno est la vérité même. Il connaît les grèves mieux que nous, et je crois que nous pourrions, à la faveur du brouillard...
--Mais si le brouillard se lève? objecta Maurever.
Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère attentivement.
--Le vent est tombé, dit-il; la mer baisse, nous en avons jusqu'au flux.
--Soit donc fait suivant cet avis, conclut Maurever; allons visiter ma fille.
Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. Quand il avait pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il avait déjà rendu visite à Reine.
Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez légère, ne pouvait réellement faire obstacle au départ.
Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses préparatifs qui ne devaient pas être bien longs.
Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne pouvons dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au versant occidental du mont porte de nos jours le nom de Croix-Mauvers.
Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, seulement, c'était peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait profiter de l'occasion.
Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la main.
--Que voulez-vous, bonnes gens? demanda monsieur Hue.
--Monseigneur, répondit le vieux Simon, vous nous connaissez bien, nous sommes vos vassaux fidèles, les Le Priol, du village de Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est fiancée au jeune gars Jeannin.
--Ce n'est pas le moment... commença Maurever.
--C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme il y a des gens qui sont verbeux!
--Je ne veux pas vous parler de fiançailles, Monseigneur, reprit Simon; mais le jeune Jeannin est venu à nous et nous a fait part d'une bonne idée qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine, notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre vassal. Parle, mon fils Jeannin.
Jeannin était rouge comme une pomme d'api.
--Voilà, dit-il, en tournant son bonnet dans ses doigts; on assure que c'est pour la demoiselle que le chevalier Méloir fait tout ce tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver? Moi, j'ai pensé: j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma barbe n'est pas encore poussée. Je pourrais bien mettre les habits de la demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me prendraient pour elle...
--Et s'ils te tuaient, enfant! dit Maurever.
--Oh! ça pourrait arriver, répliqua Jeannin en souriant, car ils seraient en colère de s'être trompés. Mais ça ne fait rien.
--Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce Peau-de-Mouton! s'écria Bruno enthousiasmé.
--La demoiselle serait sauvée, reprit Jeannin, voilà le principal.
Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent s'opposer à ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit un signe.
Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait pourtant la larme à l'oeil), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa derrière le mur.
L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de mouton. Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était joli comme un coeur, au dire de toutes les Gothon!
Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux blonds, envoya un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et franchit le premier l'enceinte pour entrer en grève.
XXIX. Le brouillard.
Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se mettre en marche.
Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.
En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est dense et impénétrable aux regards.
Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.
Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et passent.
Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan de brume.
De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus terrible.
Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée, avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.
On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et blessante pour l'oeil, répercutée qu'elle est à l'infini par les molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue est vaine; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.
Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu mou et nuageux.
Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. Collez votre oeil à la vitre dépolie et regardez le grand jour au travers.
Vous serez ébloui sans rien voir.
La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide, rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les paupières.
La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.
Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.
C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile, blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On est à la fois submergé et fasciné.
Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit l'entendre sortir des profondeurs des tangues.
Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.
Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court, invisible, là-bas! De quel côté? On ne sait.
Près ou loin? On ne sait.
Mais elle court, elle glisse, elle arrive.
Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.
Oh! comme elle va vite!
N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds?
On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.
Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se peupler de visions folles.
Écoutez! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis. Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.
Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourné sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé?
Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.
Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour que le jour du mariage?
Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.
Et la petite soeur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.
Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur.
--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle! Merci Pierre, merci René... vertubleu! puisque voici la messe finie, à table! et buvons à ma douce Matheline!
Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête dans le sein de sa mère.
On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d'oranger.
Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.
Oh!... mais la table oscille et tombe. Où sont les convives joyeux?
Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses cheveux blancs? la mère pleurant et riant, Rose, la petite soeur aux yeux malins?
Le brouillard gris, silencieux, livide...
--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas! la voix tombe à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui.
Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs pâles qui mènent tout à l'entour leur ronde insensée?
Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui flottent, des yeux profonds et vides...
--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la fièvre à l'instant suprême.
* * * *
Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du brouillard pour renouveler leur attaque.
Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume, qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient restés invisibles.
Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.
Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger contre la poursuite de leurs ennemis.
La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse, aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de Genest; mais cette partie de la grève, sillonnée par d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée, présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret, même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.
Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide, marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.
Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.
Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une demoiselle de bonne maison!
Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.
N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.
C'était un vrai brouillard, un brouillard _à ne pas voir son nez,_ comme on dit entre Avranches et Cherrueix.
À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.
Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine. Mais l'oeil était pour tous un organe désormais inutile.
On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.
Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.
--Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han...
--Silence! ordonna la voix de Maurever.
--Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine convers; je pense que je ne suis pas un bavard!
Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque:
--Devinez ce que répondit l'âne? Mais le Mathurin n'était pas en humeur de rire.
--Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.
Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour se reconnaître.
Voici comment la caravane était disposée: Après le petit Jeannin, qui marchait en tête avec sa gaule à corne de boeuf, venaient monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.
Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon, Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.
Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite, tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des Suzon et des Catiche.
Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.
La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure environ.
Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.
En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.
--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte!
On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein sans le savoir.
La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait:
--De l'éperon, mes enfants, de l'éperon! Ce brouillard-là nous la baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!
--Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de midi!
Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main droite et grommela:
--Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre langue.
--Allons! Bellissan! criait Méloir; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!
Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit:
--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du diable si les chiens ont du nez par ce temps-là! Ils détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.