La fée des grèves

Chapter 13

Chapter 133,911 wordsPublic domain

Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.

--Holà! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire!

--Reboire! Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre, tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson! Quant à cela, chacun sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés. Défier un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille?

Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez soi, prit la rage; il appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur dit:

--Hé! les chrétiens! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau de la rivière de Rance? Les métayers s'approchèrent.

--Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis, écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à Saint-Suliac...

Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait un sac de cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit:

--Ton argent contre ma maison! Qui poussa les hauts cris? Ce fut la ménagère. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui était bonne, et répondit bien vite:

--Tope! Ta maison contre mon argent! Les autres métayers dirent:

--C'est topé la main dans la main! Qui renie est un failli coq!

--Au fait, s'écria Aubry répondant à ses propres réflexions, un brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.

--Oh! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin était bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure.

--Allons! marchons ferme, frère Bruno! La mer monte, et il nous faut passer à Tombelène.

--Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas fantaisie de connaître comment fit Joson Drelin pour boire toute l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis Plouër jusqu'à Saint-Suliac?

C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé défunt... Oh! oh! mais c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne aventure en l'an trente-sept! Figurez-vous que la veille de Noël, il était allé quérir le vin des trois messes...

--Allons! disait Aubry qui voyait venir la mer; pressons le pas!

--Saint-Sauveur! je vais pourtant de mon mieux! frère Pacôme se trouvait être sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il avait été piqué d'un insecte malfaisant dans les blés normands.

En allant chercher le vin des trois messes il rencontra maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître Olivier Chouesnel? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier Chouesnel. Revenons à frère Pacôme... c'est-à-dire, finissons auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets; les autres viendront ensuite à leur tour.

Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un vicaire qui se nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au lutrin quand il voulait.

Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de Rennes, du lard et des oeufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa troisième femme.

Oh! la maîtresse femme! L'année qu'il trépassa, je me souviens que le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à Fougères, et que mon oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe cassée par un cheval fou.

Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut tenir sa gageure de boire la rivière.

Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant: Que Dieu ait pitié de nos vieux jours! Nous voilà sans maison et sur la paille!...

Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit rudement par les épaules et le poussa en avant.

La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare les deux monts, et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux mollets.

Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la tête y passe souvent.

Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied sec.

--Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voilà ce que c'est que de bavarder: je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noyé en chantant _ma mère l'Oie..._ Donc, la femme de Joson Drelin...

--Morbleu! mon frère! s'écria Aubry, nous allons nous fâcher si vous ne laissez là une bonne fois Joson Drelin et sa femme!

Bruno le regarda stupéfait.

--L'histoire ne vous plaît pas, messire? dit-il; c'est surprenant. Mais des goûts, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous achever l'aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.

--Ni cette aventure ni d'autres, mon frère! Avalez votre langue et mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer.

--Oh! répliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de vous conter ce qui advint à maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses noces.

--Un mot de plus, et je vous laisse là, mon frère!

--Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez pas! Je ne conte mes anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent, je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au pardon de Noyal-sur-Seiche...

Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et le frère Bruno resta seul dans les tangues.

--Oh! oh! fit-il: pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui vendit son âme au Malin pour une paire de meules, mais...

--Oh! oh! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon!

Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes à son cou.

La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelène était considérable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En partant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc, qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa le château et mit le mont à nu.

Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles, flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue de Maurever dormir, son épée entre les jambes.

Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une retraite assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance, que le reste de l'île était complètement découvert.

Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux derrière le mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-être.

Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui étaient arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à Tombelène tout le village de Saint-Jean: les quatre Gothon, les quatre Mathurin, Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages étaient une épopée.

Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous ces braves fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne (patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons des actions grecques ou latines.

Mais les brouillards salés de l'Armorique détendraient vite les cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le _biniou_ seul, avec sa poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume chronique de ces contrées.

Chantons au biniou!

Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves avaient émigré, parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres.

Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité reçue.

Il avait dit aux soudards ivres:

--Le traître Maurever se cache dans une des maisons du village. J'en suis sûr.

Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on enfonce la porte du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.

Puis l'incendie.

Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre côté d'Ardevon.

Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une quarantaine derrière les débris de la forteresse anglaise.

Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et une nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.

On se préparait à un siège.

Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il était dans sa tour; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle tête blonde sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.

--Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille, j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous mes yeux emporté par le courant, mon coeur est devenu froid et comme mort. Oh! que je t'aime, ma fille chérie! Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton bonheur!

Reine couvrait ses mains de baisers.

--Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi, je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne ressemble point à l'amour triste des vieillards. À mesure qu'on vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient de nobles coeurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père?

--Ce qui restait à votre mère tant aimée quand vous fûtes époux et que vous devîntes père. Une larme tomba sur la barbe blanche du chevalier.

--Ma mère! murmura-t-il; Dieu m'est témoin que je l'aimais. Oh! Reine! pourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant que j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer les yeux!

Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. Ç'avait été une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois jours entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses fidèles vassaux.

Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier Dieu.

Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà creusée par la faim.

Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait souffert leur pauvre seigneur.

Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine.

On les avait laissés seuls après le repas.

Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.

Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire vint à sa lèvre austère.

--Je suis jaloux de lui! murmura-t-il.

--Lui qui vous aime tant, mon père!

--Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon cher trésor! s'écria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est un coeur généreux; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le dis, ma Reine bien-aimée, la vieillesse est un long supplice. Nous n'acquérons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux promesses que l'avenir prodigue. Le monde est à lui! que fait-il? Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien suprême. Le riche a besoin de l'obole du pauvre: ainsi est la vie!

Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent son front. Reine était devenue triste à l'écouter.

--Tu l'aimes donc bien! demanda-t-il brusquement. Reine se redressa.

--Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lente.

--Et lui?

--Mon père, il m'aime assez pour renoncer à moi si je lui dis: Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder.

Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait en un baiser passionné.

--Folle! folle! disait-il. Oh! le cher coeur! Oh! la bonne fille qui aime bien son père! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux! Je rêve, tu vois bien, je rêve! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse n'est si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne gagnons rien, disais-je. Ingrat et insensé! Ce fils, Aubry, qui va venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien? Et ces beaux anges blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours!

Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la tête à pleines mains et la baisa.

--Dieu est bon, dit-il en extase; ce sont de beaux jours qui me restent!

À ce moment, les planches qui fermaient la tour tombèrent en dedans.

--Le chevalier Méloir avec un moine! cria Julien Le Priol, essoufflé.

--Le chevalier Méloir! répéta Maurever, qui s'élança vers la meurtrière.

On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de l'ancien porte-bannière de Bretagne.

--Noir et argent, murmura le vieux seigneur après avoir regardé; ce sont bien ses couleurs! Julien posa un carreau sur son arbalète.

--Je ne manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulant son arme, et j'attends vos ordres.

XXIV. Dits et gestes de frère Bruno.

Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui cherchait déjà son point de mire.

--Ce n'est pas le chevalier Méloir, dit-elle.

--Et qui est-ce donc, notre demoiselle?

--C'est Aubry de Kergariou.

--Déjà! murmura Maurever. Julien sourit, débanda son arbalète et sortit.

--Si j'étais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi loin que cela!

Il soupira un petit peu.

Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée pouvait se montrer tout entière.

L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.

Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils.

Reine lui donna sa main.

Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes les heures cruelles passées dans la cage de pierre.

--Mes fils, disait cependant Bruno aux émigrés du village de Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat avant d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.

Jeannin lui emplit une écuelle.

--Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te conter une histoire qui te fera grand plaisir.

--Si vous avez été soldat comme vous le dites, repartit Jeannin, mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.

--Bien parlé, mon neveu! s'écria Bruno, comme disait Malestroit, mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à vous aider, ce sera de bon coeur; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au monastère sans une immunité du prieur claustral. Voyons votre besogne.

Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses manches, en homme de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno approuva le tracé et se mit immédiatement à l'oeuvre.

Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette, toutes les Gothon et autres Catiche; Scholastique préparait le repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette avait la larme à l'oeil, parce que le petit Jeannin, étant devenu un homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait voulu.

Les choses étaient bien changées, rien que depuis l'avant-veille, jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement! Et, pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.

Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.

Son importance grandissait à vue d'oeil, les Gothon le regardaient; les Mathurin le jalousaient. On prétendait que deux Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.

C'était un personnage.

--Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frère Bruno, je me fais maître-maçon, et je te prends pour ma coterie. À ce coup Jeannin se redressa; sa position était désormais officielle.

Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.

--Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliqua-t-il avec une orgueilleuse modestie.

--Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, reprit le moine en montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la roche. Les Mathurin se mirent à rire.

--Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent sang et eau; la pierre ne bougea pas.

--Oh! oh! s'écria le frère Bruno; on dit que les gars du Marais ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moitié d'un moine!

Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à l'enceinte improvisée.

Tout en la portant, il disait:

--Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la queue du diable? Je vous réciterai sa légende au souper. À présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau cette nuit.

Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de Vannes:

_La beauté, de quoi sert-elle_

_Ligèrement belle hirondelle,_

_Ligèrement?_

_El' sert à porter en terre,_

_Ligèrement, blanche bergère._

_Ligèrement!_

Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne trouve qu'en Bretagne.

C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux noces même une bonne couleur d'enterrement.

Les gars se prirent à travailler en mesure comme les matelots au cabestan.

La besogne allait, le moine chantait:

_As-tu la chanson nouvelle,_

_Ligèrement, belle hirondelle,_

_Ligèrement? La chanson du cimetière,_

_Ligèrement, blanche bergère,_

_Ligèrement!_

La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au son de cette musique. Les gars se démenaient.

--Holà! les filles! cria le frère Bruno, je ne peux pas tout faire, moi! Venez donc chanter pendant que nous peinons.

Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les deux premiers, s'entonna en choeur, bien joyeusement. Le quatrième, ou _bière_ rime avec _bergère,_ fut chanté en sautant. Au cinquième, on ne se sentait plus d'allégresse.

Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon, Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la terre en gavottant comme des bienheureux.

L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable forteresse. Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue.

--Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a planté là en pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter une histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller mes pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.

--Mais si le prieur s'aperçoit de votre fuite, répliqua monsieur Hue, il enverra ses hommes d'armes après vous.

--Quel prieur? Il faut distinguer: le prieur claustral, je ne dis pas; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des moines, il a porté l'armure comme moi, et la main lui démange trop souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai point prononcé de voeu, mon bon seigneur, et à mon retour je n'aurai que la discipline simple, qui est donnée par frère Eustache, mon compère.

Le vieux Maurever fronça le sourcil.

--Je n'aime pas qu'on plaisante, même innocemment, des choses de la religion, mon frère, dit-il avec sévérité.

--Bon! s'écria Bruno désespéré, voilà qu'on va me renvoyer avant la bagarre! J'aurai la discipline tout de même et je ne me serai point battu! Mon bon seigneur, ayez pitié de moi!

--Père, murmura la douce voix de Reine, il a aidé Aubry à se sauver.

--Et j'ai donné trois tours de clé sur ce coquin de Méloir, ajouta Bruno; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure!

--C'est un excellent homme, dit Aubry, à son tour; sans lui, les jours de ma captivité auraient été bien durs.

--Oui, oui, s'écria Bruno; je lui ai conté de fières histoires au jeune seigneur...

--Et tenez, interrompit-il en prenant sans façon monsieur Hue par la manche, ce frère Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et Redon.

Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car il tenait une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, sous Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son bât et il allait chantant:

_Dansons la litra,_

_Litra litanrire,_

_Dansons la litra,_

_Litra lilanla!_

Vous savez, la _litra_ se danse à reculons, en se tapant les talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et barriques, qu'on venait voir danser la _litra_ de dix lieues à la ronde. Il était borgne d'un oeil et se nommait Pelo Halluin. Sa soeur Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut mariée à Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de ses jambes qu'il avait de travers.

Ce Pelo Halluin... mais c'est de frère Eustache que je veux vous entretenir, mon bon seigneur.

--Que vous disais-je? murmura Aubry à l'oreille de monsieur Hue.

Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry lui avait déjà parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.

--Donc, reprit ce dernier, frère Eustache était alors un jeune gars, éveillé comme un ver luisant...

--Assez! frère Bruno, interrompit monsieur Hue.

Le pauvre moine s'arrêta court.

--Aurai-je offensé mon bon seigneur? balbutia-t-il.

--Assez! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous.

Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri de joie.

--Mais à une condition, ajouta Maurever.

--Laquelle, monseigneur, laquelle?

--C'est que, pendant votre séjour, vous ne raconterez pas une seule histoire.

--Ah! s'écria le moine en riant de tout son coeur; voilà, par exemple, qui n'est pas difficile! Croyez-vous que je sois un bavard, Seigneur Dieu! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous étions trois: mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis à Michel Legris: Michel, mon fils, as-tu ouï conter l'aventure du gruyer-juré de Lamballe qui...

Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en choeur toute l'assistance. Pourquoi riait-on? Frère Bruno ne le devina point.

--Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire qui vous aurait fait rire!

Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, supporta d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.