La fée des grèves

Chapter 14

Chapter 143,939 wordsPublic domain

Mais les heures se succédaient et la philosophie du chevalier Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand Aubry lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.

Sarpebleu! le chevalier Méloir perdait patience.

S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait appelé; mais son bâillon était très bien attaché.

Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit d'abord pour arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer des coups furieux dans le chêne de la porte.

Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs cabanons.

Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne s'inquiétait.

Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna pourtant dans la serrure.

--Eh bien! Bruno! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais tout ce tapage? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors?... Mais Bruno n'est pas là... où est-il?

Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se mit au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui pensa:

--Bruno a lié les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis un bâillon sur la bouche... c'est peut-être parce qu'il est enragé.

Méloir poussait des sons inarticulés sous son bâillon.

--Bien sûr qu'il est enragé! reprit Eustache; je voudrais bien savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno!

Eustache était partagé entre l'envie de faire retraite et le désir de savoir.

La curiosité finit par l'emporter.

Il s'approcha de Méloir et lui dit:

--Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau de clefs.

Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha le bâillon du chevalier.

--Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, qui écumait de rage, votre Bruno est un coquin; vous aussi et tous ceux qui habitent ce monastère maudit. Jour de Dieu! nous verrons si monseigneur François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignité!

--Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce point monseigneur François de Bretagne qui vous fait détenir en cette prison?

Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, monta les escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où le procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.

Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au nom du duc de Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.

--Je vous ai déjà vu dans le choeur de la basilique, messire, dit-il froidement, le jour où le fratricide fut confondu devant Dieu et devant les hommes.

--Le fratricide! répéta Méloir qui recula stupéfait; est-ce de monseigneur François que vous parlez ainsi? Guillaume Robert ne répondit point.

--Déliez les mains de cet homme, dit-il; si le village qu'il a incendié hier était de Normandie au lieu d'être de Bretagne, je fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastère de Saint-Michel!

--Un village incendié! balbutia Méloir.

--Va-t'en! lui dit encore le procureur; ton duc a le pied droit dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de pénitence.

--Il faut, en effet, que monseigneur François de Bretagne soit aux trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui en ces termes, pensa Méloir; j'ai gâté ma partie, le diable soit de moi!

En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui l'attendaient.

Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de vivres sous la tour.

Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait bois de toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.

--Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent Gueffès s'inclina et obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit bien des fois à Méloir:

--Mon cher seigneur m'a ordonné de le suivre, pourquoi? Méloir ne répondait pas et restait enfoncé dans sa sombre rêverie.

Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffès:

--C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il.

--Non, messire, ce sont vos braves soldats.

--Ce doit être toi! tu ne seras pas puni, si tu me dis où est Maurever.

--Je dirais à mon cher seigneur où est Maurever, répondit Gueffès avec assurance, à condition qu'on me donnera: 1° cent écus d'or; 2° la tête de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier; 3° la fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prétends me venger quand elle sera ma femme.

XXV. Gueffès s'en va en guerre.

Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès. Celui-ci ne baissa point les yeux. Méloir était pâle; des gouttes de sueurs perlaient à ses tempes.

--C'est comme si je vendais mon âme à Satan, murmura-t-il; mais peu importe! Tu auras les cent écus d'or, la tête du petit Jeannin et la jolie Simonnette.

--Quels sont mes gages?

--Ma foi de chevalier que je te donne.

Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose, mais il n'osa pas le dire.

--La foi d'un illustre chevalier tel que vous, répliqua-t-il, vaut toutes les garanties du monde.

Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne que Méloir et reprit:

--Le traître Maurever a maintenant de la compagnie. Les gens du village ont été le rejoindre, après que vos soldats... car ce sont bien vos soldats qui ont mis le feu, messire! Moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les en empêcher...

--Je m'en fie à toi, maître Vincent!

--Je suis un homme de paix, messire, et cette catastrophe m'a gravement saigné le coeur. Nous trouverons donc, disais-je, auprès du traître Maurever, les manants du village de Saint-Jean, plus sa fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre nuit, en coupant les cordons de votre escarcelle...

--C'était Reine! s'écria Méloir.

--Elle aurait pu vous donner de votre propre dague dans la gorge, messire, et les rieurs seraient restés de son côté. Je continue: nous trouverons probablement aussi cette bouture de chevalier, messire Aubry de Kergariou.

--Celui-là, que Dieu le confonde!

--_Amen!_ mon cher seigneur! En conséquence, ce n'est plus une meute qu'il nous faut, mais une armée.

--Une armée! dit Méloir en haussant les épaules, une armée pour réduire deux douzaines de patauds et quelques femmes. Sont-ils donc dans une forteresse?

--Oui, messire, répondit Gueffès.

--Ils ne sont pas au couvent du mont Saint-Michel, je pense! s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en ricanant.

--Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas, c'est qu'ils n'y veulent point être; car votre duc François est terriblement en baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont pas. Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit assez bien...

--Ils sont à Tombelène!

--Vous l'avez dit, messire. On les voit assez bien remuer leurs roches et clore leur enceinte. Il y a de bons bras parmi eux, mon cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit fort prend tournure.

--Hommes d'armes! cria Méloir: au galop!

Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On passait devant le bourg de Saint-Georges.

Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un écuyer de première force.

Il se prit à la crinière de sa monture et galopa ainsi aux côtés de Méloir.

Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, mais le mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la parole.

Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre village de Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir détourna la tête.

Vincent Gueffès pensait:

--Toutes ces bonnes gens se moquaient de moi. On riait quand je passais. Les enfants disaient: voici venir la mâchoire du Normand... la mâchoire avait des dents, elle a mordu, voilà tout.

Et il regardait les places noires qui marquaient l'incendie. C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs que de coeur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été loin, ce maître Vincent Gueffès! La troupe de Méloir était campée maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes d'armes occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant souper de la première nuit. Les choses avaient beaucoup changé depuis lors, à ce qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce fâcheux souper que par quarante-huit heures à peine.

Dans la cour, les soudards et archers vous avaient une contenance mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait, sans motif aucun, ses grands lévriers de Rieux.

Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit lances de Saint-Brieuc avec leur suite.

--Holà, qu'on se prépare à partir! cria Méloir en entrant dans la cour.

D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les soldats alertes et joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme à contrecoeur.

Était-ce conscience de leur méfait de la nuit précédente? On n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le soldat se pardonna bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes qui venaient d'arriver apportaient des nouvelles.

La main de Dieu était sur le duc François de Bretagne.

Tout le monde l'abandonnait à la fois.

Et tout le monde attendait avec une sévère impatience le moment fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles.

Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût aller, avant quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où l'appelait son frère.

Car, l'histoire, si variable en ses autres enseignements, ne s'est jamais démentie sur ce fait: les princes à qui la Pensée religieuse a déclaré la guerre sont perdus:

Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête rebelle des hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se mette aux lieu et place des foudres de l'Église.

Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée, et la voix des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la voix de Dieu.

Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de la salle où étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très vive et très échauffée cessa brusquement.

Méloir n'en put entendre que quelques mots; mais ce qui suivit fut une explication parfaitement suffisante.

Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à son approche.

--Messire, lui dit Kéravel; je m'en vais retourner à mon manoir du Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon vouloir.

--Et pourquoi cela? demanda le chevalier en fronçant le sourcil.

--Parce que mes moissons se font mûres, répondit le brave homme d'armes avec embarras.

--Du diable si tu te soucies de tes moissons, toi, Kéravel! Mais va-t'en où tu voudras, tu es libre.

--En vous remerciant, messire. Kéravel tourna les talons-- Et toi, Fontebrault, dit Méloir, est-ce que tu aurais aussi fantaisie d'aller voir mûrir tes seigles?

--J'ai reçu avis, répliqua gravement Fontebrault, que madame ma femme est en voie de délivrance.

--Sarpebleu! s'écria Méloir; c'est affaire du médecin-chirurgien, mon compagnon.

--Sauf votre bon vouloir, messire, je vais m'en retourner du côté de Lamballe, où est ma demeure.

--Sarpebleu! sarpebleu! Fontebrault prit congé. Méloir jeta un regard oblique sur les hommes d'armes qui restaient. Il vit Rochemesnil qui se levait.

--Toi, tu n'as ni moissons ni femme, Rochemesnil! s'écria-t-il; je te préviens qu'il y a bataille cette nuit. Si tu veux t'en aller après cela, honte à toi!

--S'il y a bataille, je reste, repartit Rochemesnil; mais après la bataille, je m'en vais.

--Où ça?

--Devers Guérande, où feu monsieur mon cousin Foulcher m'a laissé des salines sous son beau château de Carheil.

Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût dans la salle.

--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! grommela-t-il par trois fois. Et c'était preuve d'embarras majeur.

--En sommes-nous donc là déjà? reprit-il; je croyais que nous avions encore, au moins, une vingtaine de jours devant nous.

Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était qu'une question de semaines. Il demeura un instant pensif; puis il se redressa tout à coup.

--Allons! Rochemesnil, dit-il, va-t'en voir les salines que t'a laissées feu monsieur ton cousin Foulcher de Carheil et que le diable t'emporte!

Rochemesnil ne se le fit pas répéter.

Méloir regarda ceux qui restaient.

--Voilà les brebis parties, s'écria-t-il. Il ne reste plus céans que les loups. Sarpebleu! mes fils, une dernière danse et qu'elle soit bonne! Après, s'il le faut, nous aurons toute une quinzaine pour faire notre paix avec le futur duc, que saint Sauveur protège! ajouta-t-il en touchant la toque qui remplaçait, sur sa tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou.

Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan, Coëtaudon, Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et dirent:

--Nous sommes prêts.

--Donc, commençons le bal! ordonna Méloir. Chacun s'arma. On ne laissa pas un seul soldat au manoir. Bellissan fut chargé d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la chapelle Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite aux proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers les grèves.

À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, suivie par les archers et les soldats en bon ordre.

Maître Gueffès était de la partie.

Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était une véritable armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait, selon toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à Tombelène.

XXVI. Avant la bataille.

À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se fourre partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y avait là tant de bouches largement fendues en communication directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour engloutir la presque totalité des provisions apportées.

Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient des gouffres. Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui mangeassent plus gloutonnement qu'eux.

Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu Laensberg dit:

«Femme née en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre ses repas».

Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se soit trompé ou ait jamais trompé?

La grande famille formée par tous les ménages de Saint-Jean réunis se prit à réfléchir en regardant les débris du festin.

Et le résultat des réflexions de chacun fut ceci:

--Il n'y a pas de quoi faire un autre repas.

--J'ai vu le temps, dit frère Bruno, répondant au sentiment général, le temps où nous prenions de beaux mulets (le _lupus_ de Pline) au nord de Tombelène. L'abbé Gontran, un rude amateur de poissons, les appelait des surmulets, et à cet égard, je sais une aventure...

--Mais, se reprit-il précipitamment, monsieur Hue m'a défendu de conter des histoires!

--Dites-nous plutôt comment nous prendrions bien des mulets! s'écria le petit Jeannin.

--Avec des filets, mon fils, c'est bien simple.

--Mais où prendre des filets?

--Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de filets, par conséquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin _lupus._

_--_ C'est bien la peine de nous mettre l'eau à la bouche, s'écrièrent trois Gothon.

Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de Gothon, tout de suite après la soupe.

--Ah, ah! dit le frère Bruno, on est goulu sur la côte bretonne; je sais bien ça, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletière, le prouve du reste!

--Voyons l'histoire de Toinon la mailletière, crièrent en choeur les filles et les gars.

Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno comprit le mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de sa vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un homme le «se faire prier», cette qualité qui est le seul mérite de tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers!

D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole.

Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche.

On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était un homme avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent, néanmoins, aucune certitude à cet égard.

--Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletière à la veillée de la mi-août, répliqua-t-il; et quant aux mulets ou surmulets, le nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec avantage.

--Quoi donc? quoi donc?

--Sautés dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre et civettes à la reine, les lapins de Tombelène sont un manger de chevalier.

--Chassons le lapin! s'écria Jeannin. Chacune des quatre Gothon pensa au fond de son coeur:

--Je mangerais bien du lapin! Scholastique, depuis qu'elle avait atteint l'âge de garder les oies, avait envie de manger du lapin!

Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et enjambait déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.

--Attends, mon fils, attends! dit le frère Bruno; les lapins de Tombelène sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que les Anglais ont tenu garnison dans l'île.

--Oh! les coquins d'Anglais! gronda le choeur.

--Ils aiment le gibier comme s'ils étaient des chrétiens, repartit Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques, si nous voulons souper ce soir.

--Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon; mais monsieur Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien. Hé! ho! les Mathurin! aux coques! aux coques!

--Eh bien! se disait le bon moine convers, je raconterai cette histoire-là: Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint Jean-Baptiste... en l'an cinquante...

Ces détails principaux se gravaient dans un des mille casiers de sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus tard.

Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller chercher des coques au revers de Tombelène.

Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de Maurever dans la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle saillant de l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide de pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.

Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'émigration s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs préparatifs de nuit.

--Mon fils, disait le vieux Maurever à Aubry, ce me fut un grand crève-coeur, quand je vous vis jeter votre épée aux pieds de notre seigneur François. C'était pour l'amour de Reine qui est ma fille que vous faisiez cela, et je pensais: Me voilà, moi, Hugues de Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de Bretagne!

--Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là, tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête blanche.

--Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité peut-être! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le vieillard reprit:

--J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait!

Il se frappa la poitrine durement.

--J'aurais dû rester à genoux sur la dalle du choeur, continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma fille, et que je voulais l'embrasser encore.

--Vous! un traître! s'écria Aubry; vous, le saint et le loyal!

--Tais-toi enfant! tais-toi! ne blasphème pas! Oui, je suis un traître, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu comme un écho funeste? Coëtivy est mort devant Cherbourg, Coëtivy, notre grand homme de guerre! Ainsi s'en vont les Bretons vaillants, laissant leurs dépouilles dans les champs de la Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis: la Bretagne commence son agonie dans la victoire, comme le duc François lui-même. Un vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France allongera son bras de fer... et l'on dira: «C'était autrefois une noble nation que la Bretagne...»

Aubry ne comprenait pas.

Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux épars et les yeux au ciel:

--Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour où tu mourras, ô Bretagne! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta couronne ducale! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son sang avant de dire: «le roi de France est mon roi!»

--Où est-il, ce Breton? s'écria Aubry. Maurever le regarda d'un air sombre.

--Tu es jeune; tu verras cela! dit-il; une malédiction est sortie de cette tombe où dort monsieur Gilles. Tu verras cela! Nantes, la riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront des villes françaises.

--Jamais!

--Bientôt! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la même place.

--Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur, lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute: fais suivant ta conscience; moi, je laisserai mon épée dans le fourreau.

--Moi, je défendrai Reine! s'écria Aubry, fallût-il mettre en terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras sur sa poitrine.

--Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi!... Et qui sait si ce n'est pas la loi de l'homme!

* * * *

À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.

Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et les nuages au ciel.

Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles dehors. Elles _mangeaient les étoiles,_ suivant l'expression bretonne.

À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la mer.

Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du chaos révolté.

Dans leur petite cabane improvisée, Reine et Simonnette étaient seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à qui on avait fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.

--Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette? disait Reine en souriant.

--Oh! chère demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai appris qu'on allait le pendre, que mon coeur s'est brisé. Lui, il y a longtemps, longtemps qu'il m'aime; bien souvent, je me levais la nuit pour regarder par la croisée de la ferme, et toujours je le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre côté du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais: Le drôle de petit gars! le drôle de petit gars! Mais hier! ah! Seigneur mon Dieu! que j'ai pleuré!

Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira contre elle et la baisa.

--Ah! mais j'ai pleuré, poursuivait Simonnette, qui riait parmi ses larmes, j'ai pleuré! que je n'y voyais plus du tout, notre bonne demoiselle! Ce que c'est que de nous! Je n'avais pas pleuré beaucoup plus quand on nous a dit que vous étiez morte.

Elle porta la main de Reine à ses lèvres en ajoutant: